Doc « 24 sur 24 » ?

Je ne reprocherai jamais à un médecin – ni à quiconque en fait – d’aimer son métier avec passion. Toutefois, comme comme pour l’alcool, le jeu et les autres dépendances...

L es jeunes aspirants médecins, lorsqu’ils envoient leur candidature aux diverses facultés de médecine, sont généralement, et c’est pour le mieux, de jeunes gens aux personnalités fort différentes. Et plus le processus de sélection progresse, plus ces différences sont gommées par les exigences des programmes d’études médicales. Certes, chacun garde sa personnalité propre, et ce, tout au long de sa vie. Mais, souvent, ces caractéristiques ont permis à chacun de passer à travers le fastidieux processus d’admission, « goulot d’étranglement » s’il en est un, et se recoupent souvent d’un individu à un autre. Cela vaut pour les étudiants en médecine, et, souvent, cela vaut aussi pour les médecins…

C’est soit l’extrême minutie, l’extrême perfectionnisme, l’extrême anxiété de performance, l’extrême empathie, l’extrême sens des responsabilités, l’extrême doute, l’extrême combativité, l’extrême sens de la compétition, l’extrême culpabilité, l’extrême peur de faire un faux pas, ou un beau et savoureux mélange de toutes ces caractéristiques, que l’on observe chez les médecins. Ou, sans être « extrêmes », disons que les médecins ont souvent tendance à flirter avec l’intensité. C’est la fameuse « triade de la compulsion » dont je vous parlais dans un éditorial précédent (novembre-décembre 2012).

On a tous nos défauts et nos forces. Et on constate souvent que, par nécessité, ce sont justement nos forces, et donc aussi bien souvent nos défauts, qui nous ont menés là où nous sommes dans notre vie professionnelle. Toutefois, il demeure important, puisque la vie ne se résume pas qu’à l’identité professionnelle, de développer aussi « l’extrême flexibilité ».

Dans votre vie personnelle, que ce soit par les membres de votre famille, votre chum, votre blonde ou vos amis, on vous a probablement déjà lancé : « Ben voyons ! Pourquoi es-tu toujours aussi rigide [remplacer ici « rigide » par perfectionniste, anxieux, borné, coupable, suspicieux, responsable, combatif…] ? » Avez-vous l’impression qu’on vous reproche, trop souvent à votre goût, d’être tout simplement « ce que vous êtes » ? Pire, avez-vous l’impression que vos proches assimilent vos défauts personnels au fait que vous soyez médecin ? « Un vrai docteur ! », disent-ils même parfois ?

Reste maintenant à savoir si vos proches ont raison ou pas de vous faire ces reproches. C’est une question qui ne peut être élucidée qu’en votre for intérieur, car seul vous en détenez véritablement la réponse.

Mais, j’oserai tout de même poser une question… Quand on a certaines prédispositions ou traits de personnalité que les facultés de médecine s’empressent de remarquer chez soi à l’entrevue d’entrée, quand on a étudié sans relâche pendant 5, 7, 10 ans en médecine, quand on travaille des heures de fou, qu’on exécute garde par-dessus garde, qu’on veut être un médecin respecté par ses pairs et aimé par ses patients (ou l’inverse !), est-il raisonnablement possible d’être autre chose qu’un médecin en-dehors des heures de bureau, de salle d’op ou de salle d’urgence ?

J’ai déjà vu des médecins se livrer activement, par intérêt ou par envie de fuir le quotidien, à la pratique d’un art. Et pourtant, souvent, je remarque exactement le même perfectionnisme ou la même intransigeance envers soi… « On ne se refait pas », dit-on.

Mais, docteur, êtes-vous tout de même capable de prendre parfois une pause de « vous-même »? Pas pour les autres, mais pour vous ?

À l’heure où les médecins de la génération Y arrivent – et arrivent avec leurs valeurs de conciliation « travail-famille/vie personnelle /bénévolat/vie-de-ce-que-vous-voulez » –, je sens que le vent tourne et que la jeunesse médicale ne se définit plus uniquement en fonction de son statut professionnel. Peut-être est-ce parce que la génération montante considère davantage son travail comme un métier ou une profession que comme une vocation, comme ce fut le cas à une certaine époque. La passion, c’est quand même dur parfois. Cela emporte tout sur son passage. Cela prend votre âme, cela prend votre énergie, cela colore les moindres interstices de votre personnalité. A-t-on survalorisé la passion du métier dans nos sociétés ? Je ne le crois pas. Je ne reprocherai jamais à un médecin – ni à quiconque en fait – d’aimer son métier avec passion. Toutefois, comme comme pour l’alcool, le jeu et les autres dépendances, c’est la dose qui fait le poison…

À l’approche de l’été et des vacances, je formule pour vous un souhait : n’hésitez pas à prendre congé… de vous-même. Et je ne veux pas dire par là de vous mettre à changer. Non. Vous êtes très bien comme vous êtes. Mais n’hésitez pas à sortir des sentiers battus. À ne pas être toujours un docteur. À ne pas être une mère ou un père docteur, un voisin docteur, un ami docteur. Essayez la nonchalance, l’imprécision, la joie débordante, l’égoïsme, quitte à commettre des faux pas. Commettez-en ! Trompez-vous ! Soyez imparfaits. Faites-vous ce cadeau. Parce qu’avant de vous faire dire que vous étiez la « crème de la crème » par la faculté de médecine et la société, il y avait vous. Juste vous. Comme vous êtes. Et c’est très bien ainsi. Bon été !

 

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Éditrice et rédactrice en chef
Marie-Sophie.L’Heureux@cma.ca

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

Voir tous les articles par Marie-Sophie L'Heureux
Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

Réforme, amour et violence

« En relisant les études réalisées sur le système de santé depuis la réforme de 1971, André Lemelin a été forcé de constater leur très partielle…»

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

L’heure de l’apéro

«L’arrivée des beaux jours affiche un joli dégradé de rosé dans nos verres. Entre le barbecue, le matelas gonflable dans la piscine…»

Pesto de roquette candide

«Pour rendre grâce à l’été et pour nous donner un bref aperçu de l’approche Candide, John Winter Russell nous suggère cette salade …»

Vœux du présent

«Comme toute médaille a son revers, je songe à mon palmarès des « patients-plaies ». Car il y en a toujours. Il y a cette incroyable dame…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD