Médecins étrangers : au-delà du tabou

L’an dernier, comme les années précédentes, pendant que Québec cherchait désespérément une solution à la pénurie de médecins de famille, des dizaines de postes en résidence...

Médecins formés à l’étranger

PAR NICOLAS DUGUAY

L’an dernier, comme les années précédentes, pendant que Québec cherchait désespérément une solution à la pénurie de médecins de famille, des dizaines de postes en résidence de médecine familiale sont demeurés vacants dans les facultés de médecine de la province. En même temps, des dizaines de médecins immigrants formés à l’étranger faisaient le pied de grue aux portes de ces mêmes facultés. Est-ce vraiment en raison de leur incompétence qu’on a laissé ces médecins au seuil de nos institutions médicales?

Silences lourds de sous-entendus, malaises palpables, au mieux, quelques commentaires laconiques: dans les hôpitaux, de toute évidence, c’est un sujet tabou, a fortiori lorsqu’il est abordé de front par un journaliste…

« Des permis restrictifs, on en a eu; on n’en a plus…», lance, mi-figue, mi-raisin, le chef d’un département de médecine spécialisée d’un gros hôpital régional.

« Avec les conditions de travail qu’on a au Québec, on se retrouve avec ceux qui ont été refusés ailleurs au Canada », déplore sèchement un autre médecin qui insiste pour garder l’anonymat.

« C’est excessivement rare qu’on coule des résidents et les deux seules fois qu’on l’a fait, ici, c’était des médecins formés à l’étranger […] ils ne l’avaient pas du tout », lance, dans un autre hôpital, un médecin qui supervise des stages « en région » pour des résidents.

Discrimination?

Des commentaires très sévères, donc. Mais peut-on, à l’instar de cet avis controversé rendu public fin 2010 par la Commission des droits de la personne du Québec, parler de discrimination ? Peut-on, comme le déplorent ouvertement plusieurs médecins formés à l’étranger, parler de racisme et d’intolérance?

Pour Comlan Amouzou, le fondateur de l’association Médecins d’ailleurs, qui milite pour faciliter l’intégration des médecins formés à l’extérieur de l’Amérique du Nord, cela ne fait aucun doute : « Souvent, je ne sais pas si tous les chefs de service se sont passé le mot, mais on dirait qu’ils ne veulent pas de médecins formés à l’étranger. Il y a une aversion pour ces médecins qui prennent la place de leurs enfants, la place des médecins nés au Québec, des médecins blancs…»

Et pourtant, si le sort de ces médecins immigrants laissés sur le carreau fait, bon an mal an, les manchettes des grands quotidiens de la province, les ministres de la Santé qui se sont succédés à Québec depuis quelques années se sont tous attaqués au problème sans jamais vraiment parvenir à le régler.

Une nécessaire mise à niveau

C’est d’ailleurs pour améliorer l’intégration des médecins formés à l’étranger que Québec a confié en 2008 au Dr Vincent Echavé, un ancien chirurgien de Sherbrooke, lui-même formé en Espagne et en Suisse, le mandat de se pencher sérieusement sur la question.

Sa principale réalisation, après avoir longuement pris le pouls de regroupements de médecins immigrants, d’acteurs du réseau, tels le Collège des médecins et les facultés de médecine de la province, consiste en la mise en oeuvre d’un stage de mise à niveau pour certains des candidats refusés à un poste de résident en médecine familiale.

Offerts depuis le début de l’année, ces stages, proposés dans deux hôpitaux de Montréal, Verdun et St. Mary, semblent très prometteurs.

« Ce qu’on fait, maintenant, c’est prendre les médecins étrangers qui ont passé tous les examens, mais qui ont échoué à obtenir un poste en résidence, et les évaluer. Si leur performance est adéquate, on va les orienter vers un programme de mise à niveau de quatre mois au cours duquel on va les payer et les traiter comme des résidents », explique le Dr Échavé.

« L’an dernier, la directrice du programme de résidence en médecine familiale de l’Université de Montréal, Dre Louise Authier, m’a dit qu’elle s’engageait à convoquer en entrevue tous les finissants de mon stage de mise à niveau», poursuit, plutôt fier, Vincent Échavé.« Et à ce qu’on m’a dit, plusieurs d’entre eux ont obtenu un poste alors qu’auparavant, c’était très difficile, voire impossible, d’entrer en résidence après un premier échec », constate-t-il.

Si le fondateur de Médecins d’ailleurs se réjouit de cette initiative, il n’en demeure pas moins dubitatif quant à l’idée d’offrir un stage de mise à niveau APRÈS un échec au premier tour des sélections en résidence.

Même son de cloche chez Brice Betu, fondateur de l’Association des médecins gradués de l’étranger du Québec (AMEQ), qui qualifie de « décalage avec la réalité » le moment où a lieu le stage.

« C’est clair qu’on aurait souhaité que le stage de mise à niveau se fasse après l’examen d’admission en résidence, avant la demande d’admission initiale, et non pas après le refus d’un poste », explique Monsieur Betu, qui se félicite tout de même de l’existence d’un tel stage.

« À l’association, on veut éviter d’avoir une position conflictuelle pour se concentrer sur la réalité du terrain et sur la collaboration avec toutes les parties impliquées », ajoute cet ancien médecin, formé au Congo et arrivé ici en 1997.

Et c’est pour collaborer avec le système en place que l’AMEQ se consacre essentiellement à l’organisation de groupes d’étude en vue de préparer ses membres aux différents examens qui parsèment le parcours du médecin étranger désireux de faire valoir ses diplômes et de travailler au Québec.

De son côté, Comlan Amouzou, adopte un autre ton. Il se demande comment on peut prétendre « que ça nécessite plus d’efforts pour encadrer un résident formé à l’étranger qu’un autre formé au Québec ». Pour Monsieur Amouzou, visiblement choqué, parler ainsi, « c’est [avoir] des propos discriminatoires, sans fondements. Des préjugés ».

Objectiver les difficultés

On peut débattre très longuement de la « compétence » de tout un chacun, mais force est d’admettre, à la lumière de deux études récentes réalisées sous la direction de la Dre Anne-Marie MacLellan, que les difficultés éprouvées par les médecins diplômés à l’étranger, supérieures à celles de leurs pairs formés ici lors de leur résidence, sont un fait.

Publiée dans Le Médecin de famille canadien en septembre 2010, une étude de la Dre MacLellan démontre que le taux de réussite de ceux qu’elle appelle les « diplômés internationaux en médecine » aux examens de certification à la fin de la résidence n’étaient en moyenne, entre 2001 et 2008, que de 56 %. Pendant ce temps, les diplômés canadiens et américains, eux, réussissaient la même certification à 93,5 %.

Des résultats qui ne surprennent en rien Vincent Échavé : « Dans la plupart des facultés de médecine à travers le monde, que ce soit en Afrique ou même dans certains pays européens, à peu près tout le monde peut être admis en médecine. À la fin, [les étudiants] ont beaucoup de connaissances théoriques, mais ils sont incapables d’appliquer ces connaissances à la résolution de problèmes cliniques. C’est un peu comme connaître très bien le moteur d’une voiture sans jamais l’avoir conduite…»

« Vous savez, poursuit-il, le stage de mise à niveau, c’est justement pour remplacer ce manque d’exposition clinique chez ces médecins [formés à l’étranger]. À la fin des stages, on espère que leur performance sera plus ou moins équivalente à celle des Québécois».

Selon le Dr Charles Bernard, la recherche de cette équivalence est tout ce qui prime chez les médecins formés à l’étranger : « Notre premier mandat, peu importe l’origine des gens, c’est de s’assurer [que les médecins] ont la qualité de la formation et qu’ils sont capables d’offrir des services de qualité à la population », lance-t-il dès le début de l’entrevue, avant d’ajouter que ce que l’on recherche, au Collège, « c’est une seule sorte de médecin : un médecin compétent. Point à la ligne ».

Toujours une question de compétence

On revient toujours à la question des compétences : « Si t’es pas bon et que tu viens du Québec, ben, t’es pas bon. Si t’es pas bon et que tu viens du Mali, ben, t’es pas bon aussi… », lance le docteur Bernard en boutade, avant de poursuivre, plus sérieux, en expliquant qu’« au-delà du diplôme, il y a une adaptation au système de santé du Québec puisque la façon de pratiquer la médecine est très différente d’un pays à l’autre ». Selon lui, il existe des différences même entre notre province et la France où « la façon d’exercer la médecine est très différente de celle qui prévaut au Québec. Oui, les connaissances de base du médecin sont sensiblement les mêmes, mais la façon de les exercer est très différente. Tout le système, en fait, est très différent ».

Une différence qui n’émeut guère Comlan Amouzou pour qui il est illusoire de penser que tous les médecins doivent être formés de la même manière : « Je connais beaucoup de gens qui vont voir les médecins québécois et qui sont déçus. Il y a une approche de la médecine, ici, qui manque d’humanisme. Ici, la médecine, c’est une sorte de business », déplore-t-il. Pour lui, la seule différence réside dans la culture organisationnelle, la planification des soins et la technologie utilisée.

De l’organisation, de la planification et de la technologie, donc. Est-ce à dire que tout le reste, ce sur quoi butent des centaines, voire de milliers de médecins formés à l’étranger, ne serait qu’un obscur point de détail ?

Le bain clinique

Pour la plupart des intervenants questionnés à ce sujet, la véritable clef de compréhension du problème, c’est le degré d’exposition clinique auquel ont été confrontés les médecins lors de leurs formations.

Les facultés de médecine québécoises se targuent d’ailleurs, à ce propos, de l’externat, cette particularité nord-américaine qui permet aux futurs médecins de plonger très rapidement tête première dans le milieu clinique. Et de développer dès lors des habiletés qui dynamiseront la suite de leurs études.

En juin dernier, la Dre Anne-Marie MacLellan a fait paraître, toujours dans les pages du Médecin de famille canadien, une étude qui tend à démontrer que l’imposition d’une certaine forme d’externat aux médecins diplômés de l’étranger favoriserait grandement leurs chances de réussir, quelques années plus tard, leur certification postrésidence.

La Dre MacLellan et ses collègues ont donc retracé, pour leur étude, le parcours de 810 médecins formés à l’étranger et désireux d’obtenir, entre 2000 et 2008, un permis de pratique québécois. Bien que la faiblesse de l’échantillonnage se doit d’être soulignée, l’étude nous apprend tout de même des choses intéressantes. En effet, elle montre que ceux qui ont choisi de reprendre les deux dernières années de médecine avant d’entamer leur résidence ont obtenu un bien meilleur taux de réussite à l’examen de certification post-résidence que ceux qui sont passés directement à la résidence.

Ces données, nous pouvons nous en douter, ne réjouiront certainement pas les tenants du « cheminement court », comme Comlan Amouzou, qui estiment que tout ce qu’on devrait faire, une fois le diplôme reconnu, c’est de permettre « aux médecins étrangers de suivre un stage bénévole sous la supervision d’un médecin d’ici, question de se familiariser rapidement avec les quelques différences ».

Par contre, tous les autres qui estiment, à l’instar de Brice Betu ou du Dr Bernard, qu’on ne saurait faire de compromis avec la qualité des médecins, quitte à devoir vivre avec des pénuries d’effectifs médicaux, devraient être satisfaits.

« Vous savez, je laisse les politiques décider… Ce qu’ils doivent se demander, c’est si l’on doit investir plus dans des têtes de pipe qui viennent de notre régime d’éducation et qui ont un succès plus grand ou investir dans d’autres qui viennent d’un autre milieu et dont le succès, en bout de piste, est moins grand et nécessite plus de ressources à terme », conclut le président du Collège des médecins du Québec.

Journaliste indépendant, Nicolas Duguay a travaillé à Radio-Canada pendant près de dix ans. Pour le joindre : nicolas_duguay@mac.com

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