« Silence et citrouille »

15 h. Fin de quart dans une heure. EeeeenFIN! La journée a été rude, car deux chasseurs ayant eu l’idée géniale de mettre leur VTT dans une chaloupe sont arrivés morts...

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD
ILLUSTRATION : NATHALIE DION 

15 h. Fin de quart dans une heure. EeeeenFIN! La journée a été rude, car deux chasseurs ayant eu l’idée géniale de mettre leur VTT dans une chaloupe sont arrivés morts noyés. Coroner, police, famille, etc. – j’ai même dû prêter de l’argent à une des veuves pour qu’elle puisse s’acheter un café. Je suis exténuée. Je n’aspire qu’à une chose : renouer le contact avec Fernand, mon chat, car il me boude depuis 24 heures. C’est ma faute. J’ai décidé de lui interdire l’accès à ma chambre, car il a pris mon édredon pour une litière. Il paraît – après discussion avec le service de psychiatrie féline de l’hôpital vétérinaire – que c’est le traumatisme d’avoir un toit sur sa litière plutôt que de s’épandre au grand air qui lui a grillé les neurones de l’élimination. Alors, que faire? La négociation promet d’être ardue.

En attendant l’affrontement avec le félin, le picotement de la moutarde de l’exaspération me monte au nez depuis un moment déjà.

Prochain patient. Je questionne un sexagénaire à l’odeur puissante de transpiration, mais c’est Madame, arborant du rouge à lèvres orange sur ses dents artificielles, qui répond systématiquement à sa place. Son dentier, visiblement mal ajusté, rythme la cadence à chaque mouvement de la mâchoire. Le bruit a quelque chose de folklorique; il rappelle celui produit par un joueur de cuillères dans une cabane à sucre. Le bonhomme m’inquiète : il a une gueule de coronarien. Il est grisâtre et paraît souffrant.

– Monsieur, est-ce que vous avez des douleurs à la poitrine?

Pas de réponse. On dirait un unilingue chinois à Chicoutimi tant il semble hermétique à ma question. Il fixe un point imaginaire devant lui, esquissant à peine l’amorce d’une ouverture de bouche. Amorce aussi vite anéantie par le ton péremptoire de Madame :

– Non, pas de douleur (clac clac du dentier).

Si j’étais un chien, je gronderais. Masquant avec peine ma désapprobation, je répète, en fixant le patient :

– Monsieur, avez-vous eu des douleurs, mal au cœur ou de l’essoufflement?

Madame, serrant son sac à main rose bonbon contre sa poitrine gargantuesque :

– Non, Docteur! (clac clac frénétique du dentier) Allez-vous arrêter vos questions et soigner enfin mon mari?

Du tac au tac, avec un petit sourire machiavélique, je demande en chuchotant :

– Est-ce que votre mari a des problèmes de mémoire? Est-ce qu’il peut parler?

Le regard noir et courroucé, elle gronde : « Oui, il peut parler, et il n’est pas SÉNILE! », pinçant du même coup ses lèvres orange fluo. La ressemblance avec une citrouille est stupéfiante. Clac clac rythmique du dentier

M. Silence, lui, réprime un sourire et s’enquiert timidement :

– Avez-vous connu la Dre Juliette Macchabée?

– C’était ma mère.

Au même moment, le visage de Mme Citrouille vire au bleu, et ses lèvres laissent échapper de l‘écume comme une lessiveuse débordante de savon. Le dentier déforme sa lèvre supérieure. Elle chute brutalement et est agitée de convulsions. Je savais ma mère traumatisante – mon père m’a raconté un tas d’anecdotes à son sujet –, mais à ce point…

Je me penche sur la dame tout en ordonnant au fan de ma défunte mère : « Monsieur, vite! Appelez les infirmières à l’aide, il faut la transférer en réa! »

Monsieur n’est pas un incapable. Et encore moins aphone. Il ouvre la porte à la volée et hurle : « Ma femme va pas bien! Vite! Une infirmière! »

Ginette arrive au pas de course, ses demi-lunes tressautant sur sa poitrine aussi ferme que respectable.

– Ginette, appelle l’inhalo, elle convulse!

D’autres infirmiers et préposés arrivent avec une civière et on l’emmène en réa. Monsieur, les bras ballants et les cheveux hirsutes, semble dépassé. Qui va commander ses hot-dogs ou acheter ses caleçons si Madame trépasse?

Me tournant brièvement vers lui, je lui lance :

– Monsieur, vous pouvez attendre ici, je vais revenir vous voir. Votre femme prend- elle des médicaments, a-t-elle des problèmes de santé?

Il fait non de la tête.

Bon, il faut résoudre le mystère. Madame ne respire pas et a cessé de convulser. Son Glasgow est à 3. Je l’intube. Son rythme cardiaque est régulier et sinusal. Mais qu’est-ce qu’elle peut bien avoir? On procède au scan cérébral. Hémorragie massive consécutive à une rupture d’anévrisme. Le neurochirurgien confirme que les carottes sont cuites. On doit la transférer pour le don d’organes. Je dois aller voir le mari. Parvenue à son cubicule, je le découvre le teint grisâtre; il s’agrippe la poitrine et est en diaphorèse. J’avais oublié qu’au départ, c’est lui qui consultait…

– Ginette, vite! Le patient est en DRS!

L’infirmière m’adresse un regard incrédule. Je hausse les épaules. On transfère Monsieur en réa, près de sa dame. Qu’on se le tienne pour dit : on est fusionnel ou on ne l’est pas! Le patient est en infarctus septal aigu. On doit le transférer pour une coronaro urgente. C’est alors qu’il décide de passer l’arme à gauche.

– LÉA! Il est en arrêt! s’écrie Ginette, la voix proportionnelle au volume de ses bonnets.

Il est en fibrillation ventriculaire. On défibrille. Rien. Ligne plate. J’intube. On masse. Moniteur. Ligne plate, épi, massage, épi, etc., pendant 30 minutes. Toujours rien. Il est mort. Incroyable! Mari et femme vivants et pouf! dans l’autre monde une heure plus tard. La vie a de ces détours diaboliques parfois…

Bon, appeler la famille. Monsieur Silence et Madame Citrouille n’avaient pas d’enfants. Un improbable frère pour Monsieur… Injoignable. Le dernier numéro au dossier a un indicatif du Texas qui n’est plus en service. La SQ fera des recherches et s’arrangera avec le coroner.

Pour ma part, mon travail est fait. Ouf!

L’équipe de soir est là. Je suis fourbue. Je me dirige vers le vestiaire des médecins. Mon casier semble ouvert. Un bout d’espadrille blanche fait obstruction à la fermeture de la porte. J’ai l’étrange pressentiment que ma journée n’est pas terminée…

A propos de Josée Boissonneault

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