Comment vas-tu ?

Votre collègue a visiblement besoin d'aide. Il faut tenter quelque chose, mais… comment intervenir lorsque la situation dans laquelle il se trouve prend tant d'ampleur?

Comment vas-tu?

PAR DENISE DROLET, MD 

Dr CN1 exerce au même cabinet que vous depuis ses débuts. Au fil des ans, il semble s’isoler davantage et est devenu plus dur dans ses propos. Vous remarquez que le ton monte régulièrement dans le bureau voisin. Certains patients en sortent en larmes, d’autres en furie. Votre réceptionniste est fréquemment perturbée en raison des commentaires de votre collègue et, récemment, votre adjointe principale vous a demandé d’intervenir auprès de lui avant qu’un malheur arrive. Il est colérique, terrorise les secrétaires, culpabilise les patients, dont plusieurs ont demandé à voir un autre médecin.

Dr CN2 est la plus récente recrue de votre équipe. Dès son arrivée, vous avez observé sa difficulté à terminer son travail. Si les patients semblent satisfaits de leur rencontre, les papiers, eux, s’accumulent. Un an après son entrée en fonction, son bureau est tellement encombré que votre personnel passe un temps fou à chercher les dossiers de patients qui réclament leurs résultats ou qui se présentent au sans rendez-vous. C’est sans compter que Dr CN2 s’indigne quand on touche à ses piles, alléguant qu’il se retrouve dans son désordre et que si tout le monde s’en mêle, il ne pourra plus gérer le tout. Déjà, le mécontentement est manifeste chez les secrétaires qui vous en parlent régulièrement et chez les médecins qui trouvent des résultats anormaux en attente depuis des lustres dans des dossiers de patients qu’ils ont vus pour une urgence mineure. Et finalement, l’inévitable se produit : une plainte atterrit sur votre bureau. Un patient s’est retrouvé à l’hôpital pour une complication liée à un problème qui avait été décelé dans un bilan demandé par Dr CN2 il y a quelques mois, mais qui était toujours en attente d’être regardé par celui-ci…

Dr CN3 n’a jamais caché son goût pour le nectar des dieux… Il met de l’ambiance dans les partys et toute l’équipe apprécie son côté bouffon. Par contre, lors du dernier souper des fêtes, c’était moins drôle. Vous avez d’ailleurs constaté que l’on recherche moins sa compagnie dernièrement. Ses remarques acerbes, défaitistes en font un interlocuteur peu avenant. En outre, s’il décline de plus en plus les invitations aux activités sportives et culturelles, il semble privilégier les 5 à 7 bien arrosés. Le matin, il arrive fatigué et irritable, enfilant café sur café. En après-midi, il chantonne, se permet des blagues un peu trop salées au goût du personnel. Puis, un après-midi, en voulant reprendre un instrument que vous lui avez prêté la veille, vous trouvez une flasque d’alcool presque vide dans son tiroir.

Dr CN 4 est votre ami; il ne travaille pas avec vous, mais comme vous. Disponible, empathique, compétent, tout le monde l’aime. Ses patients sont privilégiés et très bien soignés. Son personnel est traité aux petits soins. Depuis toujours, vous avez régulièrement des discussions au sujet de la médecine, cette merveilleuse profession, de la passion qu’elle vous inspire, de la satisfaction qu’on peut retirer à l’exercer! Et bien entendu, ces dernières années, c’est avec lui que vous avez échangé sur vos conditions de travail; la fatigue, le débordement, les critiques au sujet du système de santé actuel, le découragement, les questionnements, etc. Au fil du temps, son humour devient cynique, son dynamisme s’essouffle, son sourire perd de l’éclat. Il n’a plus de temps pour les loisirs, terminant ses journées de plus en plus tard, et il décline vos invitations aux sorties, aux activités sportives. Vous êtes inquiet.

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Faire l’autruche n’aidera personne. Peu importe la situation, quand celle-ci prend autant d’ampleur que dans ces quatre exemples, il est peu probable qu’elle se résolve d’elle-même. Il faut tenter quelque chose, mais… comment intervenir?

Il faut être conscient que, parfois, le médecin en difficulté ne réalise pas à quel point il ne va pas bien ou alors, il ne s’imagine pas que les autres peuvent percevoir son mal-être. Il risque ainsi de mal réagir à vos interventions, que ce soit par déni, par fierté, par peur d’être jugé, de perdre son poste, ou même peut-être parce qu’il désire vous épargner d’entendre encore une histoire de souffrance!

Bien sûr, c’est un rôle difficile que d’être celui ou celle qui devra intervenir. On est indécis, mal à l’aise, on ne sait pas comment s’y prendre sans blesser notre collègue, on manque de modèles d’intervention. C’est pourquoi il ne faut vraiment pas hésiter à demander de l’aide aux médecins-conseils du PAMQ qui vous soutiendront dans cette démarche. D’autant plus que, vous aussi, vous êtes souvent fatigué, épuisé et démotivé! Ces médecins vous aideront à mener à bien votre intervention, à la fois dans le respect de ce que vous êtes en mesure de faire et de la personne à qui vous vous adressez.

Ils vous suggéreront sans doute de prendre un peu de temps pour vous préparer, relever des faits, des exemples qui démontrent clairement au médecin en difficulté que la situation doit être corrigée. En parler avec un autre collègue peut vous aider à faire le point. Quand vous êtes prêt, demandez au médecin de le rencontrer dans un endroit neutre, loin de la salle d’attente ou des oreilles indiscrètes, et sûrement pas entre deux patients, afin de lui faire part de vos observations. Il est important qu’il sache dès le début de l’entretien si votre démarche se fait en tant qu’ami, en tant que collègue ou en tant que supérieur administratif. Mon propos ici concerne moins ce dernier cas. Vous devez choisir un moment où vous êtes confortable afin de garder un ton empathique et respectueux, et ne pas émettre un quelconque diagnostic ou une opinion personnelle. Il faut éviter la confrontation et bien préciser que votre but est d’aider et, si possible, de contribuer à rétablir un meilleur climat dans l’équipe de travail. Quel que soit l’enjeu, le référer au PAMQ, où la confidentialité est rigoureusement respectée, demeure souvent la solution la plus appropriée.

Bien entendu, les médecins décrits ci-dessus sont, sans conteste, en difficulté grave et nécessitent qu’on leur vienne en aide. D’ailleurs, être à l’écoute de vos collègues au quotidien comme vous l’êtes avec vos patients vous permettra peut-être de déceler un problème avant que ce ne soit la catastrophe. Il est vrai qu’il est difficile de percevoir cette détresse à ses débuts, mais n’oubliez pas que c’est « dans vos cordes »; vous devez vous faire confiance! Quand un collègue présente un changement d’attitude, s’isole, prend du retard de façon inhabituelle dans son travail, vous semble triste ou en colère, un simple « Comment vas-tu? » peut s’avérer salutaire et prévenir la dégringolade vers une situation extrême.

Par ailleurs, il faut savoir que toutes nos interventions ainsi que nos bonnes intentions peuvent rester infructueuses si le médecin en difficulté refuse l’aide que l’on veut bien lui apporter. En effet, vous ne devez surtout pas vous sentir responsable ou coupable si un médecin à qui vous avez offert de l’aide ne l’a pas acceptée ou si, malgré l’aide apportée et reçue, il en arrive à une issue malheureuse. La détresse d’un être humain est parfois bien ardue à cerner. Il arrive que même les meilleurs médecins, les meilleurs psychiatres, les proches les plus attentifs et aimants ne peuvent percer le mystère. Que ce soit en raison du type de personnalité des médecins ou à cause de la nature du travail que nous exerçons, il est très alarmant de lire les statistiques concernant notre piètre état de santé mentale et la difficulté que nous avons à prendre soin de nous. Mais bien qu’il soit effarant de constater que le taux de suicide chez les médecins est deux fois plus élevé que dans la population générale, il faut accepter que nos interventions ne puissent pas toujours porter fruit. Être à l’écoute de nos collègues et respectueux de leur réalité, leur offrir notre aide s’ils la désirent, c’est déjà beaucoup.

De grâce, Docteur(e), si un collègue ou un ami vous approche pour s’informer de votre état et vous propose son aide, acceptez! Vous y avez droit au même titre que tous ces patients que vous aidez tout au long de votre carrière!

Pourquoi est-ce si difficile d’accepter nos fragilités, alors que nous acceptons si bien celles des autres?

Pourquoi est-ce si difficile d’accepter notre condition d’être humain?

Pourquoi est-ce si difficile d’accepter l’aide de nos proches, de nos pairs?

Laissons-nous être aidé! Tout le monde en retirera des bénéfices; nos proches, nos patients et, avant tout, nous-mêmes!

« Ce n’est pas tant l’intervention de nos amis qui nous aide, mais le fait de savoir que nous pourrons toujours compter sur eux. » Épicure

 

 

 

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Omnipraticienne en Montérégie. Personne-ressource au sein du Programme d'aide aux médecins du Québec (PAMQ). Pour lui écrire : telordd@hotmail.com

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