Bonjour la police!

La policière responsable du dossier de ma patiente est ma victime toute désignée. Chéri me dit souvent que je suis un paradoxe qui respire doté d’une intelligence...

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT
ILLUSTRATION : NATHALIE DION 

Rappelez-moi d’exiger qu’il y ait toujours une longueur de bras entre moi, mon patient et, bien sûr, le corps policier. Ce matin, l’heure est au drame. Une patiente âgée de 40 ans m’a été amenée par les ambulanciers. Elle était quasi inconsciente, couverte de boue, de sang séché et de feuilles mortes. Elle aurait été agressée par son conjoint à coups de bâton de hockey, presque étranglée, et jetée pour morte dans un fossé. Un chasseur a été témoin de l’agression et a appelé en renforts mes amis les policiers. L’agresseur s’est enfui dans les bois en véhicule tout terrain. Le corps policier du Québec en entier est donc aux abois, ainsi que tous les hélicoptères affrétés par les principales chaînes télé d’information en continu.

La violence gratuite envers les femmes me bouleverse, m’attriste, me révolte, me rend impuissante et vulnérable. Cette poutine d’émotions, à défaut d’être vécue ouvertement dans ma salle d’urgence, doit trouver un exutoire, une sorte de tête de Turc… La policière responsable du dossier de ma patiente est ma victime toute désignée. Chéri me dit souvent que je suis un paradoxe qui respire doté d’une intelligence proportionnelle à ma cruauté. Il a sans doute raison.

Tout en procédant à l’évaluation primaire de ma patiente, j’ai à composer avec un moustique fort agaçant rapporté du fossé en question: le prototype de la jeune policière zélée. Allure adolescente, poids anorexique, port d’armes aussi insolent que celui de son téléphone portable, greffé sur son oreille droite et relié en permanence à sa centrale. J’ignore ce qui m’agace le plus : la policière entrée sans permission dans mon périmètre d’action, houspillant de questions ma protégée et interférant sérieusement avec mon travail ou le fait que ses semblables envahissent mon territoire et se multiplient à un rythme qui n’est pas sans évoquer celui de la transmission des poux de tête dans un camp de vacances estival pour enfants.

Les infirmières me jettent un regard exaspéré qui veut dire : « Léa, fais-la partir d’ici. »

Il ne m’en fallait pas plus pour m’exécuter. La force du groupe, c’est tout une motivation pour neutraliser l’ennemi!

– Mademoiselle l’étudiante policière? (Le qualificatif réducteur est délibéré, même si je sais pertinemment qu’elle n’est plus étudiante depuis un bon… deux mois.) Est-ce qu’on peut faire notre travail? Je voudrais stabiliser ma patiente avant qu’on la harcèle de questions. Ça fait que… dis-je, tout en lui montrant la porte d’un coup d’œil.

L’interpellée est du genre insolente et grégaire. Elle a visiblement trop regardé de séries policières américaines et s’identifie sans doute à l’inspecteur vedette, genre de bimbo longiligne siliconée, futée et branchée technologie. Elle échappe une réplique incendiaire plutôt hollywoodienne à mon égard :

– Tu peux me laisser faire le mien?

Ouch! cette policière est une tigresse, rien de moins!

Elle n’a pas bougé d’un iota, et, comme pour en rajouter, s’ajoutent, surgissant de nulle part, deux de ses collègues aux biceps gonflés à l’hélium, à moins que ce ne soit aux stéroïdes.

– Vous êtes comme les bactéries, vous; vous vous multipliez à un rythme logarithmique…, marmonnai-je entre mes dents.

Ils ne comprennent visiblement pas ce qu’est un logarithme. Ça revient à parler français à un employé anglophone dans un cinéma montréalais du centre-ville.

Toutefois, ces agents ne sont pas complètement abrutis : ils ont saisi que je les insulte. Comme pour manifester sa solidarité à son équipe soignante, la patiente émet un gargouillis inquiétant. Ne voulant pas se trouver responsables d’une mort imminente, les bactéries battent en retraite en se retranchant derrière le rideau qui sépare le poste des médecins de la salle de réanimation.

Bon, enfin un peu d’air! L’état de la dame est préoccupant. Elle désature et respire avec peine. L’air ne passe plus d’un côté de son thorax. Le salopard lui a fracturé plusieurs côtes et causé un pneumothorax sous tension que j’aurais pu déceler plus tôt s’il n’y avait pas eu mon altercation avec des représentants du corps policier. Je m’en veux de m’être laissée distraire de ma tâche première par eux. Moi et mon problème avec l’autorité… Je tiens ça de ma défunte mère à ce qu’il paraît…

Je décomprime le poumon affecté avec une aiguille et demande à un confrère de venir m’aider, car je dois installer un drain thoracique et aussi, probablement, intuber la patiente, dont l’état de conscience chute proportionnellement à son hémicorps gauche, qui est paralysé.

Une fois la patiente intubée, et le drain installé, son état se stabilise. Ses paramètres vitaux se sont normalisés, mais elle doit passer un scan cérébral, car elle a un traumatisme crânien sévère. Je devrai la transférer dans un centre de trauma. C’est le moment que choisit Miss Inspecteur-Canon pour revenir marcher dans mes plates-bandes :

– Vous pouvez m’indiquer qui est le médecin responsable ?

Et, pointant du même coup mon collègue :

– C’est le monsieur ici? J’ai besoin de son numéro de matricule.

La moutarde, à défaut de me monter au nez, menace d’envahir totalement mes sinus. J’opte pour le sarcasme façon pince-sans-rire. En pointant le monsieur

de l’entretien ménager qui passait juste devant moi, je rétorque :

– Non, c’est le monsieur ici.

Je m’éloigne au pas de course vers mon poste de travail afin de composer les centaines de numéros de téléphone nécessaires pour orchestrer le transfert de mon infortunée patiente. On finit par l’accepter à l’arraché dans un hôpital de traumatologie anglophone de la grande métropole. Curieusement, les anglophones, dans le milieu médical, sont beaucoup plus compréhensifs et accommodants en général que leurs homologues francophones. Allez donc savoir pourquoi… Ils ont un sens très développé de la diplomatie entre collègues qui est directement proportionnel à leur sens aigu du devoir. Au risque de décevoir mes confrères fidèles à l’unifolié, je ne deviendrai malheureusement pas fédéraliste pour autant… Et la responsabilité de mes allégeances politiques revient entièrement à cet employé de cinéma unilingue anglophone du centre-ville.

Coupant court à mes réflexions constitutionnelles, deux inspecteurs féminins, en tailleur, avec pantalon noir – on pourrait les confondre avec les Dupont et Dupond au féminin – et insignes dorées à la taille, se rajoutent au nombre des policiers sur place. Elles semblent toutefois avoir rapidement com pris que je suis le médecin responsable.

– Docteur?

– Hum?

– Quand est-ce qu’on pourra interroger la patiente?

– Peut-être jamais.

– Comment est son état?

– Secret professionnel.

Dupont et Dupond n’ont pas l’air d’apprécier mon humour.

– Nous avons besoin de connaître son état de santé pour l’enquête.

– Vous avez retrouvé le gars?

– Ce n’est pas la question…

À voir leur tête, je comprends que le gars en question n’est plus de notre monde.

– Donc, il s’est suicidé.

Dupond et Dupont soupirent. Je sais, je sais, mon intelligence et ma perspicacité suscitent souvent ce genre de réaction.

– Il s’est tiré une balle de calibre .22 dans la tête.

– Donc, interroger ma patiente n’est plus vraiment nécessaire à ce que je vois…

– Nous devons achever notre rapport.

Leurs sbires aux biceps stéroïdiens et Miss Bimbo continuent pourtant d’envahir notre salle d’urgence.

Les désignant du menton, je demande aux Dupond et Dupont :

– Ils ont l’intention d’ériger un campement? C’est que je dois vous aviser que nous n’avons plus de bois de chauffage.

Les inspecteurs gloussent simultanément.

Synchronisent-elles aussi leur visite au petit coin?

– Non, non docteur… ils partiront bientôt.

– Vous devrez poursuivre votre enquête in english dans un hôpital montréalais. Ma patiente y sera transférée.

Elles prennent congé en me remerciant et en me serrant la main. Leurs sbires et Miss Bimbo lèvent le camp avec elles.

Après avoir transféré ma patiente en ambulance — un aller-retour qui prend un bon deux heures et demi de mon temps —, je suis de retour dans mon hôpital. Il est plus de 18 h 30. Je dois me taper une autre heure de trajet jusqu’à la maison. Je suis fourbue. Lasse de suivre un octogénaire qui fait du 40 km/h sur une route où on peut en faire 90, je le dépasse… à 120 km/h. Presque aussitôt, une voiture de police surgit derrière moi les gyrophares allumés. Merde. Je me range sur le côté. Pépère passe devant moi à 40 km/h en me gratifiant d’un de ces doigts d’honneur qui ferait pâlir d’envie n’importe quel motard criminalisé…

Une policière au sourire large comme un guidon de vélo me demande de baisser ma vitre. Miss Bimbo. Maintenant, j’en suis convaincue, il y un Dieu pour les policières avides de pouvoir. Ne manque que l’employé de cinéma anglophone et je pourrai croire que je me suis tuée en voiture et que je suis au purgatoire.

Tout en lui tendant mes papiers, je ne peux m’empêcher de lui fredonner, entre mes dents, la célèbre chanson de RBO :

– Bonjour, la police ! Bonjour la police ! Bonjour la police !

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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