Un popcorn à la mer

On convient que je serai la sauveteuse et lui, la victime. Ensuite, ce sera le contraire. L’instructeur donne le signal et l’exercice commence...

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD
ILLUSTRATION : NATHALIE DION

Fernand, mon chat noir eunuque et caractériel, m’a maintes fois excusé mes incartades par le passé. Certes, il m’a boudée quelques jours et me l’a parfois fait payer au centuple. Il est le maître incontesté de la vengeance hypocrite. Maculer mon édredon de déjections quand j’ai voulu munir sa litière d’un toit, s’en prendre systématiquement à ma brosse à dents en guise de vendetta contre un oubli de huit heures sous une pluie battante, ou encore, déchirer mon journal en sautant dessus comme sur un trampoline en réaction à un petit bain rapide dans l’évier de la cuisine. En revanche, je dois spécifier qu’il a un cœur d’or : il finit invariablement par me pardonner. Cette fois, j’en doute. C’est qu’on a envahi son territoire sans permission…

Mon frère Jérémie, qui a 22 ans, a décidé de visiter l’Asie du Sud-Est avec son sac à dos pendant 6 mois. Il doit donc trouver des familles d’adoption pour son cobra royal, son furet, son danois malentendant, sa tarentule et son chat, Zoulou. J’ai donc été désignée pour prendre soin de Zoulou pendant son absence. Zoulou est un chat brun chocolat à moitié siamois et à moitié bâtard. Donc, en plus d’en être férocement jaloux — Fernand est tout ce qu’il y a de plus standard comme chat – mon félin le déteste ouvertement et lui mène la vie dure. Les cris de Zoulou sont stridents et retentissent à toute heure du jour et de la nuit quand Fernand le prend à la gorge et le maintient au tapis. En désespoir de cause, Zoulou lui carde le visage de ses pattes arrières, munies de griffes acérées. Cette tactique ultime a pour effet de lancer mon fauve sociopathe dans un concert de crachotements, de cris et de poils arrachés.

Aujourd’hui, je suis en congé. En plus d’observer les us et coutumes guerriers de mes amis à moustaches, j’ai mon cours de plongeur-sauveteur. Chéri devait venir

aussi, mais il doit remplacer au pied levé un collègue malade. Il est professeur de batterie dans une école de musique. Ce soir, ce sont les exercices en piscine qu’il faudra peaufiner afin de pouvoir réaliser le scénario de sauvetage qui me donnera ma carte de plongeur-sauveteur, lequel me mènera éventuellement au niveau d’instructeur.

Je prépare mon sac de plongée et file à la piscine, en laissant mes compères à quatre pattes s’entretuer. Une idée géniale me traverse l’esprit : je devrais leur trouver un ennemi commun, comme une souris, une perruche ou un poisson rouge. Leur attention de chasseur serait ainsi mobilisée et les détournerait de leur rivalité. Ça leur changerait les idées.

Vingt et une heures. Je suis au bassin olympique (le bassin pour la plongée fait jusqu’à 50 pieds de profondeur) et je me prépare à enfiler mon équipement. L’instructeur nous fait un résumé de l’exercice que nous devrons réussir ce soir. Un plongeur paniqué. Je devrai descendre au niveau de ses genoux, larguer ses plombs, monter sur sa bouteille, gonfler sa veste et le ramener au bord de la piscine. Je suis impatiente de commencer. Je suis appariée à un grand gaillard de 6 pieds 4 pouces qui semble connaître tout le monde et m’apparaît dépourvu de tout filtre frontal. Ses émotions défilent sur son visage à une vitesse et dans une variété de couleurs qui ne sont pas sans rappeler les affiches publicitaires sur Times Square. Je peux y lire successivement : l’instructeur est un con, je meurs de chaleur ici en wet suit, qui est cette rouquine un peu snobinarde (moi)?, etc. Il me secoue d’une vigoureuse poignée de main :

— Allo! Moi, c’est Réal!

— Salut! Léa… et je ne suis pas snob.

Il hausse un sourcil interrogateur, mais ses yeux pétillent de malice. Finalement, il doit se dire qu’il ne devrait pas trop s’emmerder avec la rouquine.

On convient que je serai la sauveteuse et lui, la victime. Ensuite, ce sera le contraire. L’instructeur donne le signal et l’exercice commence. Tout se passe bien jusqu’à ce que je sois au niveau de ses genoux. Une torpille passe entre ses jambes et me rentre pratiquement dedans. La torpille humaine a une caméra à la main et ne fait pas partie de notre groupe de plongeurs.

Réal descend rapidement sous l’eau à ma hauteur et s’enquiert en langage de signes sous-marins si je suis O.K. Au même moment, la torpille rapplique, sa bouteille de guingois menaçant à chaque instant de quitter sa veste. Elle n’en a cure, sa caméra toujours vissée sur son masque. Réal nage rapidement vers elle et essaie tant bien que mal de lui fixer sa bouteille. Il réussit non sans difficulté et, lorsque la plongeuse lunatique lui fait face, il étend ses grands bras et lui fait deux doigts d’honneur, qui sont sans équivoque. Rire dans un détendeur n’est pas chose facile. Une nuée de bulles s’échappe du mien tant j’ai le fou rire. Réal rigole aussi, tant et si bien qu’il se frappe la poitrine. Il la frappe un peu trop longtemps à mon goût… Oups, il ne rit pas. Il étouffe! Il menace d’éjecter son détendeur d’un instant à l’autre.

Je nage vers lui, largue ses plombs, grimpe sur sa bouteille tout en maintenant son détendeur dans sa bouche d’une main tandis que je vide sa veste de l’autre. Nous parvenons rapidement à la surface. Il est bleu et a beaucoup de difficulté à respirer. Je le remorque en direction du bord tout en criant à la volée : « Aidez-moi! Il ne respire plus! »

Personne ne réagit. Pas même mon instructeur qui… sourit. Il semble croire que nous prenons un peu trop au sérieux l’exercice en poussant plus loin que ce qu’on nous avait demandé. Quel con! Il s’écrit en notre direction : « Hé! Léa! Réal! Vous en beurrez épais, non? »

Désespérant. Une seule personne semble comprendre la gravité de la situation : la lunatique à caméra. Elle empoigne Réal sous les bras pendant que je lui enlève son équipement. Je m’adresse à l’instructeur : « Denis! L’oxygène et le défibrillateur! » Il s’exécute, pendant que je me débarrasse de ma veste et de ma bouteille, et réalise que ce n’est pas un exercice. Madame Caméra a hissé Réal sur le carrelage de la piscine et l’instructeur arrive avec l’équipement demandé. Mon patient (c’est fou comme ils deviennent « nos » patients rapidement, non?) est encore conscient, mais en grande détresse respiratoire. Il articule péniblement d’une voix à peine audible : « Pop… corn… »

Il émet une sorte de gargouillis doublé d’un stridor alarmant. Se serait-il étouffé avec un grain de popcorn logé dans ses fosses amygdaliennes en éclatant de rire sous l’eau?

Je n’ai rien à perdre ; lui non plus. Je tente la manœuvre de Heimlich. Pop! Le grain meurtrier atterrit sur le menton de notre instructeur… aussitôt capté par la caméra de notre cinéaste amateure. Réal reprend rapidement des couleurs et d’une voix à la fois rauque et éteinte, il me souffle :

— Merci, Léa…

Je l’aide à se relever. Il s’enquiert :

— Tu es infirmière ou quèque chose du genre ?

— Oui, quèque chose du genre…

Je n’aime pas dire que je suis médecin quand j’ai les pieds dans mes loisirs. Mon binôme passe le reste du cours à se remettre de ses esprits sur le banc.

De retour à la maison, pas un son. Mes félins se seraient-ils finalement endormis dans le calme et l’harmonie?

Quatre paires de pattes qui fouillent frénétiquement le coin du mur de ma chambre me donnent tort. Les chats agitent spasmodiquement la queue en position de chasse. Ils regardent fixement le bas du mur. L’ennemi commun se serait-il présenté? Un insecte? Une araignée?

Une boule grise passe à la vitesse de l’éclair et disparaît sous mon lit…

Bon… Mon frérot m’avait caché que je devrais m’occuper aussi de ses souris!

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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