Limerick

Des cordes s’envolaient, la mélopée de la résilience, de l’exil, de la misère assumée, de la fierté, des filles aux yeux verts et aux cheveux roux, et de l’alcool qui efface...

Récit de voyage

PAR CLAUDE GARCEAU, MD

Le 1er novembre, j’avais passé la nuit à fêter l’Irlande. Roux parmi les roux, j’étais bien, j’avais enfin trouvé la mère patrie. Dans ce petit coin d’univers, je n’étais plus un « poil de carotte » ou pire (l’injure suprême de mes premières années sur terre) : un « cap de roux ». Mes cheveux ont affiné mon caractère et, dans ma logique d’enfance, toute injustice méritait réparation : une tape sur le nez et quelques gouttes de sang et l’affront était absout.

Le pub de Limerick où je me trouvais était encore plein, mais les relents d’haleines alcoolisées ici et là m’indiquaient que la soirée était fort avancée. irlande-garceau-fig1Pourtant, par les portes de côté, les oncles et les tantes de toute cette jeunesse de Limerick se joignaient à notre communion en cette heure tardive.

Presque sans avertissement, le silence se fit dans cette salle enfumée. Une photo fut soudain portée à bout de bras. Le portrait d’un beau jeune homme se dessinait en un chuchotement sur les lèvres des hommes comme sur celles des femmes, jeunes ou vieilles. C’est que ce fils de Limerick était mort dans un accident d’auto après une soirée dans ce pub. C’était le 1er novembre, le jour des Morts, et Limerick lui rendait hommage. Le patron du pub se leva, raidi par l’émotion et par quelques mots à peine murmurés. Il nous offrit, en guise de communion, une tournée générale, puis ce fut le silence. La plainte d’un violon se fit entendre. Quelque part, une noyée nous jouait l’Irlande, sa misère et ses fils exilés en Amérique. Des cordes s’envolaient, la mélopée de la résilience, de l’exil, de la misère assumée, de la fierté, des filles aux yeux verts et aux cheveux roux, et de l’alcool qui efface tout. La musique s’estompa et, lentement, le cortège se dissipa vers la fin de cette nuit bien noire et si remplie d’émotions.

Rempli des accents bleu océan des rousses d’Irlande, je me mis en marche le long des chemins en rêvant à leur peau diaphane. J’étais à la recherche du Four Corners Inn.

irlande-garceau-fig3En cette heure qui précédait l’aurore, depuis les feuilles des arbres caressées par le vent émanait un grand chant triste. La brume transformait tout et, dans ma fatigue, les arbres devenaient des spectres; les chiens errants, des loups ; la pluie me rendait craintif et misérable. Je n’ai jamais retrouvé le Four Corners Inn. En fait, il y en avait quatre Four Corners Inn situés à chaque coin de cette vieille ville. Une voiture de police finit par arrêter le vagabond transi. Émus par ma quête, par un revirement du sort que je m’explique encore mal 15 ans plus tard, les deux policiers feront 150 km pour me déposer sur un quai au lever du jour. Là m’attendait le capitaine d’un petit bateau que j’avais un peu soudoyé, plutôt saoulé, deux nuits plus tôt. Il avait une dette d’honneur, une sorte de male bonding avant l’heure. Son embarcation quitta le port malgré les forts vents. Direction : l’île de Micheal Skellig. En cette fin de novembre, il était rare, très rare que les petites embarcations quittent le port, car la mer est femme en cette saison ; son abord n’est pas sans risque.

irlande-garceau-fig2Micheal Skellig est un îlot dans l’Atlantique battu par les vents. Surmontant les flots à plus de 100 mètres, des moines y vivaient dans la certitude de Dieu. Tout autour d’eux, la mer se déchaînait. Ils avaient bâti des coupoles en pierre, frêles esquifs qui ne flottaient sur les sommets de l’îlot que grâce à la foi.

Rien de plus émouvant qu’une croix celtique et les tombes d’un cimetière dans cette Irlande pleine de mystère. Ne restait de ces hommes qui avaient habité dans le recueillement absolu de cet îlot perdu que des pierres dressées ou des croix au travers d’un chemin, fruits de leur labeur : l’âme qui s’élève, le corps qui souffre et Dieu qui observe. Quelques galets comme souvenirs de ces vies.

J’ai passé la nuit couché sur les pierres nues dans ce modeste abri. J’ai vu les lueurs du jour et les spectres de la brume. J’ai écouté le vent. J’ai eu froid. En ce 1er novembre, je crois avoir saisi un bref instant le mystère de l’Irlande.

Quinze ans après ce voyage, j’ai été invité au premier défilé de la St-Patrick à Québec après plus de cent ans d’interruption. J’étais tout près de notre bon maire Labeaume, affichant dans sa toute naïveté un blouson plein de trèfles. Puis, j’ai redécouvert, tout près de l’Hôtel Dieu, dans le Vieux-Québec, une belle croix Celtique. Québec il y a 100 ans était l’Irlande.

Il y a 50 ans, mon oncle médecin militaire travaillait à Grosse-Île, point d’entrée de bien des Irlandais en Amérique. Il y a cent ans, ils fuyaient la famine et la misère et rêvaient d’un nouveau monde. Bien souvent, ils mourraient de la typhoïde en quarantaine à Grosse-Île.

irlande-garceau-fig4Comme tous les vétérans de la Deuxième Guerre, mon oncle médecin ne voulait pas parler de ses expériences de ce conflit. Mais un soir, rompant le secret, il m’avoua qu’il avait travaillé sur l’île des Irlandais à la mise au point d’une bombe bactériologique avec la bactérie anthrax. Cinquante ans plus tard, une partie de l’île est encore condamnée, les toxines de la bactérie étant encore présentes dans le sol.

Comme bien des gens de Québec, je porte en mes gènes l’Irlande…

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

La parole est à vous!

« Nous avons besoin de ce temps avec notre médecin pour ces rencontres. C’est la vie du patient qui se joue. Qui répondra à nos…»

Docteur Novateur

«Michael Roskies travaille dans le respect de ceux qui sont passés avant lui et cherche avec ferveur à s’améliorer pour ceux qui…»

Briser les murs de l’inconnu

«Il n’y a aucun client, sauf moi, mais la grand-mère qui tient le phare me fait signe d’entrer quand même. Elle me fera à manger même…»

De la poutine chez Trump

«Les restaurateurs ont trouvé leur rythme de croisière. C’est qu’il n’est pas évident de concevoir une carte québécoise susceptible de…»

Chaudrée de fruits de mer

« Avec l’ouverture de Riviera, j’espère apporter quelque chose de nouveau à Ottawa, voire devenir la pierre angulaire de la scène…»

Réalités vigneronnes

«Au cours de mes dernières années dans le monde du vin, j’ai rencontré beaucoup de gens qui rêvent d’acheter un lopin de vignes…»