« Quoi d’neuf, docteurs ? »

« Mais pourrait-on vraiment vous le reprocher? [...] Alors que votre obsession de la perfection et de la minutie est aussi ce qui fait de vous de bons médecins? »

Crédit : Warner Bros.

« Quoi d’neuf, docteurs? »

« C’est gentil de le demander. Si vous voulez vraiment savoir, ma femme m’a quitté, ma fille ne me parle plus, je suis endetté, une collègue me fait la gueule, ma mère est malade, je prends trop d’anxiolytiques et, si je continue ainsi à me confier à vous de la sorte, j’aurai aussi bientôt droit à une enquête du Collège des médecins pour entorse au code de déontologie de ma profession. Sinon, tout va bien, je vous remercie. Maintenant, retirez vos chaussures et montez sur le pèse-personne ».

Ça, c’est (peut-être) le fantasme. Dans la réalité, le cadre de la relation thérapeutique ne permet pas de s’épancher devant ses patients. Vous le savez, le patient le sait, le Collège aussi. Avec la folie de la vie, du travail, de la famille, conjuguée parfois à la lourdeur du sentiment de solitude, il peut être parfois tentant de dépasser, ne serait-ce qu’un tout petit peu, les contours de la relation vous liant à votre patient. Mais vous ne le pouvez pas. Et peut-être vous demandez-vous pourquoi je me permets, moi, de vous faire ce rappel, alors que je vous sais déjà bien au fait des limites et obligations auxquelles vous êtes tenus.

Peut-être parce le taux de suicide est plus élevé chez les gens ayant un rôle professionnel d’aidant que dans la population en général. Peut-être parce qu’aux États- Unis, le nombre de tentatives de suicide chez les femmes médecins serait de 200 à 300 % supérieur à celui de la population générale. Peut-être parce qu’au Québec, l’abus de substances, la dépression sévère et le suicide chez les médecins sont aussi des réalités qui commencent à être scientifiquement documentées. Peut-être enfin parce qu’au 3e Colloque sur la santé des médecins qui s’est tenu en septembre dernier à Bromont, c’est ce que j’ai pu moi-même constater à titre d’observatrice.

C’est la voix secouée de sanglots de cette mère dont la fille, une résidente à l’avenir prometteur, s’est donné la mort, celle de ce médecin qui a osé se mettre à nu devant ses pairs en dévoilant ses anciens problèmes d’abus de substance et enfin, celle de ce médecin militaire qui a éloquemment témoigné de son état de stress post-traumatique au retour d’une mission, ce sont toutes ces voix qui m’ont permis de mesurer l’ampleur de la détresse qui réside parfois en chacun de vous. Et ces problèmes, ces difficultés ou cette détresse ne sont pas que des images ou des ouï-dire. Ils sont bien réels.

De ces observations que j’ai pu faire au cours de ces deux journées, l’obsession de la perfection est celle qui m’a le plus frappée. Mais il y a aussi la difficulté des médecins à reconnaître leurs propres difficultés (ou le degré de celles-ci), la difficulté d’en parler et enfin, la difficulté d’agir, qui survient souvent au moment où il est juste-un-peu-beaucoup-sur-le-point-d’être-trop-tard.

Mais pourrait-on vraiment vous le reprocher? Alors que vous avez appris à travailler, à vivre et à exister sous la pression des exigences de votre rôle de « grand guérisseur »? Alors que votre obsession de la perfection et de la minutie est aussi ce qui fait de vous de bons médecins? Alors que la culture de l’époque est étouffante de pression? Alors que, dès votre première année en faculté de médecine, vous cherchez avant tout à « sauver » les autres plutôt qu’à être sauvé?

Non, nul ne peut vous le reprocher. Votre rôle exige toutefois aussi de vous une autre     responsabilité : celle de prendre tous les moyens possibles pour vous sentir heureux. Je ne vous parle pas d’épanouissement professionnel ou personnel. Je vous parle simplement d’avoir la petite et noble ambition d’être juste heureux aujourd’hui. Ou au moins, d’aller juste un peu mieux.

Si ça ne « file » pas, dites-le. Et il n’est pas obligatoire que tout aille mal tout le temps pour avouer ne pas filer. Encore moins d’être sur le point de gober tout le contenu de la bouteille d’anxiolytiques. Et si vous n’avez ni collègue, ni ami, ni personne à qui vous confier, il existe des ressources spécifiquement conçues pour vous. Si vous avez le devoir d’inciter vos patients à faire les démarches nécessaires pour qu’ils prennent les moyens de s’aider, vous avez tout autant le devoir d’avoir la même diligence envers vous-mêmes. Car, comme le savez, aucune vie n’a de valeur supérieure ou inférieure à une autre, pas même celle d’un docteur.

Le Québec a besoin de ses médecins. De médecins qui, à défaut d’être parfaitement heureux (puisque personne ne l’est), n’oublient pas que la santé de leurs patients passe aussi par la leur. De médecins qui, surtout, n’oublient pas que leur propre santé et leur propre vie valent la peine d’être bien vécues. De médecins capables d’avoir un peu de véritable amour pour eux-mêmes. Parce que l’empathie et la compassion, ce n’est pas juste pour les autres…

 

 

 

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Éditrice et rédactrice en chef
Marie-Sophie.L’Heureux@cma.ca

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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