Radiologue d’expérience, jeune comédien

Entrevue avec un radiologue d'expérience ayant choisi de renouer avec ses premières amour. De simple passe-temps, le théâtre est devenu pour lui une pure passion.

Jean Cliche : radiologue d’expérience, jeune comédien


PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX 

J’ai rencontré le Dr Jean Cliche il y a quelques années, alors que nous travaillions tous deux à la production d’une pièce de théâtre à l’Université de Montréal. Soixante-dix ans, large sourire, yeux pétillants, cheveux plus blancs que blancs, j’avais été touchée par sa façon d’habiter ses personnages et par sa ferme détermination à aller au bout de lui-même. Entrevue avec un médecin qui a choisi d’assumer sa passion pour Molière, Tremblay et les autres.

SI : Vous allez jouer dans une pièce très bientôt. Pouvez-vous nous en dire davantage?

JC : Je jouerai en février dans une pièce s’intitulant Le Baiser de sang et en avril, dans Fragments d’étoiles, un collage de six textes que j’ai produits. J’ai très hâte.

SI : Depuis quand pratiquez-vous le théâtre amateur?

JC : J’ai commencé en 2004, dans la soixantaine donc. J’ai fait partie du TUM (Théâtre Université de Montréal) et de la troupe du Cadavre Exquis.

SI : Mais pas assez pour en faire un métier?

JC : J’aurais aimé ça. Quand j’étais jeune, au séminaire, nous montions des pièces. Quand j’ai annoncé à mon père que je voulais « faire le Conservatoire », il a refusé net, même si c’était ce dont j’avais envie. Ce n’est que plus tard que ma mère m’a révélé qu’elle était tombée amoureuse de mon père en le voyant, lui, Jean-Baptiste, mon père, maître de poste et linotypiste de métier, jouer sur scène avec d’autres. C’est en pensant à lui et à ce qu’avait dit ma mère que je me suis mis à jouer, bien que tardivement. Il était temps de boucler la boucle que mon père n’avait pas bouclée… et je devais bien m’occuper quand les enfants ont quitté la maison familiale!

SI : Regrettez-vous pour autant d’avoir choisi une autre voie professionnellement?

JC : Absolument pas. J’aimais la médecine. Plus que le droit et la prêtrise! J’avais un oncle et un cousin médecins et le métier qu’ils pratiquaient me fascinait.

SI : Vous êtes radiologue. On aurait pourtant pu penser, étant donné votre intérêt pour le théâtre, que vous auriez choisi une spécialité comme la psychiatrie ou la neurologie, des spécialités davantage liées à l’esprit, non?

JC : La banale vérité, c’est que je n’aimais pas ça. J’étais en revanche fasciné par la pathologie, l’embryologie, la sémiologie et l’anatomie. Pour moi, la radiologie, c’était un tout. C’est cet aspect qui me plaisait. En plus, en grand amateur d’art et de peinture que je suis, travailler avec des photos toute la journée, j’aime ça (rires).

SI : Mais pendant toutes ces années de pratique, l’envie de jouer au théâtre n’était- elle pas présente du tout?

JC : Elle y était au fond, mais je n’y pen- sais pas. Nous allions beaucoup au théâtre, mais avec le travail et la famille, cela ne faisait pas partie de mes projets à l’époque. Je regardais tout cela de loin, c’était un dérivatif.

SI : Et pourquoi tout a changé? Pourquoi le théâtre, tout à coup?

JC : J’avais enfin du temps pour moi! Trop de temps même! Et ma conjointe, Céline, tenait à ce que je m’occupe. Il me fallait renouer avec mes envies.

SI : Et comment vous y êtes-vous pris pour vous lancer?

JC : Un soir, j’ai regardé le journal d’Outremont. J’ai vu qu’on allait monter une pièce. Je me suis inscrit, j’ai payé ma cotisation et j’ai fait au moins deux saisons avec l’équipe. J’ai commencé doucement. Puis, je me suis mis en tête d’aller faire un baccalauréat en théâtre à l’UQAM, le Conservatoire m’intimidant beaucoup trop. Je n’ai finalement pas fait le baccalauréat, n’y ayant pas été admis.

SI : Cela ne vous a pas découragé de continuer?

JC : Au contraire! Le seul fait d’avoir pu faire les auditions était pour moi presque un diplôme. Je me suis ensuite inscrit à des ateliers de théâtre des services aux étudiants de l’Université de Montréal. Et j’ai complété tous les niveaux! Puis je me suis joint au TUM, et enfin, au POSTHUME. Depuis ce temps, je joue souvent au sein de cette troupe.

SI : Quelle est votre plus grande fierté sur le plan artistique?

JC : J’éprouve beaucoup de fierté quand j’arrive à convaincre les autres que je ne suis plus le Dr Jean Cliche, mais le vieux serviteur de La Cerisaie! Le plus beau compliment que l’on puisse me faire, c’est me dire que j’ai été crédible. De plus, étant donné mon âge, je suis bien heureux de constater que j’arrive encore à mémoriser autant de texte (rires).

SI : A-t-on bien accepté votre présence dans le milieu théâtral?

JC : Quand j’ai postulé au TUM, ma plus grande crainte était de ne pas être accepté par les jeunes. Non seulement m’ont-ils accepté, mais on m’a gâté! Il n’y a pas de barrière d’âge au théâtre. Tu es un parmi tous les autres. Ce sentiment est agréable. Ça vous met en contact avec des choses auxquelles on n’a pas accès autrement.

SI : Quel type d’acteur êtes-vous?

JC : Un acteur très ponctuel et très discipliné. Je ne tiens pas beaucoup tête aux autres au théâtre. Et je respecte beaucoup l’autorité du metteur en scène.

SI : N’est-ce pas difficile, alors que vous êtes médecin et donc, plus habitué que d’autres à détenir l’autorité dans votre vie professionnelle, de vous faire diriger ainsi?

JC : Bien que ce soit quand même dans ma nature d’accepter la critique, quand je joue, je m’abandonne au metteur en scène. Mon ego me quitte, je n’en ai plus. Je n’ai pas le choix sinon, on joue mal. Le metteur en scène a cette qualité d’aller chercher en moi tout ce qu’il faut pour éliminer Jean Cliche. Et c’est là, précisé- ment, qu’on comprend à quel point, dans la vie, c’est chacun son métier.

SI : Qu’est-ce que la pratique du théâtre apporte à votre vie actuelle?

JC : Je reste ce bon vieux radiologiste de Jean Cliche. Mais parfois, quand je sors d’une pièce, d’un rôle qui m’a ébranlé ou remué, je comprends mieux la vie qui m’entoure. J’ai joué dans la pièce Il n’y a plus rien de Robert Gravel. J’y jouais le personnage principal, un vieux monsieur Alzheimer, qui réside dans un foyer pour personnes âgées. Le soir de Noël, le personnage se rend au poste des infirmières et dit : « Ma fille a-ti téléphoné? » alors que sa fille ne l’appelle jamais et que la plupart des autres résidents du foyer se préparent à aller visiter leur famille. Sa fille ne viendra pas le voir. J’ai décomposé cette phrase et cette scène quand je me suis retrouvé seul. Et la détresse d’un vieux (long silence)… là, je l’ai comprise (la voix étranglée). La détresse. J’ai compris, par le théâtre, ce que pouvait être la détresse de personnes qui sont, peut-être, mes propres patients.

SI : Le théâtre vous aurait donc rendu plus empathique?

JC : Je ne sais pas. En médecine, on dit qu’il faut être sensible, mais pas trop. Il faut garder la tête froide. Mais le théâtre a certainement changé quelque chose dans mon rapport à la sensibilité et m’a ouvert les yeux bien souvent. Face à moi et face aux autres.

SI : L’art est-il thérapeutique?

JC : Je ne pense pas que le théâtre puisse remplacer la thérapie. En revanche, je crois que la pratique d’un art peut préserver l’équilibre d’une personne.

SI : Est-ce tabou à votre avis d’affirmer sa propension à aimer la pratique d’un art quand on est médecin, et donc, quand on est surtout reconnu pour sa rigueur et sa scientificité?

JC : Non,je ne pense pas. Cela dit, il y a quand même bon nombre de médecins qui auraient intérêt à pratiquer un art ou un autre, je crois. Cela leur ferait du bien et leur apporterait une certaine ouverture.

SI : Voulez-vous dire une certaine ouverture d’esprit?

JC : Non, car ils sont tous généralement intelligents. Je parle davantage d’une ouverture par rapport à eux-mêmes.

SI : Et pourquoi n’y a-t-il pas davantage de médecins qui s’affirment dans ce « double rôle » de médecin-artiste?

JC : Je crois qu’ils sont plus nombreux qu’on le pense. Mais ce ne sont pas tous les médecins qui voudront assumer ce côté-là. Pratiquer un art exige de l’abandon de leur part. La plupart esquiveront le sujet en affirmant : « mais je n’ai pas de talent! » Et pourtant, ils en ont. Si seulement ils essayaient!

SI : Un dernier mot pour encourager vos collègues au tempérament artistique à ne pas bouder leur plaisir?

JC : Au théâtre, on enlève son sarrau. Physiquement et mentalement. Et ça fait un bien fou quand on s’y met et qu’on le fait plus souvent!

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Rédactrice en chef, Magazine Santé inc.

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