Diviser pour mieux soigner ?

Au-delà de la rémunération d'un acte, il y a, à mon avis, la crédibilité et la notoriété des médecins qui est en jeu avec cette question. La décision de la FMOQ de défendre...

Éditorial

Il fut un temps où, au Québec, les médecins pouvaient vendre des médicaments à leurs patients. Aujourd’hui, seul le pharmacien peut faire une telle chose. Or, voilà qu’en réaction aux nouveaux pouvoirs dévolus aux pharmaciens québécois avec l’arrivée du projet de loi 41, cette idée de permettre aux médecins de vendre des médicaments aux patients vient de ressurgir du quartier général de la FMOQ en février dernier. La Fédération consultera ses membres à cet égard au printemps.

Qu’on me comprenne, même si mon objectif n’est pas de me positionner pour ou contre le mandat d’une fédération, d’une association ou d’un parti politique, je suis incapable d’être d’accord avec cette idée. Au-delà de la rémunération d’un acte, il y a, à mon avis, la crédibilité et la notoriété des médecins qui est en jeu avec cette question. La décision de la FMOQ de défendre cette position à l’égard de la vente de médicaments, place les omnipraticiens sur une pente très glissante…

En page 11 de l’édition Hiver 2013 de la publication Le Collège, on rapporte qu’un sondage omnibus réalisé en 2012 révèle que « 89 % des Québécois sont d’accord pour qu’une plus grande latitude soit accordée à certains professionnels de la santé, incluant les pharmaciens, pour améliorer l’accessibilité aux soins de santé ». Le Québécois moyen est donc favorable à l’idée d’un partage plus équitable des tâches entres les différents professionnels de la santé pour qu’en retour, il puisse franchir le pas de la porte du système de santé québécois. Et pour ça, il est plus que jamais enclin à faire reposer le système sur les épaules de plus d’un acteur. Quand le Québécois moyen réalise que ce sont 5,5 milliards de dollars qui sont consacrés au salaire des médecins, et que ce montant va croissant lorsqu’on le compare à celui alloué aux autres secteurs d’activités et aux autres professionnels de la santé, il se rapproche bien plus de l’aboiement que du simple grincement de dents. Même s’il a la plus grande estime du monde pour son médecin de famille, les guerres corporatistes ne l’intéressent pas. Et il a drôlement hâte qu’on en finisse avec ça.

De nombreux médecins ont déploré que le Collège des médecins permette aux pharmaciens de poser des actes usuellement réservés aux médecins. Leurs arguments sont le plus souvent cliniques, mais la plupart d’entre eux ne manquent pas de souligner à gros traits – et parfois, avec raison ! – le conflit d’intérêts potentiel guettant la profession de pharmacien. Or, n’est-il pas un peu étonnant que, tout à coup, l’on tente de répliquer en disant « s’ils le peuvent, nous aussi debord » ? Faut-il que les médecins soient en conflit d’intérêts pour qu’il soit possible de résoudre la question du conflit d’intérêts potentiel des pharmaciens ? N’est-ce pas là un raisonnement absurde et éthiquement intenable ? Quand on sait très bien que, si cette avenue a été empruntée et consacrée par le CMQ, l’OPQ et le gouvernement, c’est d’abord pour tenter de résoudre la question de l’accessibilité des patients à leur médecin de famille et non pour satisfaire à tout prix des intérêts corporatistes, peut-on vraiment encourager la position de l’« oeil pour oeil, dent pour dent » ? Croire que les Québécois n’y verront que du feu est une erreur. Les Québécois observent les médecins, probablement plus que les pharmaciens…

Et en ce moment, au chapitre de la bataille de l’opinion publique, les pharmaciens gagnent du terrain et les médecins perdent des plumes (on n’a qu’à regarder les publicités d’Uniprix et de leurs « pharmaciens de famille » pour s’en convaincre). Les médecins peuvent-ils se permettre que ça continue ainsi ? N’oublions pas que celui qui perd la bataille de l’opinion publique peut, à long terme, perdre bien davantage que de l’argent… Préconiser le retour de la vente de médicaments par les médecins est-il un jeu qui en vaut la chandelle ? On dira que oui. Pour justifier cette proposition, on osera même soutenir que « c’est tellement plus pratique pour le patient de tout trouver sous un même toit »…

Bien qu’il puisse y avoir lieu de questionner cliniquement certains choix de la loi 41, je pense que le CMQ, l’OPQ et le gouvernement ont somme toute fait un bon travail, tant sur les plans clinique que déontologique. Un travail susceptible de soulager les patients… mais aussi les médecins, qui n’y perdront en rien leur autonomie professionnelle, mais qui pourront, au contraire, mieux se consacrer aux problématiques pour lesquelles leur expertise est requise. Le retard que nous avons par rapport à d’autres provinces ou d’autres pays à cet égard, est éloquent… et indique qu’il y a urgence d’agir et de permettre aux autres professionnels du réseau de la santé de mettre la main à la pâte sans qu’on fasse semblant de leur déléguer de nouvelles responsabilités.

Les médecins ont longtemps été les seuls à pouvoir « décider de tout ». Ils ont encore beaucoup de pouvoir. C’est normal. Leurs connaissances et leur démarche clinique le justifient… en partie. Mais face à un monde de plus en plus complexe, et à des maladies et traitements qui le sont tout autant, l’heure est venue de mieux répartir les pouvoirs entre les différentes professions. Qu’on le veuille ou non, ce sera incontournable. Et quiconque n’ira pas dans cette direction causera du tort non seulement à ses patients, mais aussi à sa propre profession.

Veut-on vraiment diviser pour mieux régner ou mieux répartir pour mieux (se) soigner ?

 

 

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Éditrice et rédactrice en chef 

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L’Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et pigiste pour d’autres médias.

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