Opus pour la marginalité

OPUS, c’est une clinique urbaine — nommée ainsi parce qu’on y soigne des cas que l’on traite davantage dans les grandes villes — qui se distingue par son approche...

Dre Marie-Eve Morin

PAR VÉRONIQUE LEDUC

On entre dans la clinique OPUS comme on entre dans un lounge branché. L’art, les couleurs, un sentiment de bien-être ; tout ça est primordial pour la Dre Marie-Eve Morin, cofondatrice de la Clinique OPUS, un nouveau centre de médecine urbaine situé en plein cœur de Montréal.

Glen Morris, Dre Morin, Dr Leblanc

Glen Morris, Dre Morin, Dr Leblanc

Au huitième étage d’une tour de la rue Peel, quand s’ouvrent les portes de l’ascenseur, le coup d’œil est saisissant. Un éclairage tamisé, des luminaires de style industriel, une immense toile affichant un visage féminin, et un grand bureau blanc installé au milieu de la pièce, entouré des salles d’attente. « Notre idée était que les patients soient au centre de l’espace », explique la Dre Marie-Eve Morin, petite femme-tourbillon, en entamant la visite des lieux. Et voilà, le ton est donné : pour la jeune médecin, le patient n’est pas seulement le point central de sa nouvelle clinique, il est aussi au centre de sa vie et de ses préoccupations.

DE TOUTES LES COULEURS

La Dre Morin est une passionnée ; ça crève les yeux. Elle se déplace comme un

poisson dans l’eau dans les pièces de cette clinique dont elle rêvait depuis longtemps, mais qu’elle n’aurait « jamais cru pouvoir être aussi belle ». Il y a la salle de conférences, séparée du reste par un mur vitré décoré de notes de musique, les salles d’attente aux chaises colorées, un petit gym dans la section des soins paramédicaux, et, dans la partie recherches, une salle d’attente où une musique lounge se fait entendre. Il y a aussi les bureaux personnalisés par chaque médecin, comme celui du Dr LeBlanc qu’on a surnommé « le musée », parce qu’il est décoré d’une

impressionnante collection de verres antiques multicolores, puis celui de la Dre Morin, d’un rouge éclatant, agrémenté d’une chaise ronde de style Art déco, d’une lampe faite de lunettes soleil, d’une photo de Mick Jagger, et d’une grande toile de Pascale Pratte, une jeune artiste québécoise dont les oeuvres ornent aussi l’accueil.

« On a visité des dizaines de locaux pour trouver l’endroit parfait, raconte-t-elle. Quand on est entré ici, il n’y avait rien : c’était une immense pièce vide de 10 000 pieds carrés ! Il a tout fallu faire : diviser l’espace, choisir les 19 couleurs de la clinique, décorer l’endroit… » Mais pour la Dre Morin, tout ça n’est pas qu’une question d’apparence : « Je ne veux pas qu’on se sente malade dès qu’on entre ici, je veux qu’on se sente bien. »

UN MODÈLE DIFFÉRENT

OPUS, c’est une clinique urbaine — nommée ainsi parce qu’on y soigne des cas que l’on traite davantage dans les grandes villes — qui se distingue par son approche globale dans le diagnostic, le traitement et le suivi des maladies infectieuses et des dépendances. On y trouve des services médicaux couverts par le régime d’assurance maladie, mais aussi des soins paramédicaux payants (kinésithérapie, sexothérapie, psychothérapie spécialisée, massothérapie, yogathérapie, etc.), une pharmacie affiliée, ainsi que des services de recherche clinique.

Un modèle comme celui-là, il n’y en pas d’autre au Québec à la connaissance de la Dre Morin. « C’est tellement compliqué d’aller voir différents spécialistes ! Ici, on voulait rendre ça plus simple et accessible : tout est au même endroit », précise-t-elle.

DE LA MUSIQUE ET DE LA MÉDECINE

Cette clinique, la Dre Morin en rêvait depuis longtemps. Elle y est arrivée au bout d’un parcours qui n’a pas été sans embûches. Après avoir étudié à opus-leduc-f2Sherbrooke, puis s’être inscrite à l’Université Laval en chirurgie orthopédique, elle vit son premier échec en réalisant que ce programme n’est pas pour elle. Une erreur de parcours qui la pousse à abandonner la médecine pour étudier la musique, art qu’elle pratiquait déjà depuis toute petite.

Heureusement, la Faculté de médecine de l’Université Laval la recontacte et insiste pour qu’elle fasse un dernier essai de six mois en médecine familiale. « J’ai accepté, mais je n’ai pas pu choisir mon hôpital d’attache : quel beau hasard ! » Elle se retrouve à Saint-François d’Assise, à Limoilou, où on traitait, à l’époque, des cas de toxicomanie, de VIH, d’hépatite C et de santé mentale. Pour la Dre Morin, ce fut le déclic : « C’est là que j’ai commencé à me sentir utile et à avoir du fun !» Elle commence ensuite sa pratique à la Clinique médicale l’Actuel, à Montréal, où elle prend en charge de nombreux cas de VIH. Puis, elle poursuit, en toxicomanie et maladies mentales, à la Clinique Nouveau Départ, à ville Mont-Royal.

« Déjà, à cette époque, je savais que je voulais ouvrir ma propre clinique : il y avait des choses que je voulais faire différemment. » La preuve que l’idée l’habite depuis longtemps ? Cela fait sept ans qu’elle a réservé le nom « Clinique OPUS », l’acronyme d’« Orientation et prévention dans l’usage de substances ». Sans compter qu’opus désigne aussi une oeuvre musicale…

Mais la réalisation de son rêve n’est pas pour tout de suite. Avant d’y parvenir, elle pratique pendant quatre ans dans les prisons fédérales, une expérience de vie qu’elle a adorée et où elle a appris à poser ses limites.

« J’ai l’impression d’être allée chercher le meilleur de ce que je pouvais apprendre à chacun des endroits où j’ai travaillé pour tenter de faire quelque chose de global ensuite », remarque la Dre Morin quand elle fait un retour sur son parcours.

UN PROJET COMMUN

La vie est drôlement bien faite parfois : ses expériences sous le bras, la Dre Morin se fait approcher par le Dr Roger LeBlanc, un spécialiste du VIH renommé mondialement ayant plus de 30 ans d’expérience à son actif. « On se croisait parfois dans des conférences et je l’admirais beaucoup. Un jour, il m’a envoyé un email décrivant un projet qu’il chérissait. Je l’ai accusé de plagiat ; c’était identique à mon idée! Finalement, c’était son envie à lui aussi ; on avait exactement le même projet ! »

Un troisième partenaire, le kinésithérapeute Glen Morris, vient compléter le trio. « Je n’aurais jamais pu y arriver toute seule ! Il fallait que d’autres personnes soient dans le projet, et avec ces deux hommes-là, ça a été merveilleux : ça s’est fait tout seul ! ». La Dre Morin chérit encore ces rencontres qui lui ont permis de réaliser son rêve ; elle parle du Dr LeBlanc et de Glen Morris comme de ses « deux moitiés ».

Avec l’idée, le bagage et les alliés, le projet prend forme et la clinique ouvre ses portes un peu plus de deux ans plus tard, en novembre 2012. « Cette clinique, c’était mon projet de vie. Le soir de l’ouverture officielle, le 13 juin dernier, je me sentais comme à mon mariage ! » s’exclame la Dre Morin.

UNE CLINIQUE À DIMENSION HUMAINE

Travailler dans une clinique à son image, c’est aussi pouvoir limiter au maximum la bureaucratisation et la sectorisation. « Ça prend des formulaires pour tout ! À mon avis, ça ne fait pas de sens ! Ici, si le patient vient de Trois-Rivières, je m’en fous : il est le bienvenu ! La clinique ne sera jamais sectorisée et personne n’y est syndiqué: si un patient arrive à 4 h 55, il sera reçu quand même. Je trouve ça déplorable qu’on fonctionnarise la maladie ! » Son désir, avec OPUS, était d’offrir plus d’ouverture. Voilà qui est fait !

Quand on lui demande pourquoi elle a choisi cette clientèle, la Dre Morin répond : « J’ai toujours été attirée par la marginalité. Je viens de la Beauce, mais quand j’étais petite, on venait souvent à Montréal et ça m’attirait énormément. » Transparente, elle ajoute : « Il y a des gens très près de moi qui ont eu des problèmes de toxicomanie et d’alcool. J’ai tellement voulu les aider, mais je n’y suis pas arrivée. Je crois que c’est aussi une façon de sublimer ça. Je me suis dit : ‘’Présente-moi une personne qui n’a qu’une once de volonté, et je vais l’aider’’. »

« Contrairement à ce qu’on peut penser, cette clientèle n’est pas difficile, ajoute-t-elle, mais plutôt différente. Ce sont des gens qui voient toutes les failles et qui testent toujours les limites, c’est pourquoi il faut les établir clairement. »

Aussi, pour mieux s’adapter à la clientèle, la Clinique OPUS privilégie une approche biopsychosociale. Évaluer les cas dans leur globalité permet d’adapter les traitements à chaque patient, selon sa santé mentale et sa situation de vie. « Trop souvent, je trouve qu’on scinde les soins physiques et psychiques. Pourtant, la tête est sur le corps ! » Pour comprendre le bagage des patients, la Dre Morin passe plus de temps avec chacun d’eux : chaque fois, c’est une relation qu’elle cherche à bâtir.

TOXICOMANIE ET PRÉJUGÉS

Selon la Dre Morin, la clientèle que dessert sa clinique est encore trop souvent la cible des préjugés, tant dans le milieu médical que dans la société en général. Plusieurs patients vont la voir parce qu’ils n’osent pas dire à leur médecin de famille qu’ils sont toxicomanes. La Dre Morin a aussi vu des femmes se voir refuser l’accès à certains bureaux de médecins parce qu’elles sont escortes. « Plusieurs professionnels de la santé se sentent démunis devant la toxicomanie. Pourtant, 20 % des gens auront une dépendance dans leur vie. C’est une personne sur cinq ! Ce n’est pas si marginal que ça ! »

Attention : des personnes aux prises avec ce genre de problème, on en trouve de tous les âges dans toutes les couches de la société. « J’ai autant de patients vivant dans la rue, que de médecins ou d’hommes d’affaires. Nous avons des préjugés, mais la toxicomanie, elle, n’en a pas ! »

Dans son bureau coloré, la Dre Morin peut parler pendant des heures de cette clientèle qu’elle affectionne, mais alors que son prochain rendez-vous approche, il faut conclure. « Si tous les toxicomanes le restaient, je ne ferais pas ce travail-là, mais il y en a qui s’en sortent », assure-t-elle. « Mon salaire, c’est d’avoir traité une femme bipolaire, escorte, dépendante à la cocaïne, qui revient me voir plus tard avec son mari, ses deux enfants et un emploi stable… C’est une clientèle exigeante, oui, mais tellement reconnaissante. J’ai toujours l’impression qu’on n’a pas besoin de faire grand-chose pour faire une très grande différence dans leur vie. »

COUP DE GUEULE

Jusqu’à maintenant, la Clinique OPUS compte, en plus des Drs LeBlanc et Morin, une dizaine de médecins ou de spécialistes à temps partiel, mais les besoins seraient plus grands. « Notre problème, ce sont les PREM, une loi très contraignante, affirme la Dre Morin. Ça nous complique la vie comme [ça complique celle de] toutes les autres cliniques. D’un côté, des médecins veulent travailler, de l’autre, le besoin est là, mais on ne peut pas les engager ! »

MÉCONNAISSANCE VOUS DITES ?

D’après un sondage réalisé auprès de 1000 Canadiens et 300 omnipraticiens par l’entremise du panel en ligne canadien d’Ipsos, 57 % des médecins canadiens ne savent pas que l’Hépatite C se traite et se guérit.

La parole est à vous!

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