Médecins et politique

Qu’est-ce qui pousse un médecin vers les vigoureux débats de l’Assemblée nationale? Qu’est-ce qui l’attire si fort qu’il quitte sa zone de confort au point même de mettre...

Pourquoi la politique séduit-elle de plus en plus de médecins?

PAR GUY SABOURIN

Qu’est-ce qui pousse un médecin vers les vigoureux débats de l’Assemblée nationale? Qu’est-ce qui l’attire si fort qu’il quitte sa zone de confort au point même de mettre sa profession sur la glace? Explications.

« Moi, j’y suis allé pour améliorer le système de santé », affirme avec franchise le député de Jean-Talon, le Dr Yves Bolduc, actuel porte-parole de l’opposition officielle en matière de santé et ancien ministre de la Santé de 2008 à 2012. « J’aime avoir la possibilité de changer les choses. »

« On cherche tous à faire quelque chose de plus grand que soi dans la vie. Pour moi, c’est la politique », indique le neurochirurgien Philippe Couillard, ministre de la Santé de 2003 à 2008 et actuel candidat à la chefferie du Parti libéral du Québec. Cet admirateur de Georges Clémenceau, médecin et homme politique radical-socialiste dans la France du début du XXe siècle, nourrit le désir d’apporter sa contribution au Québec.

Voilà deux illustrations du besoin personnel d’influencer concrètement les grandes décisions en matière de santé. « Il en attire certains vers la carrière politique ou en pousse d’autres à s’impliquer dans leur association professionnelle », précise le président de l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec, Laurent Matte.

La porte-parole du deuxième groupe d’opposition en santé et députée de Groulx, la Dre Hélène Daneault, a été séduite par l’implication communautaire. Conseillère municipale de 2002 à 2005, puis mairesse de Rosemère de 2005 à 2012, elle a rejoint la Coalition Avenir Québec en 2012. Elle adore la prise que permet la politique sur le droit, l’architecture, les finances et l’urbanisme, ainsi que les défis que cela représente. « En plus, je suis une fille d’équipe, j’aime prendre les décisions en groupe », ajoute-t-elle.

D’autres médecins sont entrés en politique pour soutenir une cause particulière. Le psychiatre Camille Laurin, le « père de la loi 101 », a choisi la politique au début des années 80 pour faire du français LA langue du Québec. Avec le psychiatre Denis Lazure, qui était député depuis la fin  des années 70, et qui a fondé l’Office des personnes handicapées, il était aussi porté par un idéal : l’indépendance du Québec.

Le microbiologiste et député de Mercier, Amir Khadir, a lui aussi emprunté la voie politique pour tendre vers son idéal : une société plus égalitaire. Pour lui, la prévention ultime passe par la réduction des inégalités, et donc, par des enjeux plus larges ayant néanmoins un impact sur la santé. « C’est à partir de nos sensibilités de médecins, entre autres grâce à l’action d’un groupe de médecins de Sept-Îles, que le nucléaire sera finalement abandonné à Gentilly », rappelle-t-il.

Le Dr Amir Khadir, député de Mercier (Québec Solidaire)

« Qu’on le veuille ou non, le travail du médecin est technique et exigeant. Il arrive que la passion du métier s’émousse, surtout vers la dernière étape de la carrière, mais pas le désir de servir encore », explique le psychologue du travail et des organisations Alain Forget. « Si ceux à qui ça arrive sont animés du désir d’apporter leur contribution, le pouvoir peut les attirer. Pas le pouvoir au sens vil, mais plutôt la motivation à avoir de l’influence et de l’autorité à travers des responsabilités signifiantes. »

« De façon générale, le médecin qui arrive en politique doit être fasciné par l’intérêt national, au-delà de toute forme d’ambition », croit Bernard Landry, ancien premier ministre péquiste. « Il doit aimer les gens et se mettre à leur service. » Selon lui, les médecins font de bons candidats parce qu’ils servent déjà les personnes en soulageant leur souffrance.

« C’est clair qu’on le fait pour les autres, pas pour soi », renchérit Yves Bolduc, qui a vu son salaire fondre de deux tiers quand il est devenu ministre de la Santé. « Il faut aussi être prêt à consentir à des sacrifices importants », ajoute Philippe Couillard, qui sait déjà qu’il lui sera désormais difficile, voire impossible de reprendre sa pratique en neurochirurgie. Selon lui, compte tenu de leur niveau de revenus, les médecins subissent une importante perte économique lorsqu’ils s’engagent en politique, ce qui explique, en partie du moins, leur relative rareté à l’Assemblée nationale.

Malgré les renoncements, il reste que la politique retient les mordus. « J’ai adoré être ministre de la Santé et, si ce n’était que de moi, j’y serais encore », lance Yves Bolduc. « Il y a encore aujourd’hui de nombreuses personnes qui m’accostent dans la rue pour me remercier de ma contribution à l’époque où j’étais ministre de la Santé. Et ça, c’est la plus belle récompense qui soit », ajoute Philippe Couillard, qui lorgne le siège de premier ministre.

Pas de profil unique en politique

Le Dr Philippe Couillard, candidat à la chefferie du Parti libéral du Québec et ex-ministre de la santé du Québec

Contrairement à la croyance répandue, il n’y a pas de profil type pour entrer en politique. Ni pour les médecins, ni pour quiconque en fait. Les orienteurs d’aujourd’hui s’inspirent d’un modèle plus dynamique, issu des travaux de Donald Schön, père du concept de praticien réflexif.
Ainsi, pour surmonter les défis de tous les jours, les professionnels puisent davantage dans ce qu’ils apprennent par l’action plutôt que par leur formation fondamentale. Les compétences purement techniques qui font le corps de leur métier s’enrichissent peu à peu d’aptitudes puisées dans les interstices du quotidien. Ce que Philippe Couillard appelle « une connaissance assez fine de la nature humaine et des mécanismes qui mènent à une prise de décision », ce sont ces compétences additionnelles que l’on acquiert tout doucement en pratiquant la médecine. Elles s’ajoutent à d’autres, tout aussi subtiles, qu’on dit transversales. Par exemple, chez le médecin qui veut à la fois aider les personnes et résoudre des problèmes.

Pour Laurent Matte, il est clair que le médecin qui veut aller en politique doit posséder plusieurs de ces compétences non techniques. Par exemple, savoir convaincre, développer et concrétiser des projets, diriger des groupes ou encore, savoir résoudre des problèmes complexes qui ne sont pas uniquement d’ordre clinique.

Où les acquiert-on, ces compétences particulières? Souvent, en s’impliquant dans diverses instances professionnelles. « Regardez qui dirige aujourd’hui le CMDP, l’association professionnelle ou le département de médecine, vous trouverez les médecins politiciens de demain », croit Yves Bolduc.

Il existe même, à l’heure actuelle, des programmes de formation continue, comme le programme leadership PMI (Physician Management Institute), programme anglophone de l’Association médicale canadienne adapté en français par l’Association médicale du Québec, où les médecins québécois peuvent développer leurs habiletés et compétences en gestion afin de les préparer à la gestion médico-administrative.

Compétences utiles selon les actuels médecins députés

Ceux qui fréquentent la politique depuis un certain temps « ont vu neiger ». Et qui de mieux placé pour juger des compétences nécessaires à un médecin pour survivre dans l’univers des débats, que ces politiciens qui sont aussi médecins?

Philippe Couillard est formel : il faut savoir ce en quoi on croit, ce qu’on veut apporter à la société, quelle cause spécifique ou quelle vision du Québec on veut défendre : « C’est la première condition pour aller en politique. » Ensuite, il faut avoir l’esprit ouvert et assez de curiosité et de connaissances pour s’intéresser à beaucoup de dossiers. « De plus, il ne faut craindre ni l’échange d’idées, ni les débats contradictoires, ni les manifestations d’hostilité, parce que la politique, c’est aussi ça. »

Le Dr Yves Bolduc, député de Jean-Talon et ex-ministre de la Santé du Québec

Yves Bolduc croit que, pour faire de la politique, il faut un jugement bien développé et, surtout, une capacité de résilience hors du commun : « On rencontre parfois une résistance qui n’est pas logique et à laquelle on n’est pas habitué. Le médecin a plutôt l’habitude de travailler par consensus, mais, en politique, il subit l’opposition continuelle de l’Assemblée nationale, des médias et des groupes de pression. »

« C’est pourquoi, avant tout, il faut avoir le goût. Les habiletés, ça se développe avec le temps », insiste-t-il. Il ne se cache pas d’avoir eu à gagner ses épaulettes lorsqu’il a fait son entrée dans l’arène politique, où personne ne l’a ménagé. L’omnipraticienne Hélène Daneault est également en train de faire ses classes dans l’opposition, le meilleur endroit pour apprendre, selon elle.

Pour être en politique de nos jours, des aptitudes en gestion et une bonne connaissance de l’univers administratif sont de mise. C’est, en tous les cas, ce que croient Yves Bolduc et Philippe Couillard. « Je conseille aussi aux jeunes médecins d’établir une bonne base de pratique et de connaître le système de l’intérieur avant de se lancer en politique », ajoute Amir Khadir.

Pas une aventure pour tous

En dépit du fait qu’ils sont très respectés à la clinique ou à l’hôpital, les médecins qui oeuvrent en politique perdent rapidement leur aura et leur capital de sympathie. « Pour des raisons que vous ne contrôlez pas, vous vous faites vilipender », rappelle Alain Forget. « Si c’est pour te faire aimer [que tu vas] en politique, tu n’es pas à la bonne place », reconnaît Yves Bolduc, tranchant.

Cela explique sans doute que tant de politiciens aient un jour ou l’autre prononcé le célèbre adage : « Si vous voulez de la reconnaissance, n’allez pas en politique ; élevez plutôt des chiens ! »

« Le politicien obtient la note la plus basse dans la confiance que la population nourrit envers diverses professions », rappelle Alain Forget. Pour un médecin, la pente est donc très abrupte.

« Ce ne sont pas les mêmes règles de logique et de compréhension d’un dossier qui s’appliquent en politique, explique Yves Bolduc. Il faut se préparer à penser différemment de notre logique de médecin. Ça peut être difficile pour un médecin quand ses adversaires ne connaissent rien à la médecine et affirment des choses qui ne tiennent pas la route et qu’aucun médecin n’aurait osé dire. »

« Un médecin trop sensible, qui se voit trop dans le regard des autres serait très malheureux en politique », prévient Alain Forget. Il n’y trouve plus la reconnaissance enclose dans le regard de ses patients. Au lieu de cela, il est soumis à la vindicte populaire. Un médecin trop sensible se blinde beaucoup plus difficilement contre ce genre de chose. S’il s’agit d’un cas extrême, la politique lui est contre-indiquée.

Comme elle le serait également pour le cas des médecins trop narcissiques. « Ces individus ayant une très haute opinion d’eux-mêmes sont très sensibles à la critique et peuvent avoir des impulsions de colère, dire des choses qu’ils regretteront », prévient Alain Forget. Aucun doute pour lui qu’un journaliste perspicace les fera sortir de leurs gonds plus tôt que tard, surtout dans un ministère comme celui de la Santé.

« Le milieu politique comporte des défis professionnels hors du commun et interfère avec toutes les sphères de la vie », affirme Laurent Matte, qui soutient avoir connu ce milieu de près. C’est pour cela que les experts insistent tous sur un point majeur : on ne peut faire de la politique sans le soutien solide de sa famille et de ses amis.

Comme les médecins ont l’habitude de travailler fort, ce réflexe les suivra en politique. « Leur sens du devoir et leur capacité d’abnégation deviennent des obstacles quand vient le temps de s’occuper d’eux-mêmes, prévient Alain Forget.

S’allouer du temps, faire des choses personnelles, ce n’est pas dans leurs réflexes. » En d’autres mots, ceux qui songent à la politique devraient aussi apprendre les vertus de la pêche à la mouche…

Force de groupe et reconnaissance des pairs

La Dre Hélène Daneault, députée de Groulx (Coalition Avenir Québec)

En plus d’un pouvoir professionnel, les médecins jouissent d’un pouvoir en tant que groupe social organisé. Cela leur donne la capacité d’intervenir dans les décisions politiques. C’est en tout cas ce que soutient la politologue Carole Clavier, professeure de sciences politiques à l’UQAM, spécialiste de l’étude des politiques publiques.

« Quand le Collège des médecins se prononce en faveur d’une réforme ou contre celle-ci, il est écouté, illustre l’experte. Le médecin en politique, qui peut mobiliser et ranger l’ensemble de la profession ainsi que son ordre professionnel de son côté, a dès lors une légitimité et une capacité à faire adopter des réformes qui seraient peut-être plus difficiles à faire accepter à quelqu’un d’extérieur à la profession. »

Dans l’univers politique, le médecin peut s’attendre à être reconnu comme expert de la santé et des politiques de la santé, ajoute l’experte, donc, à se faire offrir des postes en lien avec la santé. Le poste de ministre de la Santé est évidemment le plus en vue, mais il y en a d’autres. Pensons aux députés qui siègent à la Commission de la santé et des services sociaux.

« Ce sont leurs pairs qui les considèrent comme des experts du fait de leurs compétences professionnelles et de leur savoir, explique Carole Clavier. Ce mécanisme appelé « réputation de compétence » joue assez fortement pour eux parce qu’ils sont dans un domaine considéré plutôt comme difficile à maîtriser. »

Un médecin ne peut toutefois pas accélérer la machine politique et législative, ni profiter de raccourcis dans le long processus qui sépare une idée d’une action. En revanche, il peut mobiliser ce qu’on appelle « un argument d’autorité ». « Son statut de médecin le fait bénéficier d’une légitimité sociale qui peut influencer le processus », précise Carole Clavier.

La profession juridique est amplement représentée dans le domaine politique, de même que le milieu des affaires, du journalisme et de l’enseignement. « Il n’y a donc aucune raison pour que les médecins ne soient pas également présents en nombre important dans le milieu politique », croit Philippe Couillard, qui se réjouit de la présence actuelle d’au moins un médecin dans chaque parti politique à l’Assemblée nationale.

Cela étant précisé, rien n’oblige à ce que le ministre de la Santé soit médecin. Un autre professionnel de la santé – une infirmière qui présente de solides qualités de gestionnaire, par exemple – peut aussi très bien faire le travail, selon Philippe Couillard. Carole Clavier croit aussi que d’autres professionnels ayant une connaissance des déterminants sociaux de la santé seraient à leur place dans cet important ministère…

sabouringuy@gmail.com

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