Le plombier, la mine d’or et le cheval

En petit-bourgeois-petit-rebelle de romans, en lanceur de chaussure, convaincu que je détenais la pensée la plus morale, je méprisais tout un monde que je ne connaissais...

L’argent en mots, les maux de l’argent

PAR VINCENT DEMERS, MD
ILLUSTRATION : NATHALIE DION 

J’ai jeté mon argent par la fenêtre. Elle était grand ouverte, béante. Les dollars entraient par la porte, ils entraient, argent sonnant. Aussitôt, ils fuyaient entre les volets clapotants de ma fenêtre, dont la vitre, morcelée au sol, avait éclaté en petits diamants de fausseté (je ne vous conte pas la fracture). La nuit venue, on entendait même hululer étrangement tout cet argent, sous la lune froide, sans Roméo ni Juliette au balcon de cette fenêtre.


Mais que s’était-il donc produit ? J’exerçais pourtant la médecine dans une mine au nord du Québec. Je veux dire, une mine d’or. Ce sont des veines d’or qui parcourent la Basse-Côte-Nord : celles des patients, celles aussi des dossiers médicaux, je vous le jure : des dossiers comme des lingots d’or pur, rien à voir avec la pierre concassée des CSSS de la ville, grossiers tas de feuilles mélangées, désorganisées, cachottières, qui ne reposent pas en paix, voire dossiers psychotiques; j’ai même vu, dans la métropole, des dossiers itinérants se promener d’un CLSC à l’autre et manquer leur rendez-vous lorsqu’était venu le temps, pour le patient, de se faire examiner. Le Nord vous organise, on apprend à y faire tout, à peu près seul. C’est, en prime, une machine à sous pour celui qui accepte l’exil ; les mineurs vous le confirmeront. On inspire comme dans une séance de yoga, on cesse à pleins poumons d’inhaler le lourd air culturel que peut offrir une ville jusqu’à vous trouer le nez ; on plonge entre un blizzard ou un brouillard dans l’isolement, en soi, surveillé par la Voie lactée ou quelques aurores boréales ; on flirte avec le risque et la limite (oh! il faut aimer ce type de séduction). Au retour à la métropole, on fait un grand feu de joie qu’on alimente avec les billets de la couronne. Un classique. Enfin, c’était le mien.

Difficile toutefois de s’y créer un réseau de professionnels de la cravate pour vous épauler et vous enseigner l’art de l’économie, dans cette grande affaire financière esseulée : par conséquent, il y eut de mauvais placements et de coûteuses tran-sactions. Il y eut également la chute brutale des anarchiques marchés boursiers mon-diaux, comme celle d’un dictateur embrasant son pays avant de fuir une révolution (ou comme une révolution carbonisant son pays pour en chasser le dictateur), il y eut l’éclatement. Plus d’une centaine de milliers de dollars légitimement gagnés s’évaporèrent, bénévolat subit qui s’ajouta à celui de l’État, c’est-à-dire celui que l’on accomplit obligatoirement pour la société, près de six mois par année ou une heure travaillée sur deux (les impôts personnels, en d’autres termes). D’un côté, le capitalisme spéculatif avait allègrement puisé dans mes poches et de l’autre, la sociale-bureaucratie, avec ses politiciens désireux de charmer les masses en leur lançant par grandes poignées les fruits du travail de ses citoyens, glanés par les soldats du fisc, piranhas voraces ne connaissant pas le mot merci, s’en donnait à cœur joie, m’attaquant de pénalités, d’intérêts usuraires et de menaces d’emprisonnement pour paiements d’impôts en retard. Tout cela avec une fabuleuse absence de courtoisie, bien que j’avais repayé à la société ma dette, lui redonnant plus de dix fois le coût supposé de mes études. Il me semblait qu’on abusait de moi de toutes parts : plus je travaillais, plus on puisait dans mes recettes. Je voyais mon labeur être dilapidé par d’autres sans que je n’aie ni mot ni main qui puissent arrêter la spoliation. M’en plaindre provoquait l’hilarité : j’étais médecin, riche par définition, je me butais à l’insensibilité collective, ma situation ne provoquait aucun émoi, je devais donc me taire et faire des emprunts à la banque, ainsi qu’à ma famille pour me tirer de ma situation déséquilibrée.

Ah! Si au moins au classique et à la dégringolade boursière ne s’était pas ajoutée ma propre négligence ! En petit-bourgeois-petit-rebelle de romans, en lanceur de chaussure, convaincu que je détenais la pensée la plus morale, je méprisais tout un monde que je ne connaissais pas, celui des finances ; tant qu’il y avait un flux de dollars dans mes poches et que je rendais à Sa Majesté ses impôts, je ne m’en souciais pas. Au diable l’idée de colmater les fuites, l’idée de me retraiter un jour, la planification, l’économie, l’investissement ; au diable la connaissance des rudiments fiscaux et l’optimisation de mes recettes ; au diable la planification successorale et la constitution d’un patrimoine. Je m’étais fait insérer dans la tête par un certain courant idéologique que c’était là affaires de diable, justement. J’avais décidé qu’il valait mieux profiter sans cesse de mes jambes solides, de mon corps jeune, de ma tête vigilante, de mon regard perforateur. Je partais constamment à l’aventure en laissant derrière moi mes affaires aux araignées qui y tissaient leur toile.

J’ai négligé de saisir la fortune qui me coulait comme du sable entre les doigts, probablement honteux de cet argent qu’on m’offrait pour que j’appuie mon oreille sur l’âme et ma main sur le corps des malades au bout inconnu de notre pays.

Pour me sortir du glissement de terrain, de la débâcle paniquante dans laquelle j’étais, j’ai eu l’idée-réflexe-de-génie d’appliquer le concept de l’ATLS : l’ABC de la gestion et la correction immédiate des fonctions vitales. Ce fut une réanimation fantastique. J’ai survécu au polytraumatisme financier, tout s’est remis in extremis à marcher sans séquelles majeures. J’ai dû néanmoins faire de la réadaptation intensive, j’ai acquis là une incommensurable expérience, malgré les cicatrices contractées et les apprentissages faits à mes seuls dépens.

J’ai fait dans cette expérience une découverte inattendue : derrière les cravates se cachent aussi des cœurs. Il paraît même que je porte assez bien le complet-cravate.

Il vient un jour où l’on cesse de faire la guerre aux moulins à vent et aux outres à vin. « Un prince charmant, c’est juste un mec sur un cheval », lit-on sur un tableau de l’artiste Fabesko. Il me faudrait, pour recommencer à être charmant et espérer passer de chevalier errant à prince, posséder à tout le moins un cheval, avant de me créer un petit royaume et d’y emmener une princesse. J’achève seulement de nettoyer les écuries d’Augias en gardant les mains propres ; j’y arriverai. Bâtir un patrimoine est pour moi une question d’honneur, c’est que j’ai des origines modestes : grand-père paternel laitier de quartier, grand-père maternel marin. Eux auraient fait du nectar avec les fleurs de leur travail.

J’ai récemment quitté la mine d’or, je l’ai trompée pour la ville dépensière aux mœurs aléatoires. La tentation y est à tous les coins de rue, aussi présente que les mendiants et les acteurs. Mes revenus, coupés en deux comme au lendemain d’un divorce, se moquent à présent de moi.

Partout dans le chaos ambiant, je sens les perches du privé se tendre vers moi. Devenir plombier, je veux dire : le dernier plombier autonome que j’ai consulté facturait plus que mon taux horaire pour déboucher mes tuyaux. Je n’ai perçu chez lui aucun signe de culpabilité à traiter le dégât d’eau qui me causait malheur. Une heure au minimum, transport en sus, le temps rêvé que j’aimerais passer auprès de chaque nouveau patient. La pression demeurerait confinée au tube de cuivre ; pas de risque de me fissurer la tête, à moins de me la frapper. Il paraît même que, si l’on en croit les légendes des plombiers, devant une cliente séductrice, le plombier parle de chance et non de risque. Malheureusement, je n’ai pas cette vocation.

docteur@vincentdemers-md.com Médecin spécialisé en médecine familiale et médecine générale CSSS Jeanne-Mance

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