Entre Lot et Garonne

Ici, la table est une affaire sérieuse. Aujourd'hui, le club des 10 m'a invité à un déjeuner sur l'herbe. Chaque mardi, ses membres se réunissent dans un lieu nouveau. Au menu...

Récit de voyage

PAR CLAUDE GARCEAU

Je l’avoue, la vie est belle entre Lot et Garonne.

Durand la guerre de Cent Ans, cette contrée de France était divisée en bourgades fortifiées, anglaises ou françaises: les bastides… Du haut de leurs remparts, les Anglais toisaient les Français tout en contrôlant la route des vins qui se terminait à Bordeaux. De là, les barriques de claret, dont la cour de Londres était si avide, pouvaient prendre la mer.

Le Lot et la Garonne coulent des jours heureux dans cette vielle France. Entre les deux, le temps a perdu son cours. C’est la France paysanne, celle du bon vin et des plaisirs de la table; en deux mots, la douce France du bien-vivre. C’est la beauté d’un terroir sculpté par d’innombrables générations de mains aimantes.

Nous avons loué une ancienne bergerie. Exténués par les centaines de kilomètres de route nationale parcourus à 150 km/h, nous arrivons la noirceur venue. Le vent, qui joue avec les volutes de fumée expulsées par la cheminée et qui siffle entre les lambris des vieux murs, nous berce jusqu’à l’inconscience.

L’aurore se pointe à peine qu’une voix bourrue me réveille et une main ferme fait vibrer les gonds de la porte de ma chambre. Ébloui par la lumière pure de ce petit matin, j’entrevois une frêle silhouette. C’est l’aïeul de la famille qui nous loue la bergerie. On ne l’a visiblement pas mis au courant de notre présence. Coiffé d’un béret bleu, il a une baguette de pain sous le bras et a l’habitude de chevaucher une bicyclette; il ne manque que les tanks Sherman et quelques GI américains pour nous plonger en 1945 à la Libération. L’aïeul est venu sulfater ses vignes personnelles. Je remarque, en ouvrant les volets, qu’au-dehors, des pêches pendouillent mollement à leur arbre et que des vignes s’étalent en contrebas du verger. Jacques, l’aïeul au béret, produit bon an mal an 1200 bouteilles de rouge pour sa stricte consommation personnelle.

Le marché local annonce ses couleurs. Ce n’est qu’un amoncellement de fromages. Ici et là, on croise des montagnes de charcuterie et de foie gras, et assez de vin pour abreuver toute une armée de conquistadors perdus dans une quête chimérique de l’or de l’Atacama. Et partout, on entend des mots comme cochonnaille, rillettes, et d’autres plus inquiétants comme gésiers confits, andouillettes ou, pire, amourettes. Ces amourettes me seront servies, bien chaudes, comme l’épreuve initiatrice visant à authentifier ma valeur de Français nouveau, et à m’admettre dans le club sélect des expatriés de Lot-et-Garonne. Lecteur sensible, ne cherche pas amourette dans ton fureteur favori, sinon, tu ne finiras pas la lecture des lignes qui suivent. Cher lecteur, je t’aurai prévenu!

Les expatriés incapables de bien vivre à Londres, Amsterdam ou Berlin retapent les vieilles fermes délabrées et soutiennent par le fait même l’économie des villages menacés par l’exode rural.

Ici, la table est une affaire sérieuse. Aujourd’hui, le club des 10 m’a invité à un déjeuner sur l’herbe. Chaque mardi, ses membres se réunissent dans un lieu nouveau. Au menu, dix couverts et dix bouteilles de cru bourgeois. Et que de paroles! Notre Berlinois peste contre la réunification de l’Allemagne, le lord anglais, lui, est pour l’adhésion de Sa Majesté à la zone euro. Mais moi, je préfère le capitaine hollandais; il m’attire avec ses aventures en Papouasie, ses rencontres avec les pirates en mer de Chine et son évaluation toute subjective et sûrement hypothétique de la vertu des femmes des ports d’Orient… Lentement les feux de midi laissent place à la fraîcheur du soir. L’air n’est qu’or, puis c’est l’ocre qui domine. Les bêtes dans les champs au loin rentrent aux étables. Les yeux pleins d’embruns de claret, nous jouissons en silence de la fin du jour dans une grande fraternité. Nos femmes nous attendent ! Qu’il en soit ainsi!

Le gendarme local me salue et, de fil en aiguille, invite le Québécois que je suis à déguster une spécialité de la région. Demain, c’est promis, à 10 h, je serai au tabac local.

Je me retrouve devant le zinc du tabac pile à l’heure du rendez-vous. Je débarque dans une scène de Pagnol. Ils sont tous là : le gendarme, le maire, deux soldats en permission, le facteur et l’instituteur.

Le vrai secret du paradoxe français se dandine devant moi. Une « petite » de Paris entame son service pour la première fois derrière le zinc. Sa petite jupe noire est parsemée de petits pois blancs. La « petite » est provocante, dédaigneuse et sublime à la fois. C’est Isabelle Adjani, altière, dans une scène de L’Été meurtrier. Lecteur, ne cherche pas ce film au club vidéo, ton mariage pourrait en souffrir! Enfin, je t’aurai averti ! L’insigne honneur d’assister à cette scène dans ce trou perdu du Périgord nous est offert par les commanditaires du Tour de France, qui passe ici demain. Une chaîne télé bien connue a besoin de scènes typiques pour agrémenter les 180 km de l’étape. La moue de notre « petite » sera sûrement diffusée en gros plan, et, je l’espère, au ralenti….

Nous verrons tous Lance Armstrong filer à travers la place du village à 40 km/h, et bavarder avec les autres équipiers du Postal Service. Souverain, il a dominé la France humiliée ! Maintenant, nous savons que la gourde dans laquelle il s’abreuvait si fréquemment ne contenait pas seulement du pinard, mais aussi une mixture de quelconque potion magique. Scandale? Au fond, les Gaulois s’accommodent bien des potions magiques quand le but est de gagner! Asterix, ton opinion?

Je recevrai, bien plus tard, une belle photo souvenir de cette belle confrérie intitulée

« Le chemin de croix du Périgord »; une certaine jupe à pois conservée pour l’éternité dans quelques vapeurs de pastis.

La Dordogne nous révèle bien d’autres plaisirs. Beynac, classé comme un grand cru des beaux villages de France, est construit à flanc de montagne. Sa vie secrète est bien à l’abri, creusée dans la pierre friable des collines. Il y a aussi les grottes dePechMerleLà,ilyaplusde35000 ans, au fond d’une sombre caverne, un petit homme chétif, éclairé à peine avec les feux d’une lampe à l’huile, dessinait dans une simplicité admirable les chevaux et des mammouths dont dépendait sa survie. Dans la pénombre, il a soufflé quelque poudre minérale et, sur la paroi de calcaire, il nous a permis à nous, les hommes du futur, de communier avec l’empreinte naissante de notre humanité.

D’où venons-nous? Où allons-nous? À Sarlat, je sirote un expresso bien serré. Sur une cheminée, tout près, un échassier s’est posé et, immobile, couve sa progéniture. Depuis six ans, immuable sentinelle dans un temps qui s’écoule trop vite, il revient au même endroit.

Faisons donc comme cet oiseau! Figeons des moments d’éternité! En Dordogne, le temps paresse ! Là, il y a l’or des champs, le rubis du claret et de petits pois dessinés sur une bien jolie jupe…

Médecin spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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