« Toute une vie » par Martin Winckler

Il est tard, dix heures passées. Je suis vraiment fatiguée, mais il faut que j’écrive tout ça, avant de dormir. J’ai passé une après-midi de consultation bizarre...

Toute une vie

PAR MARTIN WINCKLER (MARC ZAFFRAN, M.D.)
ILLUSTRATION : NATHALIE DION 

Il est tard, dix heures passées. Je suis vraiment fatiguée, mais il faut que j’écrive tout ça, avant de dormir. J’ai passé une après-midi de consultation bizarre, et je ne sais pas pourquoi exactement, mais il faut que je m’en décharge. Bon, je ne veux pas écrire un roman. Seulement noter quels patients j’ai vu, ce qu’ils m’ont dit. Ou plutôt, elles. Il n’y avait que des femmes.

Assez bavardé. Commençons par le début. Bien sûr, je change les noms, par respect de la confidentialité.

Suzanne G., 68 ans. Elle venait me demander s’il était vraiment nécessaire de continuer à prendre le traitement préventif de l’ostéoporose qu’on lui a prescrit il y a dix ans. Elle a lu beaucoup d’articles sur l’internet disant qu’ils sont peu efficaces et prédisposent aux fractures, et elle voulait savoir ce que j’en pensais. Comme je commençais à reconnaître que, de fait, leur efficacité est contestée, elle s’est mise à me dire qu’elle était veuve depuis dix ans bientôt, son mari est mort d’un infarctus. Il fumait deux paquets par jour et n’a jamais voulu arrêter. Un jour qu’il déneigeait devant la porte, il est tombé d’un coup, sans un cri. Elle avait besoin de dire combien il lui manque. Et que, sans lui, elle trouve le temps vraiment long. Et tous ces traitements, futiles.

Lucie R., treize mois. Sa mère l’amenait pour des vaccins que je ne lui ai pas faits : elle avait de la fièvre et une bronchiolite, mais au lieu d’être abattue, elle était excitée, elle riait, elle voulait me faire des bisous à tout bout de champ. La mère semblait fâchée que sa petite fille m’apprécie autant. « Elle doit vraiment aller mal : elle n’est jamais comme ça d’habitude ! »

Normande S., 48 ans. Elle souffre de bouffées de chaleur très importantes, surtout la nuit. Elle ne veut pas de traitement substitutif, elle ne veut pas prendre d’hormones, mais son mari se plaint parce qu’elle ne veut plus qu’il la touche. Elle me demandait un calmant « à base de plantes », pour mieux dormir. Elle a ajouté comme ça en passant : « Mon mari en prendra aussi, ça ne me fera pas de mal. »

Julie T., 22 ans. Elle venait pour des nausées matinales depuis quinze jours. Au bout de deux minutes, elle a dit qu’elle avait peur d’être enceinte et effectivement, le test était positif. Elle l’a très mal pris. Elle prépare une maîtrise en sociologie, elle vit seule et elle a des relations sexuelles occasionnelles avec deux étudiants de son âge. Quand je lui ai demandé si elle savait de qui est l’enfant, elle a répondu : « L’un ou l’autre, c’est pareil, je n’en veux pas. »

Juste après, ironie du sort, j’ai reçu une autre Juliette, M., 38 ans. Elle, c’est tout l’opposé. Elle a tout misé sur sa carrière depuis quinze ans et elle a commencé à vivre avec son chum il y a seulement quatre ans. Depuis trois ans, ils essaient d’avoir un enfant. Il insiste pour aller consulter dans un centre de fertilité et elle n’ose pas lui dire que s’ils ont un problème, ça vient probablement de lui : elle a été enceinte deux fois avant de le rencontrer, et elle n’a pas poursuivi les grossesses.

Emmanuelle A., 52 ans. Elle a été opérée d’un cancer du sein il y a trois mois. Elle est en chimiothérapie, elle perd ses cheveux, elle vomit tout le temps. Elle voulait que je lui indique un centre médical où elle pourrait obtenir de la marijuana. Quand je lui ai dit que tous les centres compassion du Québec sont fermés depuis 2010, elle était désespérée. Elle a sangloté : « Je ne peux tout de même pas demander à mon fils d’aller m’en acheter dans la rue ! »

Joséphine T., 46 ans. Depuis douze ans, elle n’a jamais passé plus de six heures d’affilée hors de chez elle. Elle vit avec sa sœur aînée, 55 ans, et leur mère, 75 ans. Toutes les deux sont invalides. Elles ont fait une méningite la même semaine, trois mois avant que Joséphine se marie. Le fiancé n’a pas supporté.

Amandine S., 17 ans. Elle venait apparemment pour un renouvellement de son anticonceptionnel. Je dis apparemment, parce que ça n’était pas exactement ça, sa demande. J’avais commencé par lui poser les questions habituelles pour compléter le questionnaire qu’elle a rempli avant d’entrer, et je lui expliquais que j’allais seulement vérifier sa pression artérielle, quand je me suis rendu compte qu’elle me regardait bizarrement, comme si elle hésitait à dire quelque chose.

Je me suis arrêtée, je l’ai regardée, j’ai souri et c’est le moment qu’elle a choisi pour me demander :

– Quand est-ce qu’on sait qu’on est amoureuse ? Je veux dire : vraiment amoureuse ?

Évidemment, ça m’a laissée sans voix, j’ai commencé à répondre, gênée :

– Je ne suis pas sûre de savoir…

– Vous n’êtes pas beaucoup plus vieille que moi, vous devez savoir ça. Vous avez bien été amoureuse, à mon âge ?

Je me suis mise à rire, j’ai répondu qu’il n’était pas question de moi, et je lui ai demandé si elle pouvait me préciser sa question. Mais elle a secoué la tête en murmurant forget it. T’was a dumb question, anyway et elle n’a plus répondu. Comme elle allait bien, je lui ai renouvelé son anticonceptionnel et elle est partie sans rien dire de plus. Dans la salle d’attente, un adolescent l’attendait, l’air plutôt anxieux. Elle s’est approchée de lui, s’est mise sur la pointe des pieds et l’a frenché goulûment.

Noëlle P., 44 ans. Elle venait avec un dossier sous le bras, un dossier énorme, celui de son mari. Ça fait des années qu’il est malade, mais il ne veut  voir aucun médecin. Alors, elle les voit à sa place.

Après la dernière patiente, j’ai passé près d’une heure à écouter une des secrétaires me parler de sa mère, qui souffre d’un alzheimer débutant et qui vit à cinq heures d’ici, dans les Cantons de l’Est. Son frère et elle veulent la faire admettre dans une institution, mais ils ne trouvent aucune place nulle part, et pour le moment, elle est seule chez elle.

Depuis quelques jours, il y a un nouveau résident en stage à la maison médicale. Beau garçon, il a l’air gentil, il me plaît bien. Il m’a proposé d’aller souper ensemble dans un nouveau restaurant sur Saint-Denis. Je l’ai appelé pour qu’on remette ça à un autre soir. Je voulais rentrer, prendre une douche et me mettre au lit avec mon portable. Il était déçu, mais je ne me sentais pas sexy. J’étais trop fatiguée. Trop abattue. Et, à présent, je comprends pourquoi. Toutes ces histoires de femmes, c’était comme une télésérie. Maintenant que j’ai tout couché par écrit, je peux remettre les épisodes dans l’ordre. Et c’est encore plus terrible.

On dit que, quand on meurt, on voit toute sa vie défiler devant ses yeux.

Mais pas besoin de mourir.

Il suffit d’être médecin.

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A propos de Martin Winckler (Marc Zaffran)

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Marc Zaffran a exercé la médecine de famille en France de 1983 à 2008. Écrivain, il a publié sous son pseudonyme, Martin Winckler, de nombreux romans parmi lesquels on compte La maladie de Sachs (1998) et Le Choeur des femmes (2009). Il est actuellement chercheur invité au CRÉUM de l'Université de Montréal. Pour lui écrire : martinwinckler@gmail.com

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