Croustilles SWAG

Les arômes du troisième âge, où se côtoient pastilles au thé des bois, liniment camphré, boules à mites et émanations corporelles, saturent vite ma patience déjà chancelante...

MACCHABÉE & FILLE

PAR : JOSÉE BOISSONNEAULT

Samedi,15 h 45, Théâtre Jean Duceppe.

J’aime l’atmosphère, à la fois feutrée et effervescente, des minutes qui précédent le début d’une pièce de théâtre. Le rideau qui habille la scène et abrite les décors recèle des mystères et des promesses. Nous sommes, Chéri et moi, à la représentation de fin d’après-midi d’un de ces rares samedis où je suis en congé. J’adore observer la foule et mes voisins de siège. Cet après-midi, l’âge d’or du grand Montréal s’y est donné rendez-vous. Les arômes du troisième âge, où se côtoient pastilles au thé des bois, liniment camphré, boules à mites et émanations corporelles, saturent vite ma patience déjà chancelante à cause du manque de sommeil des derniers jours. J’ai six quarts de soir en sept jours dans le corps. Je suis épuisée. La fatigue me rend, hélas, doublement moqueuse et diabolique.

Ma voisine de droite, une sexagénaire qui se croit la plus grande des séductrices de la FADOQ, baratine de sa voix aigrelette — mélange de voix d’adolescent sur le point de muer et de crissement de pneus de voiture sur le bitume — l’élégant quinquagénaire qui l’accompagne. Avec son manteau crème et ses souliers noirs en cuir verni, il a du panache. Il me rappelle un peu Albert Millaire. Son aspirante amoureuse engouffre croustille sur croustille, ponctuant son discours de « crounchcrounch » bien sentis. « J’emmène mon petit fils de cinq ans, crounchcrounch, partout. Il dit : “Grand-maman t’es drôle”, crounchcrounch. Y’est tellement cute, en tout cas! Crouchcrouch. J’ai ouvert ma piscine, la semaine dernière, et, crounchcrounch, il y avait une grenouille dans l’écumoire, crounchcrounch. Mon gazon est jauni… je ne comprends pas ; je l’arrose pourtant, crounchcrounch. Fin de la saison de bowling, crounchcrounch…

Jouez-vous au bridge? » Misère! Cette femme est une athlète dans la discipline du lancer du plus grand nombre d’insignifiances par seconde. Le pauvre. Je n’ai pas encore entendu le son de sa voix. Il doit regretter amèrement de ne pas avoir activé sa webcam lors de ses conversations virtuelles avec Grand-Mère Ruffles. Si j’étais à sa place, je me trouverais un besoin urgent à satisfaire, et elle ne me reverrait plus jamais. Il m’impressionne. Il demeure obstinément assis, et dodeline de la tête à toutes les interventions de Grand-maman Ruffles. Le célibat pèse-t-il tant que ça à 50 ans? Par chance, Madame Ruffles n’arbore pas de moustache. Avec les croustilles qu’elle a enfournées par seconde, le spectacle aurait été désolant : l’évocation d’une fresque « il neige sur mon sapin ».

Chéri marmonne entre ses dents : « M’énerve, elle, avec son gazon et ses grenouilles. Et ses maudites chips! »

Je suis ravie et m’exclame :

– Tu l’entends, Chéri? C’est merveilleux! Tes super appareils fonctionnent!

Il me sourit et réponds en chuchotant :

– D’entendre radoter une vieille bique qui se goinfre de chips ne me manquait pas vraiment.

Je glousse en lui donnant un baiser sur la joue.

C’est que Chéri vient de faire l’acquisition de super appareils auditifs dernier cri. Il s’est rendu compte — ou plutôt je lui ai fait habilement remarquer — qu’il perdait graduellement de l’acuité auditive après deux décennies passées à jouer de la baterie dans les salles de spectacles, les bars et les salles de cours. Et, pour un musicien, perdre l’ouïe, c’est plutôt dramatique. C’est sa première sortie officielle avec ses appareils, et il ne pouvait choisir meilleur endroit pour les étrenner sans complexe. À observer l’auditoire, on pourrait rêver de devenir millionnaire en organisant ici, à brûle-pourpoint, une vente de garage de prothèses auditives.

On tamise les lumières. Le brouhaha des conversations ambiantes s’estompe. Grand-maman Ruffles, non contente de cesser son babillage, en profite pour commencer à tousser. Une toux rauque assez inquiétante… Je risque un œil dans sa direction. Je ne distingue pas grand-chose avec l’obscurité environnante. Elle tousse et émet un stridor fort angoissant. Aucun doute, Grand-maman est en sérieuse difficulté.

Je m’enquiers en l’éclairant au moyen de la lumière de mon portable :

– Madame, est-ce que ça va?

Elle s’agrippe la gorge à deux mains les yeux exorbités et les lèvres gonflées.

Elle suffoque. Tout porte à croire qu’elle fait une réaction allergique aiguë aux croustilles. À moins que mon pseudo Albert Millaire ait voulu la faire taire définitivement en lui enfonçant un cactus dans la gorge.

Je demande à ma compagne d’infortune : – Avez-vous un Épipen?

Elle fait non de la tête.

– Vous avez des allergies?

Elle secoue la tête à nouveau en signe de négation.

Je tente de la rassurer (même si je commence à sérieusement m’inquiéter) :

– Je suis médecin. Je vais vous procurer un Épipen auprès de quelqu’un dans la salle.

Et je m’écrie à la cantonade :

– Quelqu’un a un Épipen? La dame ici fait une grosse réaction allergique alimentaire!

Les lumières s’allument. Les gens de la rangée devant moi me fixent, incrédules et irrités.

Un employé de la sécurité arborant une chemise bleue avec un « Jerry » brodé sur la manche droite accoure un talkie-walkie à la main. Il est en nage et en mode panique.

Il ne me sera pas d’un très grand secours, je le crains. Néanmoins, je lui ordonne :

– Apportez-moi de l’oxygène, si vous en avez, et cherchez un Épipen parmi les spectateurs.

Chéri a déjà dégainé son portable et compose ce qui semble être le 911. Ces appareils auditifs sont de petits miracles.

Un adolescent dégingandé portant une casquette au logo « SWAG » sur le devant surgit de sa démarche chaloupée avec un précieux Épipen dans la main.

– Madame, z’avez besoin de ça?

– Oui! Merci! Il m’en faudrait un autre! Tu peux en chercher un?

M. SWAG ne se fait pas prier et s’exécute.

Je déballe le Précieux et pique la cuisse de grand-mère qui en arrache. Elle bat dans les airs en décrivant de grands cer-

cles avec ses bras. L’Épipen n’a rien changé à son état qui se détériore.

Monsieur Swag revient avec deux Épipen. Je réinjecte une dose dans l’autre cuisse de ma patiente. Je compte deux minutes et lui en ressers une autre.

L’auditoire semble captivé par le spectacle que nous offre Grand-maman Ruffles. Monsieur SWAG sort quelque chose de sa poche et se recule un peu. Il immortalise, avec son téléphone, ma patiente cyanosée et agonisante. Je lui jette un regard peu amène et lui dit :

– Vraiment, ne te gêne surtout pas!

– Ça va être fucking swag; je vais mettre ça sur Facebook! Mes amis n’en reviendront pas!

Les jeunes et les médias sociaux! Au moins, mon jeune assistant s’est rendu utile avant de prendre la photo. Je ne serai pas trop dure avec lui.

Madame Ruffles semble vouloir reprendre une couleur plus normale et croasse :

– Merci…

Au même moment, les ambulanciers arrivent, inquiets de savoir dans quel état ils retrouveront la victime. Ils lui placent un masque d’oxygène sur le visage. Elle est rouge comme un homard au niveau du visage et des bras.

Je ne peux m’empêcher d’y aller de mes recommandations aux deux ambulanciers :

– Donnez-lui un peu de salbutamol pendant le transport. Et n’oubliez pas d’aviser l’hôpital receveur qu’elle a reçu trois doses d’Épipen. Elle ne doit pas boire ni manger. C’est une réaction allergique aux croustilles.

Je leur tends le sac vide afin qu’ils l’apportent avec la patiente.

En nage, je me rassois à ma place, intimidée par les gens qui me regardent plus surpris qu’ennuyés. Toutefois, ils ont tôt fait de se concentrer sur la scène, car les lumières se sont tamisées à nouveau. The show must go on, comme on dit! Chéri est assis tranquillement et pianote sur son téléphone intelligent. Je l’embrasse en lui chuchotant :

– Merci mon amour d’avoir appelé le 911.

Il me jette un regard amusé :

– Je n’ai pas appelé le 911, je regardais les points de la partie de hockey sur ma nouvelle application !

Je soupire. La désinvolture et le calme de cet homme m’étonneront toujours.

Albert Millaire s’est également rassis, imperturbable. J’ose lui demander :

– Vous n’aviez pas le goût de l’accompagner ?

– Heu… Je la connais à peine et je n’ai aucune intention de la revoir ni elle ni ses croustilles, son bowling et sa logorrhée insupportable. Autant profiter de la pièce, non? Je vous félicite, vous avez très bien réagi ! Prenez-vous de nouveaux patients? Je n’ai plus de médecin de famille…

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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