La traversée gériatrique

Mon quart de travail terminé, après une douche rapide et la substitution de mon uniforme pour un jean, et un t-shirt tout neuf qui m’a coûté l’équivalent d’un versement...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT
Illustration : NATHALIE DION

– Monsieur Lucien! Je crois que vos hot-dogs du jeudi soir vous ont tapé sur la vésicule biliaire ! Vous avez des calculs et une petite inflammation de la vésicule biliaire.

Le Lucien en question, un sympathique quinquagénaire chauve et bedonnant, semble soulagé.

– Ce n’est pas mon cœur, Docteure ? Vous savez que mon père est décédé à mon âge d’un infRactus!

Les gens, en général, prononcent infRactus plutôt qu’infaRctus. Comme Activan pour Ativan, courtisane pour cortisone ou nerf asiatique pour nerf sciatique. Avec le temps, j’ai perdu un peu de ma ferveur éducationnelle; je ne les corrige plus. L’important, c’est que Monsieur Lucien aille mieux. Je le rassure :

– Tous vos examens pour votre cœur sont normaux. Votre échographie a confirmé que c’était votre vésicule biliaire.

Il me questionne :

– Je peux aller travailler ? Je vais mieux.

– Que faites-vous comme travail ?

– Je conduis le traversier entre les deux villages de chaque côté de la rivière.

– Si vous vous sentez bien, pas de problème.

Nous sommes vendredi après-midi 15 h. Ma journée sur le plancher de l’urgence a été particulièrement calme. Enfin ! Un quart de travail presque traversier-boisson-f1reposant parmi la flopée de séries éreintantes ! Je vais donc être assez en forme pour rejoindre Chéri dans un petit bistro en région où il se produira ce soir avec son band. Mon jeune frère, Jérémie, doit venir nous rejoindre après un périple de quelques mois en Asie. J’ai hâte qu’il me raconte ses anecdotes de voyage !

Mon quart de travail terminé, après une douche rapide et la substitution de mon uniforme pour un jean, et un t-shirt tout neuf qui m’a coûté l’équivalent d’un versement hypothécaire, je prends la direction d’un petit village bucolique situé de l’autre côté d’une rivière. Il n’existe aucun pont à des kilomètres à la ronde pour y accéder. Je dois donc me résoudre à prendre le ferry qui fait inlassablement la navette entre les villages bordant les deux rives, cela sept jours par semaine de 7 h à 23 h.

En plus du t-shirt, j’étrenne ma nouvelle voiture, un élégant 4 x 4 bleu métallisé. Je suis très fière, car après deux semaines, il ne compte encore aucune égratignure sur sa carrosserie. D’ordinaire, je suis plutôt malchanceuse avec mes véhicules; tantôt, je recule dans une poubelle, un bloc de ciment, tantôt j’arrache au passage un miroir de côté en côtoyant de trop près un camion de déneigement.

Je me stationne dans l’aire d’attente du ferry. Manque de chance, ce dernier vient de quitter la rive avec son chargement de voitures. J’ouvre la radio et y connecte mon téléphone intelligent saturé de 1200 chansons et musiques de tous genres. J’arrête mon choix sur His Eye is on the Sparrow. Je chante avec conviction les premiers couplets et mets l’accent sur le « When Jeeesus is ma pooortion, a constant friend is he… », alors que je n’ai aucun souvenir d’avoir déjà mis les pieds dans une église. Mes élans vocaux de diva céleste sont étouffés net par l’arrivée d’un car luxueux rempli de voyageurs aux cheveux blancs. Le bus s’arrête et un premier, puis un second passager descendent. Ils me paraissent largement octogénaires. Ils traversent la route en forçant, au passage, quelques automobilistes à freiner sèchement pour les contourner. Les deux octogénaires n’ont pas l’air de s’en formaliser. Imperturbables, ils se posent au bord de la route près du poste de ferry et regardent au loin en bavardant gaiement. Bientôt, un quatrième, un cinquième… un dixième… un trentième passager descendent du bus à la queue leu leu, tantôt avec des cannes,des marchettes, tantôt soutenus par des responsables de groupe plus jeunes (qui ont tous largement dépassés le cap des soixante-dix ans).

Ils sont bientôt quelque 40 personnes attendant sagement en rang. Le bus démarre et tous font un signe de la main au chauffeur pour lui dire au revoir. Je suis accablée : cette congrégation de l’âge d’or attend le même ferry que moi, ferry qui peut contenir, en forçant, six véhicules maximum. Je grommelle intérieurement, pestant des « blabla… baby boomer. Blabla… ils se croient tout permis. Blabla… » Mon soliloque m’élève de plus en plus vers des sommets où règnent l’exaspération et l’intolérance. Tout le contraire des vertus chrétiennes prônées par le Jésus de mon cantique de tout à l’heure. La spirale de cette descente aux enfers des idées noires me persuade maintenant que le ferry nous laissera en plan, nous, les automobilistes, pour ne faire traverser que ce contingent d’aînés sur l’autre rive, et qu’il ne reviendra peut-être nous chercher qu’au bout de cinq heures. Je manquerai mon spectacle, Chéri va penser que j’ai rompu et finira la soirée au lit avec une blondinette de 22 ans. Je n’aurai plus d’essence et je me retrouverai en prison, car j’aurai sans doute commis un crime de lèse-personne-âgée d’ici là. Je me console : dans le rétroviseur je compte au moins cinq véhicules derrière moi. Ma frustration trouvera peut-être écho chez ces compagnons d’armes.

Le ferry accoste. Le conducteur, un homme dans la cinquantaine bedonnant et rougeaud – tiens, Monsieur Lucien de tout à l’heure ! – semble surpris et ennuyé en toisant le groupe qui l’attend sagement. Il discute avec la responsable, une septuagénaire rondouillette et courtaude au sac à main bien campé dans le creux du coude, qui doit sans doute être présidente du cercle des fermières, animatrice de bingo ou encore distributrice de la sainte communion de la messe du dimanche. Que voulez-vous, on a l’organisation dans le sang ou on ne l’a pas. Monsieur Lucien lui montre la file de véhicules qui attendent. Il semble lui signifier que les automobilistes devront embarquer avant son groupe. Elle s’incline, non sans un mécontentement manifeste devant cette décision, et adresse une directive que je ne peux entendre à ses ouailles.

Ces dernières demeurent sagement en retrait; j’en aperçois quelques-unes qui égrènent un chapelet en marmonnant des mots incompréhensibles. Il semblerait que j’aie droit à un cours d’immersion Jésus 101, moi, pauvre mécréante que je suis. Peut-être prient-ils pour le salut de mon patient-conducteur, afin qu’il soit envahi de la présence divine et donne préséance aux pauvres miséreux de plus de 80 ans.

Heureusement, la sagesse divine éclaire Monsieur Lucien en ma faveur. Nous commençons à embarquer. Je suis la première à me stationner tout à l’avant du ferry. Les voitures sont si serrées les unes contre les autres qu’il m’est impossible d’ouvrir ma portière. Une fois toutes les voitures embarquées, j’observe le spectacle dans mon rétroviseur. Le petit groupe amorce sa descente, car il y a une bonne pente avant de se rendre sur le ferry. Je comprends maintenant que le chapelet, c’était pour implorer Dieu, dans sa mansuétude, d’épargner à leurs hanches fragiles une malencontreuse chute durant le périple que constitue pour eux l’atteinte du traversier. Cannes et marchettes sont à l’honneur. Les gens prennent place çà et là à travers les véhicules, si bien que si, pour une raison ou une autre, je dois reculer, je vais rentabiliser les préarrangements funéraires d’au moins deux d’entre eux. La manœuvre d’embarquement du troisième âge prend au total près de 25 minutes. Je suis devenue exaspérée. Et dans mon cas, c’est dangereux.

Me tirant de mes ruminations, deux dames octogénaires au visage lunaire et aux cheveux permanentés scrutent sans vergogne l’intérieur de mon véhicule avec leur nez bien collé sur la fenêtre arrière du côté conducteur. Elles ressemblent étrangement à deux petits porcelets. Je les gratifie d’une moue réprobatrice. Elles n’en ont cure et continuent de pointer un objet qui leur paraît fort intéressant sur ma banquette. Je soupire et abaisse la glace, ce qui les oblige à reculer et leur fait presque perdre pied. Je suis une incorrigible sans-cœur, une Dexter du troisième âge. Une des demi-lunes perd effectivement pied et, déséquilibrée, se retrouve à la renverse sur le pont du ferry. Ne manquerait plus qu’elle se soit cassé une hanche à cause de ma manœuvre. Elle se relève péniblement avec l’aide de Madame La-Présidente-des-fermières, qui m’assassine du regard. Ça me démange jusque dans la main de lui faire un doigt d’honneur. Ma méchanceté gratuite me sidère. En chaque personne sommeille sans doute un redoutable psychopathe. Je retourne à ma musique et fixe obstinément l’eau de la rivière qui défile droit devant moi. Je suis tirée de mes réflexions par de violents coups assénés sur ma portière arrière, côté pas- sager cette fois. Ladite portière s’ouvre avec fracas dans un bruit de ferraille froissée. Je suis navrée de constater que ma voiture neuve vient sans doute de se faire sa toute première « ecchymose ». Au même moment, l’une des demi-lunes de tout à l’heure (l’autre, celle qui n’est pas tombée) est propulsée, les yeux exor- bités, l’écume aux lèvres et le visage cyanosés, sur ma banquette. Madame Fermières me hurle dans les tympans : « Faites quelque chose, docteure, Gertrude ne respire plus ! »

Comment diable a-t-elle su que j’étais médecin ?

Les voies de Dieu sont impénétrables.

C’est pas vrai ! Une urgence médicale à bord et je ne suis même pas capable de sortir de ma voiture ! Péniblement, peinant à me dépêtrer de ma ceinture, j’enjambe le bras de vitesse et je me glisse à l’arrière de la voiture avec la mal- heureuse. Il ne semble plus y avoir âme qui vive sous cette permanente… la femme n’a pas de pouls. J’entame des massages cardiaques et hurle à Madame Bingo de faire le 911. À califourchon sur la banquette, mes genoux sentent vague- ment quelque chose de vaseux et glis- sant. Une odeur de citron m’agresse aussitôt les narines. La raison de l’intérêt que portaient les deux demi-lunes de tout à l’heure à ma banquette arrière me revient : j’avais acheté deux tartes au cit- ron à la pâtisserie après avoir quitté le travail. La clarté du jour s’obscurcit tout à coup, car des dizaines de visages évo- quant autant de petits porcelets ont maintenant le nez bien collé un peu partout sur les fenêtres de ma voiture afin de ne rien manquer du spectacle. Je suis en nage et Gertrude semble bien rendue au paradis des dames âgées aux cheveux permanentés à perpétuité et des tartes au citron-meringue à volonté.

Nous sommes maintenant parvenus à l’autre rive. Comment vais-je faire pour masser ma patiente et avancer mon véhicule, le premier qui devra quitter la barge ? Madame Bingo coupe vite court à mon dilemme et réussit à se glisser der- rière le volant.

Ahurie, je lui souffle :

– Comment avez-vous réussi ça ?

Elle glousse, satisfaite, et réponds :

– Des années et des années de yoga !

Madame Bingo-Yoga réussit à dégager ma voiture du ferry et deux ambulanciers sont prêts à prendre le relais afin de réanimer Madame Demi-Lune. Cohérente avec mon humeur et sans cœur jusqu’au bout, je n’accompagne pas mon infor- tunée passagère dans son périple jusqu’à l’hôpital le plus près. Ma portière est enfoncée et une égratignure large d’au moins 5 cm la parcourt sur toute sa longueur. J’en ai pour quelques milliers de dollars. Je grimace. Mes vêtements sont maculés de tarte au citron. Mon t- shirt hors de prix est foutu. Quelle fin de journée incroyable !

Souhaitons que le spectacle de Chéri soit inoubliable, car ma traversée pour y arriver le fut certainement !

A propos de Josée Boissonneault

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