Télé, médecine et préjugés

On aura beau dire que ce n'est « que de la fiction » ou que les téléspectateurs ne sont pas suffisamment niais pour croire à ce qu'ils voient et entendent dans les téléséries, mais...

Télé, médecine et préjugés

Les Québécois regardent en moyenne 24 heures de télévision par semaine. Une journée entière à s’abreuver à une boîte à rayons cathodiques. Considérant que 56 heures par semaine sont en moyenne consacrées au sommeil, 40 heures au travail, 21 heures aux repas et 10 heures au transport, force est de constater que l’Homo Quebecus passe plus de la moitié des 41 heures restantes de sa vie devant le téléviseur. La télévision a vraisemblablement toujours sa place, et trône encore au sommet de nos sources de culture populaire et de loisirs.

C’est d’ailleurs pourquoi les dernières doléances de la FMOQ et celles d’autres médecins à l’égard de la série télévisée Trauma, m’apparaissent compréhensibles. Surtout dans le présent contexte social, alors que l’on fait face à une pénurie — réelle ou ressentie — de médecins de famille.

On aura beau dire que ce n’est « que de la fiction » ou que les téléspectateurs ne sont pas suffisamment niais pour croire à ce qu’ils voient et entendent dans les téléséries, mais « la fiction n’est pas seulement un truc pour amuser les gens », comme le rapportait Marc Zaffran au chroniqueur Marc Cassivi, dans un article récent de La Presse. La fiction télévisée, surtout celle à connotation réaliste, a une responsabilité du fait qu’elle est le principal vecteur de culture populaire. Et elle devient encore plus responsable lorsqu’elle s’abreuve aux remous de l’actualité pour camper son contexte, comme le fait la plupart du temps Fabienne Larouche dans 30 vies ou Trauma. Dans des contextes professionnels ou sociaux délicats, comme celui de la revalorisation de la médecine familiale auprès des étudiants en médecine, la fiction peut engendrer des distorsions et encourager la perpétuation des préjugés. C’est le cas de cette série, dont l’équipe de production a fait appel à un médecin fort connu afin de rendre la télésérie aussi crédible que possible. Et il est un peu là, le fond de ce problème d’image.

Même si cela n’a été ni prouvé ni contredit, je crois que de rendre une fiction très réaliste peut comporter des dangers dans la construction et l’intégration de préjugés et de normes sociales, surtout lorsque le contexte s’y prête. Surtout lorsque, par exemple, le contexte de la valorisation de la médecine familiale au Québec est houleux et qu’un personnage, à heure de grande écoute, dénigre le rôle du médecin de famille. Et qu’on ne me dise pas que la télé « n’a pas tant d’influence que ça » sur la vie des gens… pas en considérant le nombre d’heures par semaine que l’on y consacre depuis les cinquante dernières années! Quand on pense que des médecins résidents se sont déjà plaints que des patients, à la suite de la diffusion d’un épisode de Trauma, se sont mis à réclamer un « vrai » médecin alors qu’ils avaient affaire à des résidents, ce n’est pas là un lapin sorti par magie d’un chapeau. Les préjugés ne naissent pas du néant. « À l’époque Des Belles Histoires des Pays-d’en-Haut, rapporte Christiane Lahaie, professeure au Département des lettres et communications à l’Université de Sherbrooke, des gens envoyaient des couvertures et des conserves pour Donalda à la maison de Radio-Canada! » Aujourd’hui, espérons-le, les gens font un peu plus la part des choses…

Les fictions télévisées réalistes fonctionnent un peu à la manière de la publicité. On sait bien que la belle jeune femme sur le panneau publicitaire n’a pas une peau de pêche parce qu’elle conduit une voiture de luxe, qu’elle s’achète une assurance ou qu’elle consomme une boisson énergisante. On le sait. Nous en trouvons-nous moins influencés uniquement parce qu’on sait? Peut-être sommes-nous moins influencés que nous l’avons déjà été, mais les stéréotypes, les préjugés et les idées reçues, ont la vie dure. Et on continue d’être influencés par des facteurs qui vont au-delà du savoir. Si savoir était suffisant pour décider d’a- cheter un produit ou non, aucune campagne de marketing ne fonctionnerait. Les téléspectateurs savent, rationnellement, qu’un médecin de famille a beaucoup de valeur. Mais les nouveaux étudiants en médecine, eux, feront-ils la distinction lorsqu’ils devront faire un choix, alors que ce n’était probablement pas la première fois qu’ils entendaient ces préjugés-là, alors que les médecins de famille gagnent traditionnellement moins d’argent que les autres spécialistes et qu’on valorise financièrement la médecine secondaire et tertiaire avant la médecine de première ligne?

Et combien s’imagineront ce que sont vraiment les chirurgiens québécois? Car il n’y a pas que les médecins de famille qui en prennent pour leur rhume dans Trauma. Les psychiatres et les chirurgiens dépeints auront eux aussi à défendre une image qui se dégage des personnages, aussi fictifs soient-ils. L’image du chirurgien imbu, joué par James Hyndman, ou du psychiatre troublé, joué par Gilbert Sicotte, n’est-elle vraiment « qu’une caricature », se demanderont certains, sachant qu’un vrai médecin a dispensé ses conseils au moment de l’élaboration de la série?

Tout cela est peut-être, comme le justifie Fabienne Larouche, de la pure caricature. Mais, même si je sais que la série est un immense cliché du milieu médical, pourquoi ai-je quand même ressenti un profond malaise en entendant le personnage de Diane Hevey dénigrer sans ambages la médecine familiale, sachant pourtant que c’est une oeuvre de « pure fiction »? Peut-être parce que derrière cette « pure fiction », une auteure intarissable avec un fort ascendant sur notre culture populaire, a choisi précisément ces mots- là, pour s’exprimer. Ou bien qu’elle sous-estime le pouvoir qu’elle peut avoir sur les constructions mentales collectives.

Êtes-vous d’accord avec cette opinion? Pensez-vous que les idées véhiculées par la fiction à la télévision ont un impact sur la manière de voir la médecine? Les créateurs de fictions télévisées ont-ils à votre avis une responsabilité? Écrivez-moi!

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Rédactrice en chef
Marie-Sophie.L’Heureux@cma.ca

*Image tirée de radio-canada.ca

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A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

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