Bali, là où la mort est une fête

Je suis le lent cortège des femmes qui portent sur leur tête les offrandes dans de grands paniers. Puis, il y a les jeunes hommes...

Récit de voyage

PAR CLAUDE GARCEAU, MD

Ma mère ne me reconnaissait plus depuis plusieurs mois déjà. Elle se croyait en voyage à l’hôtel. Pourtant, il n’y avait qu’un lavabo, un lit, une commode et une fenêtre surplombant des pins cinquantenaires et, tout autour d’elle, d’autres femmes, perdues ou oubliées dans cette chambre du CHSLD. Puis, ce fut l’appel sur mon portable et ma lente migration vers la petite chambre. L’attente, l’arrêt de la vie, le dernier souffle et la petite infirmière de nuit (a-t-elle seulement 20 ans ?) qui me laisse seul avec la défunte, ma mère. À travers la fenêtre, les silhouettes sombres des pins tressaillent. J’attends la fin, puis il y a l’envol insoutenable des corbeaux qui n’ont rien d’autre à faire dans ces heures entre chien et loup que d’assombrir le ciel.

Je quitte la chambre, je salue la jeune infirmière qui sait bien qu’elle aurait dû rester à mes côtés, mais je la rassure et m’en vais.

Dans huit jours, je pars pour Bali. Je ne reviendrai jamais à Trois-Rivières. Le cordon ombilical est coupé.

Je collectionne les récits de voyage. Un de mes patients, Gunther, au passé un peu trouble, m’avait donné, il y a quelques années, un livre : Bali the Last Paradise, écrit dans les années 1930, un voyage dans l’entre-deux-guerres. Quelle vie a-t-il eu, ce Gunther ! Un jour que les Japonais s’apprêtaient à envahir Singapour, il prit un bateau et visita durant trois ans la Chine, l’Afghanistan (il y a vu des temples de Banyan intacts, pas moi, car les Talibans y ont fait exploser les Bouddhas) l’Asie centrale, la Russie, Samarkand et, après mille misères, Hambourg. Finalement, en 1947, il arriva de manière inespérée à New York. Il est mort à l’Hôpital Laval, dans une chambre de mon unité, calme, avec à ses côtés une femme encore aimante et âgée de 90 ans qui avait partagé toutes ses aventures. Le rêve de tout aventurier, quoi. Sacré Gunther !

Son livre sur Bali, ce sont les filles-fleurs qui dansent. C’est aussi l’envoûtant son des orchestres Gamelan et le vert des rizières à flanc de montagne, la sombre menace des volcans derrière, le lent cortège des femmes portant des paniers funéraires ainsi que tous les démons qui les guettent. Mais ce paradis existe-t-il encore ?

2013 : le choc est brutal. L’air vicié de l’aéroport, les essaims de motos virevoltant en tous sens sur la route nationale. Les invasions barbares : KFC Fried Chicken, Blackberry Your Only Friend, Massage Parlor $50. C’est Bali en mode survie pour plusieurs millions d’Indonésiens et d’Indonésiennes, condamnés à servir les fantasmes des hommes et des femmes venus du Nord.

Ces hommes et ces femmes à la peau blanche viennent à Bali avec de grandes espérances. Que ce soit dans les marches des temples ou dans les plans d’eau à horizon du Four Seasons, je les ai entendus, ces mots : renouveau, essence, âme, fusion, unité, origine. Prétention et foutaise ?

Mais, comme les autres avant moi, la magie de cette île m’a envahi. D’abord, au cœur de la nuit, il y a les silhouettes des femmes et leurs yeux contemplant les insondables profondeurs de l’existence. Puis, il y a les temples à flanc de montagne, les rizières, et surtout, la douceur des voix des Balinaises : les oiseaux de paradis n’ont pas de plus beau chant pour les entourer.

Ma destinée m’a amené hors des sentiers… Au détour d’une route, je demande au chauffeur de s’arrêter, car j’ai vu du coin de l’œil des couleurs en mouvement : le vert, l’ocre et l’or dansent de manière très altière sous le soleil de midi. Des centaines de femmes marchent le long de la route nationale. Elles portent sur la tête des paniers remplis de fruits et de fleurs : ananas, oranges, durian et ces autres fruits si suaves que leur chair rappelle le chocolat, si doux qu’on les appelle mains de Bouddha.

J’assiste en voyeur à une grande cérémonie de crémation populaire. Pour économiser de l’argent, ce village de plusieurs milliers de personnes a déterré les corps des proches, souvent gardés dans les jardins. Ils ont tous économisé plus de cinq années de misère pour cette seule journée.

Je suis le lent cortège des femmes qui portent sur leur tête les offrandes dans de grands paniers. Puis, il y a les jeunes hommes. Comme tous nos petits hommes d’ici, ils sont tous plus préoccupés par l’aspect de leurs lunettes Ray Ban que par les effigies en papier mâché représentant les animaux totémiques de tous les groupes familiaux du village. Les communiants traversent des zones boisées, puis c’est l’arrivée près de la mer. Une vague d’émotion s’empare du groupe. Hommes, femmes, enfants sont frénétiques. Il faut libérer l’âme des défunts qui hantent encore le village et qui ne peuvent s’arracher à cette première existence. Et il faut user de ruse pour y parvenir. Les effigies et leurs plateformes sont secouées avec violence plusieurs fois. Je suis dans le milieu de l’action, étranger à peine toléré. La foule ne me voit plus, je manque de me faire piétiner, je zappe des photos au grand angle à toute vitesse. Je suis un communiant. Les villageois finissent par accepter ma présence.

Les animaux contenant les restes des corps sont maintenant juchés sur une grande plate-forme. Les femmes déposent leurs offrandes. L’officiant asperge d’essence les animaux empaillés. Les milliers de personnes se taisent, le feu est allumé et les flammes s’élèvent et lèchent le ciel. Toute l’énergie accumulée par les défunts durant leur vie est soudainement libérée, la chaleur devient insoutenable à moins de 15 mètres et je recule, sous peine d’être carbonisé. Les cendres sont recueillies et l’officiant dépose les restes au creux d’un grand bateau de bois surmonté d’une tour. L’officiant met le feu à la barque, puis on la pousse vers l’océan en cette fin du jour.

Les tensions sur les visages font place à l’image d’un lourd devoir enfin accompli. Les familles du village sont heureuses : en libérant les âmes des défunts de leurs attachements terrestres, elles ont accompli ce qui devait être fait.

Pendant cette journée, je me suis senti accepté. Peut-être ont-ils senti que j’étais en deuil, moi aussi. Le peuple l’a compris et, sans un mot, m’a laissé communier avec lui.

Les âmes se sont envolées vers d’autres aventures dans le fracas des violentes flammes. La nuit s’installe paisiblement sur ce bord de l’océan Pacifique. Les restes de la barque funéraire rougeoient sur la mer. Je me sens libéré de mes obligations, je suis seul. Je suis enfin un homme qui a bien accompli toutes ses obligations envers sa famille. Le dernier tiers de ma vie commence ici.

Bali transforme. De la mort, elle crée la vie. J’écoute les rires de ces femmes-fleurs et moi, petit écrivain, impuissant acteur des tourments de la vie, je me dis que je suis un peu plus maître de ma destinée qu’à mon arrivée.

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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