Pionnier du privé au Québec

La mixité offrirait plus de ressources à un milieu qui manque cruellement de médecins de famille : « Il faut être créatif, il faut donner la possibilité aux médecins de travailler. »

Dr Marc Lacroix

PAR : VÉRONIQUE LEDUC

Le Dr Marc Lacroix, c’est l’homme derrière le réseau des Cliniques médicales Lacroix. Après 10 ans de pratique au public, il est désormais de plain-pied dans le privé. Il nous parle de son parcours, de ses inquiétudes pour la médecine québécoise et de sa vision du privé.

Un congrès à Montréal, une semaine trop remplie à Québec, de nombreux rendez-vous : il a été difficile de trouver un moment pour parler au Dr Marc Lacroix. Et il a fallu finalement se rabattre sur le téléphone. Le Dr Lacroix est fort occupé, et avec raison : en trois ans, le réseau des Cliniques médicales Lacroix est passé d’une clinique à Lac-Beauport, à trois de plus à Cap-Rouge, Saint-Jean-Chrysostome, et Sillery. C’est sans parler des trois partenariats conclus avec des cliniques privées de Victoriaville, Bromont et Terrebonne, et des deux cliniques intégrées à des résidences pour personnes âgées. De plus, les Cliniques Lacroix forment le premier réseau interactif de cliniques privées au Québec, un modèle qui sera étendu à l’échelle provinciale au cours des prochaines années. Une quinzaine d’employés œuvrent au sein du réseau, dont quatre médecins. À travers tout ça, le Dr Lacroix arrive à pratiquer une quarantaine d’heures par semaine.

Au téléphone, l’homme, au début de la quarantaine, parle avec autant d’entrain de sa carrière au public que de celle au privé, entamée en 2009. Quand il est question de médecine, des systèmes public et privé, des médecins qui décident de faire le saut, de l’État qui devrait s’en mêler et des préjugés du milieu, le Dr Lacroix est intarissable. Clairement, on a affaire à un passionné.

Dix ans, 40 établissements

En 2000, après ses études à l’Université Laval, Marc Lacroix, originaire de Québec, choisit d’amorcer sa carrière en dépannage d’urgence.

Dans une autre vie donc, il a parcouru le Grand Nord, le Saguenay, la Beauce, la Gaspésie et bien d’autres régions, selon les besoins des établissements. « J’ai dû travailler dans une quarantaine d’hôpitaux », se remémore-t-il. Il aime tellement ce mode de pratique qu’il parcourt ainsi la province pendant 10 ans. « Ce type de pratique allait avec ma personnalité : je suis fonceur, entreprenant, je n’ai pas peur de grand-chose. En région, il manque de personnel : j’aimais avoir à prendre des décisions en situation critique. Je faisais face à des cas qui s’adressent habituellement à des médecins spécialistes, et, en tant qu’omnipraticien, je trouvais ça valorisant. Ça m’a donné beaucoup d’expérience et de confiance », assure-t-il.

Puis est venu le temps de se poser. « J’ai eu beaucoup de plaisir, mais à l’aube de la quarantaine, j’ai senti le besoin d’avoir quelque chose de plus régulier. Je voulais faire de la pratique en cabinet. » C’est alors que le Dr Lacroix réalise que ce qui s’offre à lui ne lui convient pas. Le fait d’être rémunéré à l’acte et de devoir voir le plus de patients possible pour arriver à payer locaux et salaires le décourage.

 

Faire le saut

Il songe alors à un projet fou qui ne faisait pas l’unanimité. « Quand j’ai commencé à parler de mon intention d’ouvrir la première clinique privée à Québec, tout le monde doutait de ce besoin. J’y ai pensé beaucoup: ça m’a pris trois ans avant de faire le saut. Puis, je me suis lancé. La première année, ça a été beaucoup de travail, mais rapidement, la demande était là et il a fallu ouvrir d’autres cliniques ! »

Après trois ans de services, près de 2000 patients sont des clients membres du réseau ayant payé un forfait, et quelques centaines d’autres viennent pour des soins « à la carte » offerts en moins de 48 heures.

L’idée derrière les Cliniques Lacroix ? Offrir aux gens des services de santé privés accessibles et de qualité, selon le Dr Lacroix : « À la base, nous offrons un suivi de médecine générale, mais, de plus en plus, d’autres services se sont greffés à notre offre : de la nutrition, des petites chirurgies, des traitements sanguins, des suivis pédiatriques ou de grossesses, entre autres… »

Ce qui fait l’unicité des cliniques, selon le Dr Lacroix, c’est le fait de travailler en réseau et d’offrir la possibilité aux membres d’aller dans d’autres établissements au besoin. « Nous sommes les premiers à l’échelle provinciale à œuvrer de cette façon », souligne-t-il. Et les projets d’expansion semblent loin d’être terminés : « Nous aimerions multiplier les partenariats et nous visons des cliniques un peu partout au Québec, qui seraient toutes reliées entre elles ». Pour lui, il est important de ne pas travailler en vase clos : « Ce que nous voulons, c’est devenir une plate-forme de référencement dans plusieurs domaines. »

Au début du projet, le Dr Lacroix était le premier à penser qu’il aurait affaire à une « clientèle pointue ». Finalement, il se dit agréablement surpris de constater que ses patients sont en majorité des gens de la classe moyenne, des familles et des travailleurs de tous les domaines : « Je remarque que le privé est un choix de plus en plus répandu. Ma clientèle est surtout composée de gens exaspérés par les délais du système public, et qui décident de faire de la santé une de leurs priorités. »

 

Public vs privé

Quand on le questionne à propos du privé, le Dr Lacroix n’a pas la langue dans sa poche et se montre fort bien informé : il sort citations, statistiques et prévisions sur le sujet. À l’écouter, on constate aussi qu’il est loin de l’image parfois véhiculée du méchant-médecin-qui-a-quitté-le-public-pour-s’enrichir : « Je souhaite qu’on cesse de stigmatiser les médecins qui font le choix de passer au privé. La plupart du temps, ils le font non pas pour l’argent, mais pour profiter d’une pratique agréable et d’une meilleure qualité de vie. Personnellement, ce sont les raisons qui m’ont poussé à changer. » Et quand il compare les deux systèmes, le Dr Lacroix ne regrette pas sa décision: « Chez nous, on prend 30 minutes par patient alors qu’au public, on dispose de cinq minutes ! En moyenne, je vois 15 patients par jour comparativement à une cinquantaine ! Ici, autant le médecin que le patient se retrouvent dans un environnement idéal. »

C’est cet aspect de la pratique que le Dr Lacroix trouve le plus déplorable quand il parle du public : « Au Québec, s’ils prennent leur temps, les médecins en cabinet auront volontairement un salaire plus bas. À mon sens, c’est une injustice : il y a une valeur à bien faire son travail ».

 

Le passage au privé jugé

Dans le contexte actuel, le Dr Lacroix sent-il une réticence des médecins à passer au privé ? « Le recrutement des médecins, c’est LE facteur limitatif pour l’expansion de notre réseau. Je sens que ceux qui songent à passer au privé ont peur du jugement… mais de moins en moins tout de même. Depuis un an, je sens un vent de changement. »

S’il fut le seul médecin privé de la région de Québec pendant plus d’un an, il a réussi, depuis, à s’entourer d’une petite équipe : « Je crois que beaucoup doutaient du succès de cette façon de faire. Mais après trois ans, force leur est d’avouer que ça fonctionne… »

Le Dr Lacroix est d’avis que les médecins qu’il a recrutés sont heureux et auraient retrouvé « une certaine sérénité par rapport à la pratique ». Selon lui, le fait de ne pas avoir à payer de local, d’avoir un salaire assuré, de ne pas être contraint à respecter des règles territoriales, de ne pas être assujetti aux AMP, de pouvoir prendre le temps de rencontrer les patients, d’avoir une équipe sur laquelle s’appuyer et d’avoir un horaire stable, qui facilite la conciliation travail-famille, y serait pour beaucoup.

 

Rêves d’un Québec mixte

Pourtant, malgré le succès de son entreprise et les nombreux avantages qu’il trouve au privé, le Dr Lacroix est loin de diaboliser le public. Ce qu’il souhaite plus que tout, c’est une mixité du public et du privé. D’abord, il désirerait pouvoir continuer à pratiquer au public : « Actuellement, la loi me l’interdit. Pourtant, j’aurais le temps de donner une douzaine d’heures par semaine; je prendrais volontiers l’avion, j’irais donner un coup de main en région. Partout ailleurs dans le monde, c’est possible, mais pas au Québec. Franchement, je trouve ça aberrant ! »

D’après le Dr Lacroix, la mixité offrirait plus de ressources à un milieu qui manque cruellement de médecins de famille : « Il faut être créatif, il faut donner la possibilité aux médecins de travailler. »

D’ailleurs, le Dr Lacroix ne se considère pas comme un ennemi du réseau public, au contraire. « Nous avons développé une collaboration étonnante avec le public, explique-t-il. Je ne m’attendais pas à être aussi bien reçu ! Nos médecins agissent à titre de chefs d’orchestre et dirigent efficacement et de façon équitable les patients vers les spécialistes du public. »

 

Visions d’avenir

Le souhait le plus cher du Dr Lacroix en matière de médecine québécoise ? Qu’on cesse de stigmatiser la médecine au privé et qu’on ouvre enfin le dialogue vers une mixité public-privé.

« Il faut cesser de marginaliser le phénomène du privé : nous sommes des médecins à part entière et nous soignons avec tout notre cœur, clame-t-il. Il faut cesser d’attribuer de mauvaises vertus aux médecins du privé : ils veulent simplement avoir le temps de soigner. »

Le Dr Lacroix souhaite aussi que l’État se mêle davantage de tout ça : « Tant et aussi longtemps que le réseau public n’offrira pas de meilleures conditions et pour le patient, et pour le médecin, le privé va continuer à se développer. Il faut absolument que l’État balise ce qui s’y passe, sans toutefois le bloquer, parce qu’actuellement, il y a du privé de moindre qualité. »

Puis il ajoute : « On pense trop souvent que la médecine privée représente un problème. Je ne suis pas d’accord : je crois plutôt qu’elle est une solution à un problème. Je suis convaincu que l’accessibilité universelle aux soins doit être protégée, mais je crois qu’il faut privilégier une mixité, comme partout ailleurs dans le monde. La situation financière du Québec est loin d’être enviable; la population est vieillissante, et en 2030, on estime que le système de santé occupera plus de 70 % de l’assiette économique globale du Québec. Il faut arrêter de se mettre la tête dans le sable, il faut parler et trouver des solutions ! »

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