Menottes et vert-de-gris

La fumée doit me sortir par les oreilles. Je déteste quand on m’appelle « fille ». Ça fait condescendant, ça fait vieille mégère qui s’adresse à des femmes plus jeunes dont...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT

ILLUSTRATION : NATHALIE DION


menottes

Le résultat fait peine à voir : je pourrais donner le change à une vedette de panneaux-réclames ventant les mérites des poussins de Pâques. J’ai les cheveux d’un jaune soutenu qui évoque plus le fameux M de McDonald’s que le blond de Jennifer Aniston auquel j’aspirais. Ça m’apprendra aussi. C’est comme désirer être Lady Gaga quand on fait plus dans le Nana Mouskouri. Je suis accablée. Le pire reste à venir : je dois aller travailler. Mon coiffeur n’ayant pas le temps de corriger le tout avant demain, je dois commencer mon quart à 16 h coiffée de la sorte. Je suis victime de ma témérité. Une rousse qui se teint en blond, c’est risqué à ce qu’il paraît. Le résultat ne relève pas de la légende urbaine : j’en ai, hélas, la preuve vivante sous les yeux.

– Ça va faire 150 $, Léa, déclare sans gêne mon sadique et misérable coiffeur en me tirant brutalement de mes méditations capillaires.

La moutarde me monte au nez, histoire que mon visage devienne coordonné à la teinte de ma tignasse. D’un ton relevant plus du vinaigre que de la moutarde, je rétorque :

– Tu me niaises, Jean-Marc ? M’as-tu regardée un peu ?

Il fait mine de vérifier sa facture et, sans gêne, se voulant spirituel, il en remet en ajoutant un petit ricanement sadique à sa remarque :

– Écoute, fille, je t’avais bien dit que je ne garantissais pas le résultat.

La fumée doit me sortir par les oreilles. Je déteste quand on m’appelle « fille ». Ça fait condescendant, ça fait vieille mégère qui s’adresse à des femmes plus jeunes dont elle jalouse le postérieur encore ferme et non saturé de cellulite. Ça fait octogénaire dans un hospice me pointant la porte du bout de sa canne et m’ordonnant : « Tu m’ouvres la porte, fille. »

Me secouant de mes ruminations, je m’écrie, en pointant ma malheureuse tête :

– Il y a une différence entre « pas sûr du résultat » et ce désastre.

– Écoute, fille, je vais te faire la teinture de demain gratuitement.

Un troisième « fille » et je lui enfonce bien profondément un suppositoire enduit de Vicks. Heureusement pour lui, il se tait. À court d’arguments, je choisis une réponse reflétant à la fois mon impuissance et mon mécontentement :

– Mrfff…

Je sors ma carte de débit et acquitte le montant. Il me faudra passer par un magasin à grande surface avant mon quart de travail afin d’aller y trouver une tuque.

La mort dans l’âme, armée de ma tuque noire genre cambrioleur, je me présente sur le plancher de l’urgence en regardant par terre et en espérant ainsi passer inaperçue. Peine perdue. Les membres du personnel œuvrant dans une salle d’urgence partagent un point commun : ce sont de redoutables observateurs. Ils traquent l’anomalie, le détail, la faille, bref, ce qui n’est pas en harmonie avec le décor. Aujourd’hui, l’anomalie, c’est moi.

Le préposé aux bénéficiaires, Denis-L’oeil-de-lynx, m’a vue.

– Hé ! Dre Léa ! Qu’est-ce qui est arrivé à tes cheveux ?

– Mrfff…

L’aide-infirmière-chef de soir, Lily, une lueur moqueuse dans son regard perçant, m’admoneste:

– Léa tu commences à porter des tuques à l’intérieur maintenant ?

– Mrfff…

Décidément, Jean-Marc semble m’avoir amputé la langue en même temps que les cheveux.

Je commence donc mon quart de travail en rasant les murs, et en souhaitant que minuit arrive au plus vite pour pouvoir aller me détendre dans le spamenottes-boissonneault-fig1 du condo. Misère! J’oubliais que je devrai affronter les moqueries de Chéri… J’espère qu’il aura déjà sombré dans un sommeil de plomb à mon arrivée.

Mon premier patient de la soirée est un détenu somnolent et menotté entouré de deux matrones dont la physionomie évoque des boîtes de déménagement en uniforme qu’on aurait doté d’une tête humaine. Je choisis de les baptiser Madame Uhaul 1 et Madame Uhaul 2. Le patient est couvert de traces de piqûres sur les bras, les jambes et les pieds.

Uhaul 1, affirme sur un ton catégorique :

– Il est en sevrage de drogue ou de boisson.Il a été agité et a crié toute la nuit à ce qui paraît. Nous, on le connaît pas, on n’était pas là en fin de semaine.

Ben, voyons. Le fonctionnarisme dans sa plus belle expression.

– Donc vous ne pouvez pas me raconter une histoire plus détaillée ?

En désignant de la main le patient semi-comateux, je reprends :

– Celui-là, il nous racontera pas grand-chose.

Elles gloussent nerveusement. Uhaul 1, qui est la délurée du duo avance :

– Faites-vous en pas, Doc, ils sont tous en sevrage, le lundi. Je parierais ma paye qu’il est en sevrage.

Ce que je déteste encore plus que de me faire appeler « fille », c’est quand un non-médecin pose un diagnostic sous mon nez en me baptisant Doc. Si cet homme est en sevrage, je suis Kate Middleton, duchesse de Cambridge. Il me paraît plutôt intoxiqué aux opiacés. Une réponse intelligente me vient à l’esprit :

– Hum… pas si sûre. Vous allez perdre votre paye et votre poulet St-Hubert de ce soir mangé aux frais des contribuables.

Elles me gratifient de leur regard courroucé.

Délaissant mes deux nouvelles copines, j’examine l’homme en question : dans les 30 ans, il est d’une saleté repoussante, a les yeux demi-fermés et respire 12 fois par minute. Pas de péristaltisme, pupilles pin point et trace de piqûre fraîche entre les orteils. Il est saturé d’héroïne. Je lui enlève ses bas. Avec des gants, bien sûr. D’une voix tonitruante, j’ordonne au patient:

– MONSIEUR! MONSIEUR ! OUVREZ LES YEUX !

Il ouvre les yeux au son de ma voix et déclare mollement:

– J’suis pas sourd !

Uhaul 1 semble un peu nerveuse. D’un ton plus normal, je pose une question qui affirme une vérité au patient :

– Vous vous êtes shooté avant de partir ?

Uhaul 1 devient subitement encore plus nerveuse. Elle agite son trousseau de 52 clés attaché à sa ceinture. Elle déclare dans un petit claquement de langue :

– Impossible qu’il se soit shooté au centre de détention.

Je persiste avec un malin plaisir :

– Il est intoxiqué et non en sevrage. Solidaire de sa consoeur, Uhaul 2 en remet :

– Impossible. Je vais appeler l’infirmière.

Elle va vous confirmer qu’il n’y a aucune drogue de cette sorte qui circule chez nous ! Je hausse les épaules en marmonnant:

– Ben oui. Et moi je suis née de parents Africains.

Mon patient rigole doucement et éructe quelques syllabes :

– Z’êtes drôle, Doc ! Surtout avec vos cheveux de poupée Bout d’chou.

J’avais oublié mes satanés cheveux. J’ai une autre pensée meurtrière pour mon coiffeur.

Menotté à la civière, le corps couvert de plaies et saturé d’héroïne, le patient trouve la force et la présence d’esprit de plaisanter. Il mérite pour cela toute ma considération.

– Monsieur…?

– Daniel. Enchanté, Doc.

Le patient me tend sa main menottée.

Je la serre respectueusement. Cet homme, j’en suis certaine, vendrait père, mère et enfants pour se procurer sa dose, mais il génère quand même de l’empathie en moi. Il ne m’appartient pas de le sauver de ses démons, mais de lui offrir un peu de mon empathie ne peut pas lui faire de mal.

– Bon, Monsieur Daniel, je vais faire quelques prises de sang et vous observer un peu durant deux ou trois heures. Si tout va, bien vous aurez votre congé.

– Correct, Doc.

Il se ferme les yeux à nouveau en surfant sur sa béatitude artificielle de narcomane.

Je rédige mes ordonnances et je fais mine d’ignorer Uhaul 1, qui a fait au bas mot au moins 35 appels téléphoniques pendant mon court entretien avec Daniel, histoire de me démontrer qu’il n’y a aucune drogue « chez elle ».

Je m’installe à mon poste de travail pour rédiger ma note lorsque mon cellulaire choisit de vibrer. L’appelant : Jérémie, mon frérot ami des bêtes.

– Lé ?

Le ton est plutôt craintif. Mon frérot veut me demander quelque chose.

– Mrrff…

Il insiste :

– Lé ? Ça va ?

– Non, Jérémie. Je sais que tu as quelque

chose à me demander et je suis pas trop d’humeur. Jean-Marc a raté ma teinture . Je ressemble à Bob l’éponge.

– Hein ? Blonde, soeurette ? C’est swag !

– Non, c’est laid. Je ressemble à un poisson rouge qui serait passé à l’eau de javel.

– Bah… J’imagine que le coiffeur va te corriger ça.

– MRRRFT…

Mon frérot est tenace. Il ne se décourage pas :

– Lé, aimes-tu les lapins ?

– Je ne sais pas…Tu veux me refiler

Louise et Monik ? (Ses deux lapines.)

– Ben, s’passe que j’ai l’occasion d’aller faire du snow dans le Vermont pour trois jours. Tu peux les garder ? Plus Zoulou ?

Zoulou est son chat. Fort brillant, je dois dire. Bon, des lapins. Ça pue, des lapins. Des lapins, c’est stupide. Les lapins sont des rongeurs. Comme les souris. Les rats. Et les gens qui rongent notre énergie. Comme mon coiffeur. Continuant mon soliloque, je rationalise. Fernand fera un peu d’exercice ; ça ne peut pas lui faire de tort. Il s’empâte avec le temps.

– O.K.

Sans attendre ma réponse, il raccroche. Clac ! La jeunesse est navrante dans son égocentrisme.

Tout à coup, mon détenu se rappelle subitement à moi à travers l’un de ses sbires :

– Doc ! Doc ! Il est bleu !

J’accours au chevet de mon patient intoxiqué pour le voir maintenant l’écume au bord des lèvres, cyanosé et secoué par des mouvements tonico-cloniques. Il convulse. Pourquoi ? Je cherche des yeux l’infirmière des majeures. Elle est absente. Je sors la tête par la porte qui sépare la salle des majeures des cubicules et lance :

– Vite ! quelqu’un. Le patient se convulse ! Appelez l’inhalo !

L’infirmière des majeures accourt, son cellulaire dans une main et son café dans l’autre.

– Désolée Léa. Une urgence familiale.

Je lui laisse voir mon mécontentement :

– Tu as cinq urgences familiales par quart de travail, Ginette.

Elle me jette un regard peu amène. Mon patient n’a plus de convulsions. Il est dans un coma post-ictal.L’inhalo arrive sur ces entrefaites. Le patient sature à 80 %, l’inhalo lui place un masque d’O2 à 100 % ; la saturation grimpe. Le patient commence à se réveiller un peu tout en émettant des ronflements.

L’inhalo :

– Est-ce qu’on se prépare à l’intuber ?

– Pas pour le moment. Installe-lui une canule nasopharyngée. Ça devrait aller : il commence à se réveiller.

Elle acquiesce d’un signe de tête.

Je rédige l’ordonnance pour mon infirmière spécialiste en urgence familiale, tout en réfléchissant aux causes des convulsions : hypoglycémie? Non, sa glycémie capillaire l’arrivée était de 7.0. Speed ? Non, il avait vraiment un syndrome d’intox aux opiacés. Encéphalite? Non, température normale, mais bon, je vais faire un bilan septique.

HSA ? Possible, je vais faire un CT-scan.

Uhaul 1 me tire de mes réflexions. Elle arbore un petit sourire satisfait qui me tombe sur les nerfs.

– Je vous l’avais dit qu’il n’avait pas consommé.

Triomphante, elle agite les clés accrochées à sa ceinture. Je remarque que du sang lui souille le milieu de l’index droit.

Gênée, elle remet subito presto sa main dans les poches de son pantalon d’uniforme.

Intriguée, je la questionne :

– Vous ne voulez pas un diachylon ? Vous vous êtes fait ça comment ?

– C’est rien, je me suis accrochée.

Je hausse les épaules et lui tends un diachylon puisé dans le chariot de prélèvements des infirmières.

– Merci, Doc.

Elle sort sa main blessée de sa poche et quelque chose en chute avec un petit « cling », comme du verre brisé, sur le sol. Frénétiquement, elle essaie de ramasser l’objet avant que je puisse le voir.

Je suis une rapide. J’ai tôt fait, avec mille précautions, de saisir l’objet en question: une ampoule de médicament brisée. Naloxone. Cette imbécile lui a injecté l’antidote des opiacés. À la réaction du patient, je parierais qu’elle lui a injecté plus d’une fiole. D’un ton peu amène, je la réprimande :

– Bon, bien voilà un mystère de résolu ! Vous vous rendez compte que je dois appeler les policiers ?

Elle est cramoisie et reste silencieuse. Sa collègue est abasourdie :

– Nicole, t’as pensé à quoi ? Tu vas perdre ta job !

Maintenant, j’ai la certitude que la drogue traverse les barbelés. Cette abrutie voulait désespérément sauver la face et son petit commerce en donnant de la naloxone à mon patient pour simuler un sevrage. La nature humaine m’étonnera toujours.

Une heure trente du matin. Mon quart de travail est enfin terminé; je suis rentrée chez moi et je peux enfin aller barboter à souhait dans le spa avec une coupe de vin. Chéri est dans les bras de Morphée depuis longtemps. L’eau est délicieusement chaude et j’y reste au moins 45 minutes. Je termine de me sécher et je jette un coup d’œil à mon reflet dans le miroir. Je me glace d’horreur. Mes cheveux jaunes sont devenus pour la plupart… vert-de-gris.

Et deux lapins ont choisi mon lavabo comme litière. Bien sûr. Les lapins. Du blond dans une eau saturée de chlore ça donne du vert… Décidément, si ma vie était une fiction, elle ne serait pas aussi abracadabrante !

 

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A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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