« Prudence » par Martin Winckler

« Je viens vous voir pour une raison un peu délicate. Vous n’êtes pas le premier médecin que je consulte, loin de là, et j’en ai vu d’autres, mais là je ne sais pas quoi faire...

PAR MARTIN WINCKLER (MARC ZAFFRAN M.D.)
ILLUSTRATION : NATHALIE DION

« Je viens vous voir pour une raison un peu délicate. Vous n’êtes pas le premier médecin que je consulte, loin de là, et j’en ai vu d’autres, mais là je ne sais pas quoi faire et j’ai besoin d’un regard neuf. Mes antécédents médicaux? Oh là, c’est un peu compliqué, mais je vais essayer de faire vite, je ne veux pas vous prendre trop de temps.

Voilà, tout a commencé parce que je n’arrivais pas à avoir des relations sexuelles. Je veux dire : j’avais du mal à maintenir une érection assez longtemps pour en avoir avec mon amie… J’étais divorcé depuis deux ans, elle vivait seule elle aussi : je l’ai rencontrée chez des amis communs et je l’ai tout de suite beaucoup aimée, et c’était réciproque. Depuis notre rencontre, nous dînions ensemble près de son bureau presque tous les jours, nous allions souper avant d’aller au théâtre ou au cinéma, nous allions au musée les fins de semaine, bref, nous passions beaucoup de temps ensemble. On n’était pas pressés d’avoir des relations intimes, vous savez ce que c’est, à cinquante ans passés, on a envie d’apprendre à se connaître avant de sauter le pas. Mais bon, comme on s’entendait vraiment très bien, on s’est décidé à passer la nuit ensemble une ou deux fois la semaine.

La première fois, c’était chez moi, j’avais cuisiné, et débouché une bouteille de bordeaux, on était vraiment détendus, on en avait très envie tous les deux et j’avais commencé à avoir une érection, mais dès que je me suis dévêtu, elle est retombée comme un soufflet, et malgré tous mes efforts – et les siens –, je n’ai pas réussi a en avoir une autre. J’ai attribué ça à l’émotion, elle a trouvé ça attendrissant, comme une sorte de marque de respect à son égard, alors que ce n’était pas exactement ça… Bien sûr, j’étais ému, mais avant ce jour-là, ça ne m’avait jamais empêché… Bon, ça faisait plusieurs mois que je n’avais pas eu de relation sexuelle, mais tout de même, j’ai cinquante-deux ans, j’ai trois enfants, j’ai été marié deux fois, je ne suis pas né d’hier… Elle est un peu plus jeune que moi, elle est veuve depuis plusieurs années, elle n’a pas eu de relation durable depuis la mort de son mari, elle était émue elle aussi, alors ça ne l’a pas vexée; ça l’a même rassurée, m’a-t-elle avoué, de voir que j’étais tourneboulé. Comme on n’était pas pressés, on en a ri et voilà. Et puis, quelques soirs plus tard, on sortait d’une comédie romantique, je lui ai proposé d’aller souper dans un petit restaurant rue Saint-Denis, mais elle m’a dit qu’elle préférait rentrer et nous préparer quelque chose chez elle. Je l’ai raccompagnée et, en fait, dès qu’on est entrés dans son condo, elle m’a littéralement… sauté dessus en me disant qu’elle avait assez attendu et qu’elle n’en pouvait plus. J’étais surpris et pas mécontent, au contraire, et tant qu’on a été à s’embrasser comme des fous dans l’entrée, j’étais serré dans mon pantalon, alors ça m’a rassuré. Mais dès qu’on est passés dans sa chambre et qu’elle a commencé à défaire ma ceinture, j’ai senti mon érection s’en aller, ça m’a angoissé, ça a aggravé les choses bien sûr, et je n’ai pas pu.

Cette fois-là encore, on s’est trouvé des excuses, l’émotion et je ne sais quoi encore. Mais j’ai senti qu’elle était déçue, elle a fait une remarque qui voulait dire qu’elle avait peur de ne pas me plaire, finalement, et je l’ai rassurée comme j’ai pu. Mais en repartant, le lendemain, je me suis dit que quelque chose n’allait pas. Bon, entre temps, chez moi, quand j’avais des érections en son absence, j’avais vérifié que tout marchait bien alors je n’étais pas trop inquiet. Mais, par prudence, j’ai quand même décidé d’aller voir un médecin en me disant qu’il me prescrirait quelque chose pour l’anxiété, et que ça irait comme ça. Et c’est à partir de là que les vrais problèmes ont commencé.

Je suis allé voir mon médecin de famille qui m’a dit qu’il ne connaissait pas grand-chose aux problèmes d’érection. Et avant de me prescrire quelque chose, par prudence il m’a fait faire des tests sanguins. Quand les tests sont revenus, il a trouvé que c’était “limite”, et par prudence il m’a envoyé voir un cardiologue. Quand j’ai vu le cardiologue, il m’a dit que je n’avais pas de diabète, et que mon cholestérol ne justifiait pas de traitement, mais que j’avais une pression artérielle un peu élevée. Après m’avoir fait porter un appareil de mesure pendant une journée, il m’a prescrit un médicament pour la contrôler. Avant de prendre ce médicament, j’avais des érections la nuit ou au petit matin, mais une fois que j’ai commencé à le prendre, je n’en ai plus eu du tout. Je le lui ai dit, il m’a donné un autre médicament, et mes érections sont revenues – pas quand j’étais avec mon amie, malheureusement. Mais le nouveau comprimé me faisait uriner sans arrêt, et le cardiologue ne comprenait pas pourquoi. Alors, il m’a envoyé, par prudence, voir un urologue. L’urologue a examiné ma prostate, et a ordonné d’autres tests. Quand les résultats des tests sont revenus, il les a regardés et m’a dit que, par prudence, il valait mieux que j’aie une biopsie. Quand la biopsie est revenue, il m’a dit qu’il y avait quelques cellules cancéreuses dans ma prostate. Que je n’étais pas obligé de me faire opérer, mais qu’il fallait que je me fasse surveiller. Forcément, ça m’a fait un coup. J’étais vraiment soucieux. Mon amie m’a demandé pourquoi j’allais mal comme ça; je ne voulais pas lui répondre, mais j’ai fini par le lui expliquer. Et j’ai vu que l’idée de me savoir porteur de cellules cancéreuses, ça l’angoissait beaucoup. Du coup, elle n’avait plus du tout envie d’avoir des relations sexuelles : elle avait peur que ce soit dangereux pour moi… Alors, je suis retourné voir l’urologue et je lui ai dit que je voulais me faire opérer. Par prudence. Bien sûr, vous savez ce que sont les délais, il m’a annoncé qu’il fallait attendre six mois pour avoir un rendez-vous opératoire. C’était long, évidemment, et cette histoire de cancer débutant nous a rapprochés encore plus, mon amie et moi, et progressivement, on s’est mis à passer plus de temps ensemble, à dormir plus souvent l’un chez l’autre, ça nous rassurait tous les deux. Et puis, une nuit, on s’est réveillés ensemble au même moment, on n’arrivait pas à se rendormir, elle s’est mise à m’embrasser, et moi à lui caresser les épaules et allez savoir pourquoi, sans crier gare! voilà que je me suis mis à… réagir comme jamais et puis de fil en aiguille on s’est mis à… enfin, vous comprenez. Et cette fois-là, tout a marché très bien : on a recommencé trois fois dans la nuit! Heureusement, c’était une fin de semaine : le lendemain, on n’avait vraiment pas envie de se lever!

Et depuis, on ne s’est plus arrêtés. Comme on aime ça tous les deux et qu’on est de plus en plus amoureux, forcément, on n’a pas envie de s’arrêter. Tout de même, on se faisait tous les deux du souci à la perspective de l’intervention, et on était tellement contents et on s’entendait si bien, aussi bien la nuit que le jour, à présent, qu’on n’était pas très pressés que je me fasse opérer. De plus, l’urologue m’avait rassuré en me disant que l’activité sexuelle n’aurait pas de conséquence sur ma prostate, alors…

Et voilà ce qui m’amène aujourd’hui. J’ai lu récemment un long article, très sérieux, signé par un groupe de médecins, renommés sur le cancer de la prostate. Il y est dit, d’une part, que c’est un cancer qui évolue très lentement, et que, le plus souvent, les hommes qui en sont porteurs meurent à un âge avancé, d’autre chose; d’autre part, que les traitements provoquent une impuissance ou une incontinence une fois sur trois, voire plus souvent. Alors, je me pose la question : est-ce que je dois vraiment me faire opérer? Non, non, je ne suis pas venu vous demander de me le dire, je suis assez grand pour décider tout seul, et d’ailleurs, j’ai appelé à l’hôpital en disant que je ne veux pas me faire opérer à la date prévue. On m’a répondu que ça risquait de repousser ça de six ou huit mois, et j’ai dit que ça m’était égal. Rien ne presse. Et je ne suis pas venu vous voir pour ça, mais parce que j’ai des démangeaisons sur le bout du sexe, depuis quelque temps. Non, je n’en ai pas parlé à mon amie, pour ne pas l’inquiéter. Oui, notez, je ne suis pas très inquiet, j’imagine que ce n’est pas grave et que ça vient de notre… activité intense, mais j’aimerais quand même en avoir le cœur net, vous comprenez, je ne voudrais pas lui coller une maladie, je viens vous voir par prudence. On n’est jamais trop prudent. »

A propos de Martin Winckler (Marc Zaffran)

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Marc Zaffran a exercé la médecine de famille en France de 1983 à 2008. Écrivain, il a publié sous son pseudonyme, Martin Winckler, de nombreux romans parmi lesquels on compte La maladie de Sachs (1998) et Le Choeur des femmes (2009). Il est actuellement chercheur invité au CRÉUM de l'Université de Montréal. Pour lui écrire : martinwinckler@gmail.com

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