Ici comme ailleurs

La Dre Joanne Liu est pédiatre urgentiste et travaille à la fois pour le CHU Sainte-Justine et pour MSF. Portrait d'une médecin pour qui les frontières ne semblent pas exister.

PORTRAIT DE PRATIQUE : DRE JOANNE LIU

PAR VÉRONIQUE LEDUC

La pédiatre urgentiste Joanne Liu a pratiqué, entre autres, en Bulgarie, au Soudan, en Palestine, en Haïti, et au Kenya. Et entre ses missions, cette docteure, lauréate 2011 du Prix Femmes de mérite de la Fondation Y des femmes, qui est reconnue pour son travail auprès des victimes de violence sexuelle en République du Congo, trouve le temps de s’impliquer auprès de l’organisme Médecins Sans Frontières, de travailler au CHU Sainte-Justine, ainsi qu’en région, et de mettre sur pied un projet de télémédecine. Portrait d’une médecin pour qui les frontières ne semblent pas exister. Crédit photo : Sylvie Trépanier

Il y a de ces lectures qui changent des vies. Pour la Dre Joanne Liu, cette lecture aura été Et la paix dans le monde, Docteur, un roman qui relate l’histoire d’un médecin qui travaille pour Médecins Sans Frontières (MSF) en Afghanistan, et sur lequel elle est tombée par hasard à l’adolescence. « Ça m’avait complètement bouleversée », se souvient-elle, dans un café du centre-ville de Montréal.

Des années plus tard, en 1996, c’est en Mauritanie, que la Dre Liu effectue sa première mission avec MSF. Puis, d’autres ont suivi, en Bulgarie, au Soudan, en Ouganda, en Palestine, au Nigéria, en Haïti, en République démocratique du Congo, en Indonésie, au Kenya, en Éthiopie, et, la toute dernière, en République Centrafricaine. Au total, la Dre Joanne Liu a, dans son bagage, 22 missions réalisées avec MSF dans des zones de conflits armés, de catastrophes naturelles, d’épidémies, ou auprès de populations qu’on dit marginalisées.

Malgré leur nombre, la médecin parle de ces missions avec des étoiles dans les yeux : « Quand j’ai décidé d’aller en médecine, ce n’était pas pour travailler au Canada, affirme-t-elle en toute honnêteté, c’était pour aller à l’étranger. C’était et c’est encore ça mon moteur. Je considère que j’ai la plus belle pratique au monde », dira-t-elle à trois reprises pendant l’entretien.

LA PRATIQUE, ENTRE ICI ET LE RESTE DU MONDE

Au début de sa carrière, la Dre Liu pratique à titre de médecin dépanneur puisque pour offrir des disponibilités pour partir à l’étranger, elle ne peut accepter ici de poste fixe. « Entre mes missions, je travaillais là où il y avait un besoin : dans le Grand Nord, au Nouveau-Brunswick, dans la région de Québec, en Gaspésie et un peu à Montréal aussi », se souvient-elle.

C’est que le Collège des médecins s’attend à ce que ceux qui pratiquent à l’étranger gardent à jour leurs compétences en continuant à pratiquer ici un minimum. La Dre Liu abonde d’ailleurs dans le même sens : « Je trouve important, quand on fait ce genre de pratique excentrée, de ne pas trop s’éloigner d’où l’on vient. La pratique continue à évoluer et de travailler ici permet de se garder à jour et d’apporter des solutions quand on va ailleurs », observe-t-elle.

Pourtant, ce n’est pas ce qu’elle apporte d’ici vers ailleurs qui semble le plus marquer la Dre Liu, mais bien le contraire : « La chose la plus importante que j’ai apprise en travaillant à l’étranger, c’est que dans des lieux où les ressources ne sont pas les mêmes qu’ici, le travail de médecin prend un tout autre sens. Au Québec, on travaille avec beaucoup d’appuis techniques qui nous confortent dans nos diagnostics, tandis que, là-bas, on pose des diagnostics cliniques, on développe notre sixième sens. Je dis souvent que je suis devenue médecin en allant à l’étranger. »

Autre différence majeure entre la pratique d’ici et d’ailleurs : « Ici, on vit une médecine assez déshumanisée : il y a une hiérarchie, et chaque spécialiste voit le patient lors d’une étape précise de son traitement. Là-bas, tu vois le patient, tu l’examines, tu le suis; il y a une proximité qui n’existe pas au Québec et qui, nécessairement, crée un lien différent. C’est une médecine à très forte dimension humaine et qui est excessivement valorisante pour les médecins », note-t-elle.

Crédit photo : Tristan Pfund

Joanne Liu considère aussi que les missions à l’étranger lui offrent une marge de créativité dans son approche des soins, ce qu’elle ne retrouve pas au Québec : « Sur le terrain, comme on ne peut rien tenir pour acquis, chaque jour est un défi pour réussir à apporter les soins adéquats aux patients. Ça peut être aussi simple que la gestion de l’électricité, qui devient souvent un casse-tête. » D’après elle, pour pratiquer à l’étranger, il faut donc une bonne capacité d’adaptation, pour faire face aux impondérables, mais aussi pour s’adapter à l’équipe sur place, composée de personnel recruté aux niveaux national et international : « Plus une personne est flexible, plus sa vie là-bas sera facile. »

Quand il est question de ses missions, la Dre Liu n’aime pas entendre le mot « vocation ». Et pourtant… « Souvent les gens me demandent : « Tu n’es pas tannée de faire ça, Joanne? Tu n’es pas découragée? Ça ne va pas tellement mieux dans le monde, tu sais… » Si je regardais ça comme ça, je me découragerais, mais, à mon avis, tout part de la façon de voir les choses. » Et c’est à ce moment que la littérature revient dans le discours de la Dre Liu, qui estime que la phrase qui résume le mieux son engagement provient de La Peste, d’Albert Camus. Alors qu’un des protagonistes demande au médecin : « Pourquoi tu continues? Il y a en a partout de la peste, tous les gens meurent ». Ce dernier répond : « Mais je ne me suis jamais habitué à la mort. » La Dre Liu se reconnaît dans ce passage : « Je trouve dommage qu’on s’habitue à la mort, je trouve dommage qu’on la banalise et je trouve scandaleux que la communauté internationale ne soit pas choquée qu’on meure encore de faim aujourd’hui. Ce n’est pas normal qu’on meure de faim en 2012, ni qu’on meure d’une pneumonie, ni d’une diarrhée. C’est pour ça que je continue, c’est parce que je me dis qu’on va passer à travers ça. »

CONCILIATION TRAVAIL… TRAVAIL

Entre les deux ou trois missions de quelques semaines qu’elle fait chaque année comme chef de projet, coordonnatrice ou médecin de famille, la Dre Liu travaille comme pédiatre urgentiste à l’hôpital Sainte-Justine. À ce sujet, elle dit : « J’aime ma pratique à Montréal, mais chaque fois que je reviens, je trouve ça difficile. La réalité, c’est que la sévérité des cas, c’est très relatif. Je veux dire que le décalage avec les situations sur le terrain est énorme. Ici, il y a beaucoup d’urgence ressentie, mais moins d’urgence réelle. Quand je reviens, je trouve tous les patients très bien et bien nourris. Ça ne veut pas dire qu’il faut banaliser, mais il faut relativiser, et pour moi, chaque fois, c’est une réadaptation. »

QUAND LES MÉDECINS S’EXILENT

Quand on lui parle de la pénurie de médecins au Québec et de ces missions qui l’envoient en dehors de la province, Joanne Liu ne le cache pas : ses départs provoquent des perturbations au sein des équipes : « À Sainte-Justine, ils ont fini par accepter que c’est mon rythme à moi, que je dois partir quelques fois par année. Et je m’organise pour partir de façon à pouvoir le dire à l’avance. »

Selon elle, aller travailler à l’étranger n’est ni bien vu, ni mal vu par le monde médical. « C’est une façon de voir, il n’y a pas un engagement plus noble qu’un autre, affirme-t-elle. On peut vouloir s’engager dans une communauté proche; moi, je vois ma communauté comme étant plus large. C’est mon choix et je l’assume même s’il y a un prix [à payer], sur le plan de la vie personnelle, par exemple. »

Mais, malgré ce prix à payer, malgré les déplacements, malgré les difficultés sur le terrain, les défis à relever sur place et l’adaptation au retour, Joanne Liu n’hésite pas une seconde quand on la questionne sursonavenir:«Jenemevoispas arrêter. Et le jour où j’aurai financé ma retraite, je me vois partir travailler à l’étranger, cette fois, à temps plein. »

Joanne Liu, une médecin du monde qui n’a pas fini de repousser les frontières.

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Avez-vous déjà envisagé de partir travailler à l’étranger avec MSF ou une autre organisation humanitaire? L’avez-vous déjà fait? Comment avez-vous vécu cette expérience?

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