L’argent des docteurs

Qui a besoin d’une analyse, quand, au fond, la seule chose que l’on veut vraiment savoir est « qui fait pipi le plus loin » ? Est-ce là autre chose que le désir de savoir qui fait...

L’ARGENT des docteurs

Chaque année, Santé inc. publie le tableau des statistiques salariales de la profession médicale au Québec. Et, chaque année, même constat : il s’agit de « l’article » le plus lu au cours de l’année.

Je prends soin de mettre le mot article entre guillemets ici, car ce n’est pas vraiment un article, encore moins un dossier. Ce n’est même pas une analyse. Il n’y a même pas de « chair autour de l’os ». Rien qui soit un tant soit peu traité ou interprété. Ce ne sont que des colonnes de chiffres alignées. Et pourtant, ça marche. Ça marche même très bien. C’est ce que vous consultez le plus année après année dans les pages de Santé inc.

Qui a besoin d’une analyse, quand, au fond, la seule chose que l’on veut vraiment savoir est « qui fait pipi le plus loin » ? Est-ce là autre chose que le désir de savoir qui fait le plus d’argent ou de savoir si on en fait plus ou moins que l’année dernière dans sa spécialité ou que son meilleur ami ou admiré confrère ?

L’argent fascine. L’argent imprègne les rapports sociaux, la culture, l’identité personnelle. L’argent des médecins fascine bien sûr le grand public (et les journalistes !), et intéresse aussi beaucoup les médecins eux-mêmes.

Mais je m’interroge. À l’heure où l’on fait beaucoup dans le débat social, le débat moral et que l’on veut à tout prix chérir la nuance, honnir la démagogie et « approfondir » les problématiques, pourquoi est-ce qu’un simple tableau de colonnes de chiffres reste, au demeurant, le « papier » le plus lu de l’année ? Est-ce la forme ou le fond qui intéresse ici ? Est-ce autrement dit le fait qu’un tableau se lise bien plus facilement qu’un texte et demande moins de réflexion ou est-ce parce que la question salariale demeure profondément centrale dans votre vie ?

Chaque année, dans les médias grand public, la question de « l’argent des médecins » est abordée. Reportages « choc » sur les grands réseaux télévisés ou papiers sentis sur le sujet… On n’y échappe jamais.

Et bien sûr, avec la question du juste salaire des médecins, finit toujours par s’imposer cet éternel débat : devoir choisir entre la satisfaction des médecins ou la viabilité de notre système de santé public… On ne s’en sort pas.

Mais c’est normal. Alors qu’on tente de privilégier et de défendre un système de santé entièrement public, universel, gratuit, bref, utopiquement parfait, il y a la réalité de la concurrence au sein même de la profession médicale. La réalité de l’attrait d’autres provinces, d’autres pays… ou tout simplement du privé ! Pourquoi les médecins, parce qu’ils sont médecins, ne devraient pas, eux aussi, faire partie du marché ?

On voudrait que les médecins aient le coeur sur la main et acceptent de sacrifier une partie de leur salaire pour le système public que l’on vante et défend. D’un autre côté, on ne souhaite pas les voir s’expatrier ou les voir donner moins de services à la population. Ce qui nous place toujours dans le même cul-de-sac.

Or, comme le marché a horreur du statu quo, c’est là qu’arrive, implacable, la main invisible d’Adam Smith. Car là où il y a de l’activité humaine, il y aura toujours un marché. Car là où il y a des coûts et des revenus, il y aura toujours de l’argent sonnant. Le marché est la réalité. Une réalité que l’on peut baliser, contrôler, contenir, faire tendre vers un ordre moral et un ordre éthique. Mais au-delà de l’idéal, c’est la réalité qui finit par resurgir, par redevenir tangible. Tout comme l’argent est tangible. Et cela ne fait pas exception dans le monde médical, même si, parfois, on le voudrait bien, et ce, pour le bien du plus grand nombre. Sacrifier les salaires des médecins pour que tout le monde soit plus heureux et en santé ? C’est louable, pensable même. Mais irréaliste. Car les médecins, mêmes s’ils sont médecins et qu’ils devraient avoir – théoriquement du moins – pour but premier de défendre la veuve et l’orphelin, font, eux aussi, partie de ce marché dont font aussi partie les plombiers, les cuisiniers et les cordonniers. Il faut tenir compte à la fois de la moralité et de la réalité. Condamner moralement le désir des médecins de faire de l’argent est aussi irréaliste et inéquitable que de sanctifier la réalité du marché et de l’enrichissement démesuré.

C’est probablement pourquoi l’Homme, malgré tout, est naturellement porté à se comparer aux autres. Socialement, culturellement, financièrement, physiqument, etc. Tout, dans cette logique de marché, finit par s’inscrire dans un paradigme de comparaison. C’est inévitable.

Peut-on par conséquent reprocher au médecin de vouloir « mesurer » sa valeur financière et de vouloir la comparer à celle de ses collègues ? Non, on ne peut pas lui en tenir rigueur. On peut seulement questionner les véritables fins de cette curiosité. Sans plus.

Et vous ? Comment expliquez-vous que les statistiques salariales soient ce qu’il y a de plus consulté chaque année dans nos pages ? J’ai très envie de vous entendre là-dessus.

Ah oui… et bonne année 2013 ! Que vous soyez très fortuné ou non…

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Éditrice et rédactrice en chef
Marie-Sophie.L’Heureux@cma.ca

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

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