« Évaluation » par Martin Winckler

Il n’était pas très accueillant, ni très souriant. Ni très présent. Il m’a à peine regardé quand je suis entré, m’a fait asseoir, a examiné le questionnaire que j’avais rempli...

PAR MARTIN WINCKLER (MARC ZAFFRAN M.D.)
ILLUSTRATION : NATHALIE DION

Il n’était pas très accueillant, ni très souriant. Ni très présent. Il m’a à peine regardé quand je suis entré, m’a fait asseoir, a examiné le questionnaire que j’avais rempli en attendant mon tour, et sur lequel j’avais marqué les banalités d’usage, nom prénom situation de famille vieilles cicatrices et hospitalisations récentes, tout l’arsenal d’informations complètement fictives, mais plausibles, qui me permettent de me faire passer pour un patient lambda.

Comme les autres, il n’y a vu que du feu.

Son cellulaire était posé sur son bureau, et il le regardait sans cesse du coin de l’œil tout en parcourant ma fiche, comme s’il attendait un signe du ciel ou un SMS. Ou les deux.

Il a fini par me regarder et demander : « Qu’est-ce qui vous amène ? »
Je lui ai répondu vaguement.

Je ne donne jamais de symptômes trop précis, ça les oriente trop vite sur une mauvaise piste. Je préfère rester vague, parler de fatigue, de malaise général qui dure depuis un moment.

En général, ça provoque deux types de réactions. Certains – les plus angoissés, les plus obsessionnels – insistent pour que je leur indique des faits précis, et ils énumèrent parfois des symptômes les uns après les autres et notent précisément mes réponses ; d’autres, les plus détendus, quand ils voient que je tourne autour du pot, posent leur stylo, croisent les doigts sur le bureau devant eux, se penchent vers moi et disent : « Racontez-moi ce qui ne va pas. Avec vos propres mots. »

J’aime bien cette phrase. J’entends « avec vos propres maux » et je ne me retiens pas de sourire : ça leur montre qu’ils ont visé juste.

Les angoissés et les obsessionnels, je les fais tourner en bourrique. À chaque question, je tergiverse. Par exemple, s’ils demandent : « Est-ce que vous êtes essoufflé à l’effort ? » je réponds : « Quel genre d’effort ? » Eux : « Eh bien, quand vous marchez vite… » Moi : « Non. » Eux : « Et quand vous courez ou faites du vélo ? » Moi : « Quand je cours ? Non. Et quand je fais du vélo (là, je fais mine de réfléchir)… Non plus. » Et avant qu’ils aient ouvert la bouche pour poser une autre question j’ajoute : « Enfin, si j’ai fait plus de vingt-cinq kilomètres, évidemment, je suis un peu essoufflé, mais j’imagine que ça ne compte pas. »

Les angoissés bienveillants sourient et cessent de retenir leur souffle. Ils finissent par me prescrire un test à faire ou une consultation chez un spécialiste, ou parfois seulement de bonnes paroles, du repos ou un antidouleur, et quand je les quitte, je vois qu’ils sont soulagés. Un client qui n’est pas en danger, qui part avec le sourire et ne risque pas de les poursuivre en justice, ça les tranquillise.

Les obsessionnels, eux, s’énervent. Non seulement je ne suis pas assez précis pour eux, mais ils n’arrivent pas à me cerner. Ils n’arrivent pas à me faire comprendre la gravité de la situation. Ils ne comprennent pas que je ne sois pas plus inquiet que ça. Ça les désarme de me voir aussi insouciant, aussi fuyant.

Avec eux, je ne vais jamais loin. D’abord, parce que je ne tiens pas à accentuer leur mauvaise humeur – il y a de vrais patients à venir après moi, je ne veux pas qu’ils paient pour les pots cassés ; ensuite parce que souvent, j’en ai vite fait le tour. Je note mentalement les caractéristiques de leur comportement afin de tout mettre sur le papier une fois dehors. Et quand je vois qu’ils sont sur le point de me dire quelque chose de franchement désagréable, je prends brusquement congé avec le sourire. Ça les laisse sans voix, c’est déjà ça.

Ceux qui sont détendus, en revanche, ne me posent pas de question. Ils me laissent parler. Ils font mmhh, mmhh pour me signifier qu’ils m’écoutent, qu’ils ont bien compris, qu’ils sont là. Avec eux, c’est difficile de faire semblant : ils prennent leur temps. Si je m’écoutais, je leur dirais vraiment ce que j’ai sur le cœur – j’ai mes valises, comme tout le monde –, mais ce ne serait pas correct. Je ne suis pas là pour ça. Alors, je leur sers un récit approprié, je commence avec les épaules fléchies, et je me redresse petit à petit, surtout quand ils me font des remarques positives (« Je vous comprends. Ce n’était pas facile pour vous. Vous avez bien fait de réagir. C’est courageux… ») ; au bout de huit ou dix minutes, je souris. Je leur fais comprendre que je me sens mieux. Que ça m’a fait du bien de leur parler. Ils me serrent la main, me disent de repasser quand je veux, même si c’est seulement pour parler.

Ceux-là, on ne leur rend pas visite très souvent. Une fois par an, en général. Pas plus. À moins qu’on ne nous ait signalé un changement dans leur attitude.

Justement, celui que j’ai vu cet après-midi avait été signalé par plusieurs patients sur la ligne d’alerte. Il faisait partie de la catégorie des praticiens sans histoire, tout le monde en disait du bien, mais depuis quelques semaines, quelque chose n’allait pas. Il était distrait, préoccupé, fuyant, irritable. Il faisait des efforts pour ne pas perdre son calme et, quand il le perdait, il se reprenait immédiatement et se confondait en excuses. Ses patients habituels trouvaient qu’il n’était pas dans son assiette. Alors, on m’avait demandé de passer le voir.

Après avoir examiné ma fiche, et sans quitter son cellulaire des yeux, il m’a demandé sur un ton assez las de préciser ce qui n’allait pas. Je lui ai tendu des perches, en parlant de ma dépression à l’adolescence, de mes problèmes de boisson quand je n’avais pas de travail, de mes conflits avec ma première épouse, mais il n’a pas eu l’air d’accrocher. Quand j’ai utilisé les mots tristesse, solitude, chagrin, en revanche, il a levé la tête et m’a regardé. J’ai senti que je mettais le doigt sur quelque chose. Une nouvelle fois, il a regardé son cellulaire. J’ai dit : « Quand on est obligé de s’occuper d’un malade chez soi… »

Il a presque sursauté, et a poursuivi : « … oui, c’est épuisant. »

J’ai dit : « Il y a des maladies terribles… »

Il a demandé vivement : « Un cancer ? » Puis, après que j’ai hoché la tête, il a murmuré : « Votre femme, sans doute ? » sur un ton plus détaché.

Je l’ai regardé et j’ai pensé : « Ce n’est pas sa compagne ou un parent qui le mettent dans cette tristesse-là. » Alors, j’ai tenté: « Non, ma fille… Quand un enfant et malade… C’est vraiment… »

J’ai vu sa gorge se serrer. « Oui. Vraiment dur. »

C’est ce moment-là que je trouve le plus difficile, moralement.

Quand on veut savoir comment vont les médecins, s’ils travaillent dans de bonnes conditions, s’ils ne souffrent pas et ne font pas souffrir leurs patients, on ne peut pas procéder autrement qu’en allant les voir incognito. Si on leur annonçait notre venue, ils pourraient se donner une contenance, masquer une toxicomanie ou un burn-out pour ne pas être découverts. Alors, ce stratagème est nécessaire, mais il me déplaît. Je n’ai pas d’état d’âme quand il s’agit de débusquer un comportement franchement pervers, mais de mettre le doigt sur le chagrin, ça m’est vraiment pénible.

J’aurais pu en rester là, mettre un terme à la conversation et rentrer chez moi rédiger mon rapport. Mais, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas eu envie de l’expédier. En me guidant à l’aide de ses réactions, je lui ai raconté que ma fille avait été opérée d’un cancer gynécologique, qu’on lui avait retiré l’utérus et les ovaires, qu’il avait fallu faire le deuil de sa fécondité future, que les traitements étaient terminés, mais que l’inquiétude et le chagrin persisteraient encore longtemps, bien après sa guérison. J’ai exprimé toute la palette de sentiments qui nous avaient habités, ma femme et moi, en parlant plus longuement de ceux qui semblaient lui être les plus familiers. Chaque fois que ce que je disais faisait écho en lui, il hochait la tête et soupirait. À plusieurs reprises, je l’ai vu retirer ses lunettes et s’essuyer les yeux.

Et puis, petit à petit, je me suis redressé en affirmant que j’avais tout de même bon espoir – Tant qu’il y a de la vie, n’est-ce pas ? – et que je n’allais pas me laisser abattre comme ça.

« Vous avez raison, a-t-il dit. »

Que ma fille malade avait besoin de moi, ma femme aussi, que je n’étais pas tout seul, et elles non plus.

Il s’est redressé à son tour.

« C’est vrai. »

Qu’elles avaient besoin d’être soutenues, et que si, moi, j’avais besoin de soutien, je pouvais aller parler à quelqu’un. À lui, par exemple. N’est-ce pas ?

Il a hoché la tête et a souri, moins tristement qu’au début. Bravement.

« Oui, vous pouvez venir me parler. »

Quand je suis parti, il me souriait. Ça lui avait manifestement fait du bien d’entendre dire des choses qu’il n’arrivait pas à dire lui-même.

Je viens d’envoyer un message au service de soutien. Un de ses collègues prendra contact avec lui demain et lui proposera son aide. Je ne doute pas qu’il sautera sur l’occasion, et j’en suis bien content. D’après toutes les évaluations, c’est un professionnel aidant et dévoué. S’il est moins bon en ce moment, c’est parce qu’il souffre.

Cette fois-ci, c’est à nous de le soigner.

A propos de Martin Winckler (Marc Zaffran)

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Marc Zaffran a exercé la médecine de famille en France de 1983 à 2008. Écrivain, il a publié sous son pseudonyme, Martin Winckler, de nombreux romans parmi lesquels on compte La maladie de Sachs (1998) et Le Choeur des femmes (2009). Il est actuellement chercheur invité au CRÉUM de l'Université de Montréal. Pour lui écrire : martinwinckler@gmail.com

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