Hippocrate Armstrong

En tant que société, comment en sommes-nous arrivés à ce que nos apprentis médecins, qui seront appelés à aider les autres (contrairement aux cyclistes professionnels...

U n médecin m’a récemment écrit pour me rappeler que le Journal de l’Association médicale canadienne (JAMC) estimait, en septembre 2011, que de 5 à 35 % des étudiants en médecine consommaient des stimulants tels que le Ritalin au cours de leurs études. Il en a profité pour souligner, au passage, à quel point le problème était tout aussi présent chez nous, au Québec. De jeunes sujets, physiologiquement et psychologiquement sains, étudiant la médecine (!) consomment, chez nous, des neurostimulants pour améliorer leurs performances scolaires. Des jeunes, tout droit sortis de l’adolescence. De petits Lance Armstrong de la médecine, qui courent après le succès en se dopant. Notons que les substances en jeu ici sont plus fortes qu’un simple café et qu’on ne peut bien sûr les obtenir que sur prescription. Le succès ? Mais quel succès ? Peut-on vraiment parler de succès quand on triche aussi éhontément ?

Vous me direz qu’en 2013, ce phénomène est une vérité de La Palice, et que je suis loin d’être la première à m’en inquiéter. On me dira peut-être aussi que je ne peux pas comprendre. Que je ne comprends pas le degré de concurrence, l’impitoyable compétition que se livrent entre eux les étudiants, la terrible anxiété que peuvent susciter les études en médecine. Peut-être que je ne comprends pas, en effet. Mais si nous en sommes là, c’est quand même parce qu’individuellement ou socialement, on a permis à ce phénomène de s’installer, de prendre de l’ampleur jusqu’à devenir socialement accepté comme un passage obligé.

En tant que société, comment en sommes-nous arrivés à ce que nos apprentis médecins, qui seront appelés à aider les autres (contrairement aux cyclistes professionnels, dont l’idéal ne vise aucunement le bien commun, mais une victoire strictement individuelle), consomment des drogues pour parvenir au succès ? Où est le maillon faible dans la chaîne de ces agissements dénués de préoccupations morale et éthique ? Dans les critères d’évaluation de la formation en médecine ? Dans l’obsession dégoûtante et malsaine de notre société pour la performance ? Dans l’ego mal construit d’une génération en manque de repères ?

Expliquez-moi. Je ne comprends pas. Je comprends encore moins pourquoi le milieu médical n’arrive pas à éradiquer ce fléau. Je ne comprends même pas cette tolérance tacite face à ces faux succès. Qui aura le courage de dire : « Ça suffit, c’est assez » ?

Tolérer ce phénomène, c’est tolérer que la médecine s’enseigne mal, puisqu’elle n’est alors qu’artificiellement assimilée par des cerveaux stimulés par autre chose que les connaissances. C’est éthiquement, socialement et scientifiquement injustifiable. Dans un texte coécrit avec les Drs Serge Gauthier et Éric Racine, la Dre Cynthia Forlini, de l’Université McGill, soutient que les preuves concernant les effets de renforcement des fonctions cognitives de ces médicaments sur les personnes en santé sont insuffisantes, alors que les effets secondaires de leur consommation peuvent être désastreux1. Tout ça pour… ça ?

Je suis pour le soutien, la prévention, l’information et la compréhension. C’est même essentiel. Les étudiants en médecine ont souvent en commun d’être très perfectionnistes, habités par le doute et soucieux de garder le contrôle sur tout ce qui les entoure. Cela dit, même si on peut comprendre les raisons qui poussent à la prise de médicaments dans ce contexte, je crois que ce comportement ne doit pas rester impuni et doit faire l’objet de sanctions. La politique de tolérance zéro devrait être appliquée en toute circonstance, car ce choix n’a pas que des conséquences individuelles, contrairement à ce que certains étudiants peuvent penser. Dans certains pays, comme l’Australie, les étudiants seront bientôt soumis à des tests antidopage2. Devrait-on imposer des tests antidopage systématiquement à tous les candidats en médecine ? J’espère que non, car cela signifierait qu’il est déjà trop tard.

Prenons l’exemple du Tour de France, où on a attendu bien longtemps avant de réagir. Résultat : le dopage est irrémédiablement installé dans la culture cycliste. Tous les acteurs et toutes les organisations sont devenus complices de cette pratique. Dans ce contexte, on a beau instaurer des mécanismes pour contrer le problème, le dopage ne se voit pas éradiqué pour autant. Chaque année, au Tour de France, on attrape au moins un cycliste dopé. Cela édulcore le sport, le vrai.

En médecine, spécialement en médecine, cela fait plus que décrédibiliser le succès. Cela va à l’encontre des fondements de la médecine. Je souhaite qu’il n’existe jamais une « agence antidopage » au sein du corps médical, car cela signifierait que le dopage s’y serait répandu au point d’avoir créé une véritable culture de fond. Ce serait grave. Dramatique, même.

On ne saurait accepter la médicalisation de l’effort humain. C’est insensé, illogique et inacceptable. C’est contraire au serment d’Hippocrate. Je veux bien reconnaître qu’on a tous des faiblesses, des difficultés, et qu’il puisse arriver parfois, au cours de sa vie, que l’on prenne de drôles de moyens pour garder la tête hors de l’eau. Mais pas si jeunes, ni à ce prix. Pas avant même d’avoir entamé sa carrière. Sinon, quelle sorte de médecine offrons-nous à la société ?

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Éditrice et rédactrice en chef
Marie-Sophie.L’Heureux@cma.ca

RÉFÉRENCES

1 Cynthia Forlini, Serge Gauthier et Eric Racine. “Should physicians prescribe cognitive enhancers to healthy individuals ?” CMAJ, Septembre, 2012.
2 Greely H. et coll. “Towards responsible use of cognitive enhancing drugs by the healthy”, Nature, December 11, 2008, Vol. 456 No 7223.

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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