Des toxicomanes en or?

Le docteur Luc Lapierre travaille à la clinique Nouveau Départ de Montréal, un centre de thérapie privé traitant les dépendances qui a été fondé par le docteur Jean-Pierre Chiasson...

Portrait de pratique : Dr Luc Lapierre et Dr Jean-Pierre Chiasson

PAR SARAH POULIN-CHARTRAND
 

Le Dr Lapierre a son premier contact avec des patients toxicomanes durant sa résidence au CLSC des Faubourgs, où il suit des patients sous méthadone. Mais l’expertise sur les dépendances est alors défaillante à son avis. « Je trouvais qu’on était mal outillé, qu’on manquait d’information pour traiter nos patients toxicomanes. »

 Par curiosité pour la toxicomanie, le Dr Lapierre se tourne donc vers le Dr Chiasson et sa clinique. Il sert d’assistant à ce dernier durant 13 mois, et parfait ses connaissances. Ce séjour lui permet aussi de découvrir une vision différente de la toxicomanie, moins présente, selon lui, ailleurs dans la province : « L’approche au Québec est souvent de dire que la toxicomanie n’est pas une maladie, mais un problème psychosocial. Oui, il y a des facteurs psychosociaux, mais c’est aussi une maladie primaire, évolutive, potentiellement fatale. C’est un dérèglement du système de la récompense du cerveau, un dérèglement neurobiologique. » Le jeune médecin s’amuse à dire que certains médecins n’ont tout simplement pas lu la section touchant les toxicomanies dans leur DSM-IV…

 Le Dr Jean-Pierre Chiasson, qui a été formé aux États-Unis durant une dizaine d’années, abonde dans le même sens : « C’est encore une maladie mal connue, mal diagnostiquée et mal soignée. Et dans le modèle québécois, le médecin est périphérique au traitement, alors que l’implication médicale dans le traitement de la toxicomanie m’a toujours semblé essentielle. »

 Le médecin de 69 ans ne pouvait donc pas imaginer travailler ailleurs que dans une clinique privée. « Cela me donne toute la latitude pour pratiquer la médecine comme je la conçois, de prendre en charge mes patients et de leur assurer un vrai suivi. » Un suivi souvent impossible dans les centres publics de réadaptation, ou dans les hôpitaux, comme l’explique le Dr Luc Lapierre : « À l’hôpital Saint-Luc, par exemple, ils font de la désintoxication, mais une fois que c’est fait, le suivi est habituellement transféré ailleurs. » Cela n’est pas souhaitable, car le patient a le temps de rechuter avant que le suivi soit bien établi. C’est l’avantage de la clinique Nouveau Départ : le patient est suivi par toute son équipe, sur place.

 Tous les actes médicaux des médecins de Nouveau Départ sont considérés comme prioritaires. Un avantage certain, selon le Dr Lapierre qui dépasse ainsi son 15 % d’AMP obligatoires et n’a pas à travailler à l’urgence ou en CHSLD. Ses autres tâches, comme les gardes ou la rédaction de protocoles, sont facturées à la clinique. Un des autres bénéfices que retire le Dr Lapierre de sa pratique privée est qu’il ne paie aucun frais de bureau, puisqu’ils sont inclus dans la facture des clients. Il compte aussi sur le soutien de plusieurs collègues : « J’ai toute une équipe derrière moi, que ce soit des infirmières, des thérapeutes, des psychologues ou des psychiatres. Je peux offrir un service optimal sur le plan médical grâce à une infrastructure qui n’existe pas vraiment ailleurs au Québec. »

 Le Dr Lapierre a un pied dans le privé, et l’autre dans le public, puisqu’il pratique également au centre de réadaptation André-Boudreau, à Saint-Jérôme. Son avis de conformité pour la région de Montréal lui ayant été refusé, il a dû se tourner vers une autre région administrative pour y pratiquer à temps partiel. Le jeune médecin aimerait pouvoir se consacrer exclusivement à ses patients de Nouveau Départ dès l’an prochain, mais il analyse sa situation avec philosophie : « C’est un mal pour un bien. Ça me permet de mieux connaître le système public. Et quand on entame sa pratique, ajoute-t-il, il est important d’avoir des points d’ancrage différents afin de maintenir un esprit critique. »

 La clinique Nouveau Départ traite principalement des patients aux prises avec une dépendance à l’alcool et aux drogues, mais soigne aussi les cyberdépendances, et le jeu compulsif. Si la dépendance ne fait pas de distinction de classe sociale et de profession, les patients de cette clinique diffèrent néanmoins de ceux du système public : ils ont les moyens de se payer des traitements privés. Plusieurs patients sont d’ailleurs des employés référés directement par leur employeur, comme le Cirque du Soleil, Bell Canada ou l’Armée canadienne. Certains patients sont même médecins eux-mêmes…

 Contrairement à un centre public pour toxicomanes qui aurait pignon sur rue en plein centre-ville de Montréal, les cas de désorganisation totale y sont plus rares. « Des cas de misère sociale extrême, comme de l’itinérance, on en voit moins ici, confirme le Dr Lapierre. Par contre, nos patients sont autant à risque que n’importe quel patient dépendant de se tourner vers la criminalité s’ils ont besoin d’argent pour leur consommation… »

La contrainte monétaire devient parfois problématique au cœur même du traitement. Car un patient qui n’a plus les moyens de payer sa thérapie devra être transféré ailleurs, avec les problèmes que cela implique : difficultés à trouver une place dans un système public surchargé et interruption de suivi. Ce sont des risques avec lesquels les médecins de Nouveau Départ doivent composer.

 Il y a aussi les risques physiques qu’on associe sans peine à une clientèle instable. « Il n’est pas exclu que je me fasse agresser un jour, confie le Dr Luc Lapierre. Mais je vis surtout les mêmes risques que n’importe quel médecin : risques d’infections et expositions à des épidémies. Ce sont des risques qu’on endosse en choisissant cette profession. »

 Avec ses trente années de pratique auprès d’une clientèle toxicomane, le potentiel de violence ne trouble aucunement le Dr Jean-Pierre Chiasson. « Oui, il y a des risques puisque nous travaillons en psychiatrie, mais je n’ai aucun problème avec ça. Il y a davantage de risques à s’ennuyer dans un métier qu’on n’aime pas, si vous voulez mon avis! »

 La pratique de la médecine auprès d’une clientèle toxicomane amène aussi son lot d’histoires d’horreur. Des histoires qui ne se racontent même pas, selon le Dr Luc Lapierre. « Il m’arrive de pleurer en entendant certaines choses. J’essaie de ne pas le faire devant mes patients, mais parfois c’est approprié. » Il faut évidemment apprendre à se détacher, mais l’objectif n’est pas de se blinder devant la souffrance des patients. « C’est difficile, car elle est omniprésente, mais si on s’en coupe complètement, on passe à côté de quelque chose, ajoute le Dr Lapierre. On doit demeurer humains, et sensibles à leur souffrance. » Selon le médecin, il faut développer des aptitudes spéciales pour travailler dans des situations psychosociales aussi complexes. S’il estime que certains confrères n’ont pas tous cette sensibilité, lui à l’inverse, avoue ne pas avoir les qualités requises pour faire de la médecine d’urgence, par exemple.

 « Je suis empathique, mais jamais sympathique, résume pour sa part le Dr Jean-Pierre Chiasson. Bien sûr qu’on entend des histoires tragiques, mais je ne m’empêche pas de dormir pour ça. » Il faut plutôt regarder ce qu’il y a de positif derrière chaque patient et croire en lui. « C’est un grand privilège de travailler avec ces patients-là, et d’accéder à la part « divine » qui se trouve en chaque être humain. »

 Pour le Dr Lapierre, c’est le sentiment de changer la vie de ses patients qui lui permet de continuer à faire son métier : « Je sais que bien des médecins vivent la même chose, mais je vois des miracles chaque jour. Et même si c’est une clientèle difficile, quand j’arrive à faire une différence sur le long terme, c’est cela, ma plus grande gratification. »

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A propos de Sarah Poulin-Chartrand

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