« La dérogation » par Martin Winckler

« Laisser la peau se flétrir, les reins vieillir, le foie défaillir, le cœur s’affaiblir, le cerveau se dégrader et perdre… Elle frissonna de terreur et porta la main...
 
TEXTE PAR MARTIN WINCKLER (MARC ZAFFRAN, M.D.)
ILLUSTRATION PAR NATHALIE DION

La présidente était tendue. Le Comethic se réunissait pour la troisième fois ce mois-ci. C’était inhabituel, mais la situation l’exigeait. Les dossiers s’étaient accumulés de manière imprévisible et les impératifs administratifs de réponse rapide commandaient leur examen dans les plus brefs délais.

Heureusement, seules la Présidente et la Secrétaire de séance avaient l’obligation d’être présentes physiquement dans les locaux de réunion. Les autres membres pouvaient apparaître et débattre par holocom. Néanmoins, la présidente était tendue. Elle avait plusieurs demandes de dérogation à soumettre, mais la dernière était tout à fait inhabituelle.

Pour couronner le tout, la Secrétaire du Comethic venait accompagnée d’une invitée, une praticienne de Soins Premiers. La présence de cette visiteuse la dérangeait, mais pour refuser sa participation il fallait invoquer un motif sérieux et la Présidente n’en avait aucun. Plus tendue que jamais, elle transmit son code d’accès à l’holocom afin d’ouvrir la séance. Les silhouettes virtuelles des six membres absentes se dressèrent autour de la table. Elles étaient immobiles car aucune communication n’était encore établie.

À l’autre bout de la pièce, un panneau coulissa sans bruit. La Secrétaire et son invitée entrèrent, souriantes et détendues.

— Vous verrez, dit la première à la seconde, ce n’est qu’une formalité. Le plus souvent, les dossiers ne soulèvent pas de réelle question éthique. Les demandes viennent de personnes en pleine possession de leurs moyens et nous leur accordons leur dérogation sans véritable débat.

— Je l’avais entendu dire, répondit la Praticienne. Pourquoi maintenir la procédure du Comethic dans ces situations simples?

— Que voulez-vous dire? demanda la Secrétaire, surprise.

— Eh bien, la limite est fixée à cent ans, mais le nombre de personnes qui atteignent cet âge s’élève sans cesse depuis dix ans. Or, les dérogations sont rarement refusées. Pourquoi ne pas repousser la limite d’âge à cent dix ou cent vingt ans?

— Je vois que vous prenez la cause des citoyens-patients très à cœur, Docteure!

Elle désigna un siège à son invitée et s’adressa à la Présidente.

— Présidente, je vous présente la Docteure Marcia, Praticienne en Soins Premiers. Elle se spécialise en Défense des citoyens-patients.

Il ne manquait plus que ça! pensa la Présidente.

— Bienvenue, Docteure, murmura-t-elle, inquiète de ne pas voir les hologrammes de ses membres manifester le moindre signe de vie.

— Bonjour, Présidente. Merci de votre accueil. Je suis impatiente d’assister à votre réunion.

Pas moi, grinça intérieurement la Présidente.

Autour de la table, les holosilhouettes commençaient à s’animer.

— Conseillère Raymonde en ligne, bonjour!

— Conseillère Christine en ligne, bonjour à toutes.

Tandis que la Présidente dispensait des paroles de bienvenue, la Secrétaire se pencha vers son invitée.

— Pour revenir à votre question de tout à l’heure, il faut se reporter à la création du Comethic. Lorsque la Cour Suprême de la Santé a accordé à tous les citoyens-patients de plus de soixante-cinq ans une Remise à Niveau Prothétique complète, on ne connaissait pas la durée de vie exacte des implants bioniques. On pouvait anticiper que leur longévité augmenterait, mais il fallait admettre que, passé un certain âge, les patients-citoyens ne seraient plus en mesure d’en recevoir de nouveaux. Alors, la loi a fixé l’âge limite de la RNP à cent ans, et chargé le Comethic d’examiner les éventuelles demandes de dérogation déposées par les personnes atteignant cet âge. Or, l’amélioration des conditions de santé étant ce qu’elle est, nombre de citoyens atteignent aujourd’hui l’âge de cent ans sans avoir bénéficié de la procédure, et recourent alors à une RNP!

— Pourquoi fixer un âge limite, alors?

La Secrétaire afficha un air surpris.

— La question a été débattue et tranchée par la Cour Suprême de la Santé il y a quinze ans. N’avez-vous pas toutes ses conclusions en mémoire?

— Je n’ai que trente-deux ans, Madame, je ne suis pas encore équipée de l’interface…

— Ah, oui, c’est vrai! (Elle ajouta, avec un sourire sarcastique 🙂 J’avais… oublié. Eh bien, en bref, l’espérance de vie étant génétiquement limitée à cent vingt-cinq ans, la CSS a statué qu’il n’était pas acceptable de supprimer la limite d’âge et de prolonger la vie indéfiniment par des RNP répétées. Il est plus éthique, lorsque les corps ne sont plus aptes à les porter, de débrancher les citoyens-patients de leurs prothèses.

La Secrétaire s’interrompit. Les membres du Comethic – du moins, leur holosilhouettes – s’étaient tous animés. La Présidente prit la parole.

— Chères collègues, les dossiers vous ont été transmis au cours des jours passés. Vous m’avez déjà toutes envoyé vos avis. La liste des dérogations et des refus va s’afficher à présent sur votre écran. Merci de la valider au moyen de votre signature électronique.

Une après l’autre, les signatures de validation apparurent sur le tableau virtuel de la Secrétaire, laquelle enregistra les résultats. Elle fit signe à la Présidente, qui reprit :

— J’ai un dernier dossier à vous soumettre, et il justifie un court débat en temps réel.

La Secrétaire transmit les documents aux écrans des membres du Comethic.

Le silence se fit dans la salle.

— C’est… très inhabituel, murmura finalement la Conseillère Raymonde.

— Je n’ai jamais vu ça, renchérit la Conseillère Aline.

Les autres membres émirent des commentaires similaires. S’ensuivit une salve d’avis tous négatifs, sur la demande de dérogation. La Présidente, auparavant mal à l’aise, commença à se détendre. La Secrétaire, comme le protocole l’exigeait, resta de marbre.

— Passons au vote, suggéra la Présidente. Je propose que la dérogation soit rejetée,

— Pourquoi?

La Présidente se tourna vers la voix qui venait de s’élever.

— Je vous demande pardon?

— Pourquoi rejetez-vous cette demande de dérogation? demanda la Praticienne Marcia.

La Présidente faillit s’étouffer.

— Parce qu’elle est absurde! La RNP à soixante-cinq ans est une procédure systématique. Aujourd’hui, tous les citoyens-patients en bénéficient. Je n’ai jamais entendu dire auparavant que quelqu’un l’avait refusée!

— Si ce citoyen-patient ne désire pas faire se faire implanter des prothèses de remplacement, rien ne l’y oblige. La loi de sécurité sanitaire a donné à toute personne le droit de bénéficier d’une RNP, mais celle-ci n’a jamais été obligatoire!

— Vraiment? s’étonna la Secrétaire. Vous en êtes sûre ?

— En l’occurrence, c’est vous qui avez la mémoire courte…

Un rapide survol de leurs archives implantées suffit à convaincre la Secrétaire, la Présidente et tout le Comethic que la jeune Praticienne avait raison.

— De toute manière, s’insurgea la Présidente, obligatoire ou non, on ne refuse pas une RNP! Je me souviens à présent que certains groupes fondamentalistes l’ont fait, juste après le vote de la loi, il y a cinquante ans. Mais il s’agissait d’une attitude passéiste! Refuser cette procédure, c’est insensé! Laisser la peau se flétrir, les reins vieillir, le foie défaillir, le cœur s’affaiblir, le cerveau se dégrader et perdre… (Elle frissonna de terreur et porta la main au module mémoriel implanté sur son crâne.)… perdre la mémoire… C’est… c’est malsain ! Pourquoi ce citoyen-patient veut-il choisir pareil destin?

Après un long silence, la voix de la Docteure Marcia s’éleva, calme et pensive.

— Peut-être… Pour ne pas oublier qu’il a été humain.

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A propos de Martin Winckler (Marc Zaffran)

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Marc Zaffran a exercé la médecine de famille en France de 1983 à 2008. Écrivain, il a publié sous son pseudonyme, Martin Winckler, de nombreux romans parmi lesquels on compte La maladie de Sachs (1998) et Le Choeur des femmes (2009). Il est actuellement chercheur invité au CRÉUM de l'Université de Montréal. Pour lui écrire : martinwinckler@gmail.com

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