Études sous influence

Tous les intervenants l’admettent, la compétition est grande en médecine. Et la performance ne débuterait pas à l’université, mais...

Se doper aux médicaments d’ordonnance pour réussir sa médecine

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Illustration : Nathalie Dion

Les « smart drugs » ou drogues de l’intelligence semblent avoir la cote auprès des étudiants universitaires. C’est la tendance que l’on observe sur les campus nord-américains et européens. Il est cependant impossible d’en connaître la prévalence au Québec. Les études, principalement menées aux États-Unis et en Angleterre, sont partielles et il est difficile de les comparer les unes aux autres. On sait cependant que les facultés les plus compétitives, comme les facultés de médecine, sont les plus touchées. Le Journal de l’Association médicale canadienne (JAMC) estimait, en septembre 2011, que de 5 % à 35 % des étudiants en médecine consommaient des neurostimulants au cours de leurs études.1 La popularité de ces médicaments a augmenté à un tel point, en Angleterre, qu’une enseignante en neurosciences de l’Université de Cambridge proposait récemment d’instaurer des tests de dépistage pour décourager les étudiants d’utiliser de telles substances.2 Qu’est-ce qui motive les étudiants à consommer des neurostimulants ?

PAR CHANTAL LEGAULT

 

UN FLACON DE RITALIN À PORTÉE DE MAIN

« Dans les facultés universitaires, c’est une mode d’avoir son pot de Ritalin », constate la Dre Marie-Ève Morin, médecin spécialisée en dépendance et en santé mentale à la Clinique Opus. À deux reprises, des étudiants en médecine m’ont confié qu’ils en consommaient pour améliorer leurs résultats scolaires. » « Les jeunes considèrent que c’est plus sage et moins nocif de prendre ces médicaments que de consommer des drogues », indique Mme Johanne Collin, sociologue de la santé et professeure à la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal. Directrice du groupe Médicament comme objet social (MÉOS), elle a mené une étude qualitative auprès des jeunes au sujet de leur usage de médicaments. « Ils ont l’impression de prendre des drogues légales. Les médias ont aussi une influence positive auprès des jeunes à ce sujet. La problématique des stimulants exerce un réel attrait sur eux.»

Ce phénomène inquiète depuis quelque temps le Dr Radu Puscas, médecin de famille. Préoccupé depuis de nombreuses années par le bien-être des médecins, il apprenait, lors d’une visite qu’il effectuait récemment à domicile, qu’un des enfants du patient qu’il examinait consommait du Ritalin pour mieux performer pendant ses études de médecine. « Moi, je prenais du café pour rester éveillé avant mes examens », explique-t-il. « À court terme, ces stimulants peuvent peut-être aider les étudiants, mais à long terme, ils peuvent être néfastes, d’autant plus que c’est pris en toute illégalité et qu’il n’y a aucune supervision médicale. Et quelles seront les règles d’éthique de ces futurs médecins s’ils acceptent de consommer des matières illicites pendant leur formation ? »

 

SUJET TABOU : MANIPULEZ AVEC SOIN

En 2010, un reportage diffusé à Radio-Canada rapportait que des étudiants de la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke n’hésitaient pas à prendre du Ritalin pour améliorer leurs résultats scolaires.

« Ce n’est pas normal de consommer du Ritalin pour réussir ses études en médecine », déplore la Dre Sophie Laflamme, secrétaire de la Faculté de médecine et des sciences de la santé et vice-doyenne à la vie étudiante à l’Université de Sherbrooke. « Nous avons voulu évaluer le problème et nous avons mené un sondage anonyme auprès de nos étudiants. Le problème ne s’est pas manifesté et n’est jamais sorti dans les résultats. Tout au long de leurs études, nous sensibilisons les jeunes au  sujet des risques associés à la consommation d’alcool, de drogue et de stimulants. S’il y a des étudiants qui en consomment, ils ne consultent pas les bureaux d’aide de la faculté. »

« Personne ne va admettre qu’il prend des stimulants dans un sondage fait par une faculté de médecine même si les réponses sont ritalin-legault-f3 copyanonymes », rétorque le Dr Léon Tourian, président du Comité du bien-être des médecins résidents et résident en pharmacologie et en toxicologie à l’Université McGill. « On ne fait pas confiance à l’anonymat. Si une étude doit se faire, elle doit être faite par des agents indépendants pour obtenir des chiffres valables. Il y a une gêne de la part des étudiants à admettre qu’ils consomment des substances illicites. Le sujet est hautement tabou. Tout le monde connaît quelqu’un qui en a pris, mais très peu d’entre eux en parlent ouvertement. »

À la suite de la diffusion du reportage à Radio-Canada, le Collège des médecins du Québec a communiqué avec les vice-recteurs de chacune des facultés de médecine des universités québécoises afin d’exiger qu’une meilleure prévention soit effectuée sur les campus.

« C’est clair, net et précis, le Collège des médecins est contre l’utilisation de neurostimulants par les étudiants », affirme, intraitable, le Dr Charles Bernard, président-directeur général du Collège des médecins. « Si ça leur prend des médicaments pour passer des examens, comment vont-ils se débrouiller pour travailler, être de garde à l’urgence ou traverser une semaine de travail difficile ? Ils vont être obligés d’en prendre. Ça va devenir banalisé. »

 

BANALISATION INQUIÉTANTE

Banalisation, fatalisme. Ce sont les termes employés par les participants aux groupes de discussion organisés, il y a quelques années, par le Dr Éric Racine, directeur de l’Unité de recherche en neuroéthique à l’Institut de recherches cliniques de Montréal et chercheur associé à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Le Dr Racine avait formé neuf groupes de discussion composés d’étudiants, de parents d’étudiants universitaires et de professionnels de la santé afin de connaître leur opinion au sujet de l’usage non médical du Ritalin pour l’amélioration des résultats scolaires. Le chercheur a constaté, avec surprise, que la consommation de neurostimulants était généralement bien acceptée par les étudiants et les parents ! Bon nombre d’entre eux considéraient qu’il s’agissait d’un choix individuel au même titre que celui de consommer des boissons énergétiques et estimaient que chacun était libre d’agir selon ses valeurs et ses croyances. Certains participants évoquaient également la pression de la performance et s’inquiétaient de ne pas réussir aussi bien que les autres s’ils refusaient d’en consommer.

ritalin-legault-f2 copy« C’était assez consternant, explique-t-il. Il y avait vraiment une sorte de déterminisme ou de fatalisme exprimé essentiellement par les étudiants et les parents. On a également constaté qu’il y avait énormément de pression sociale exercée sur les jeunes, ce qui remet en cause le principe d’un choix libre et éclairé. »

Tous les intervenants l’admettent, la compétition est grande en médecine. Et la performance ne débuterait pas à l’université, mais bien avant, au niveau collégial et même parfois au niveau secondaire, où les jeunes rivalisent pour être admis dans les programmes les plus contingentés.

« Dans les facultés de médecine, on essaie de choisir des étudiants sains, en santé et avec des facultés intellectuelles développées, explique le Dr Bernard. « Alors, théoriquement, ils sont capables de faire leurs examens sans artifices. Est-ce que certains d’entre eux en prennent pour avoir des notes très supérieures à la moyenne ? Ça, c’est une autre histoire. On a beaucoup questionné le fait d’admettre les étudiants selon les cotes. »

 

CULTE DE LA PERFORMANCE

Au printemps 2011, la Fédération des étudiants en médecine du Québec (FEMQ) réalisait un sondage auprès de ses membres pour déterminer  les causes de stress chez les externes au Québec. Près de la moitié d’entre eux – soit 49,1 % – affirmaient que les études en médecine avaient un impact négatif sur les autres sphères de leur vie; 12,8 % avaient augmenté leur consommation d’alcool, 10,4 % avaient utilisé des somnifères, 17,4 % pleuraient tous les mois et 55 % avaient remis en question la médecine comme choix de carrière au cours de leurs études. Parmi les principales sources de stress évoquées : les évaluations, les entrevues et les examens, qui arrivent en tête de liste. Suivent de près le manque de sommeil, le sentiment de culpabilité de ne pas étudier, la pression liée à la performance, la charge de travail, le sentiment d’incompétence, la peur de l’échec, les gardes et la gestion du temps. À la suite des résultats de ce sondage, les représentants de la FMEQ ont présenté aux vice-doyens des facultés de médecine une charte du bien-être des externes. Ils proposent notamment d’offrir des horaires plus stables, de limiter la durée du travail à dix heures par jour et de mettre en place un système pour éviter les situations de pression indue des patrons ou des résidents sur les étudiants.

« Je comprends que certains étudiants puissent faire usage de stimulants lorsqu’ils ont trois examens finaux en 36 heures », note la Dre Élise Benoit, médecin psychiatre à l’Institut universitaire de santé mentale de Montréal. « Même des jeunes qui réussissent bien deviennent convaincus qu’ils souffrent d’un déficit d’attention parce qu’ils n’y arrivent plus. J’ai été témoin du vécu d’étudiants en médecine dont les notes étaient très élevées, mais qui avaient du mal à suivre le rythme. Ils ont consulté un médecin généraliste et ont obtenu une ordonnance de Ritalin.»

« Je pense qu’on vit dans une ère où on médicalise la performance, déplore la Dre Boivin. Si quelqu’un n’est pas performant, c’est qu’il a une maladie. C’est aberrant de dire ça. N’importe quel étudiant qui éprouve un manque chronique de sommeil peut sembler souffrir d’un trouble du déficit de l’attention.»

 

IMPACT SUR LA MÉMOIRE

Mais quels sont les effets réels de ces neurostimulants sur les personnes qui ne souffrent pas de troubles de l’attention ? Améliorent-ils vraiment la mémoire, la concentration ou la performance ?

« S’ils n’ont pas reçu de diagnostic de TDAH et qu’ils prennent des stimulants pour performer, les jeunes peuvent ressentir une meilleure concentration et un meilleur contrôle sur le coup, mais ça ne durera pas longtemps », affirme la Dre Marie-Ève Morin. « Ils ressentiront par la suite de la fatigue causée par l’effet de rebond. »

« Parmi les effets secondaires possibles, ces médicaments peuvent modifier le rythme cardiaque, augmenter l’anxiété, entraîner une perte d’appétit et de l’insomnie», ajoute le Dr Tourian. « Une prise excessive de stimulants peut aussi entrainer une hypervigilance, une incapacité à lâcher prise. Il y a un danger de ne plus savoir s’arrêter quand on étudie. On peut développer un côté obsessionnel. »

« Le danger est dans l’excès », ajoute la Dre Elise Benoit. « Certains pensent que plus on en prend, meilleur c’est. Là, ça devient dangereux ».

Le Dr Jean-Pierre Chiasson, médecin spécialisé en toxicomanie à la Clinique Nouveau Départ, est impliqué depuis de nombreuses années dans la clinique, l’enseignement et la recherche en toxicomanie. Alors qu’il avait 18 ans, il a vécu un épisode dépressif. Son médecin traitant lui a alors prescrit des stimulants. La première fois qu’il a pris le médicament, il est resté trois jours sans dormir. « Je lisais des livres de philosophie, de biochimie et je retenais tout », explique-t-il. « Je me sentais invincible, je ne ressentais plus la fatigue, ni la faim, mais une grande acuité mentale. Je croyais que j’étais devenu le bon Dieu. »

Son traitement terminé, il a continué à se procurer et à consommer des stimulants pendant quelques années durant ses études en médecine et il est devenu dépendant. Il a cessé toute consommation depuis 41 ans. Il comprend très bien aujourd’hui les étudiants qui en prennent, mais tient à les mettre en garde : « Ce sont des substances potentiellement dangereuses », admet-il. « Il y a des gens qui les essaient et qui n’aiment pas l’effet. Il y a ceux qui abusent un peu et qui arrêtent parce qu’ils ne se sentent pas bien, et il y a ceux qui deviennent dépendants, c’est-à-dire de 5 % à 10 % des usagers.

À long terme, on peut devenir paranoïaque, psychotique et souffrir de dépression. »

 

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ÉDUCATION OU PRÉVENTION ?

Bien qu’il semble difficile de déterminer l’ampleur du problème au Québec, le phénomène existe. Est-il seulement possible de le contrôler ? Dans l’éditorial du 6 septembre 2011 du JAMC intitulé « Il est temps de lutter contre les stimulants sur nos campus », les auteurs enjoignaient les universités « à essayer de recenser les causes profondes de l’abus de stimulants et à s’attaquer au problème… à l’aide de campagnes ciblées d’éducation sur la santé qui démystifient les croyances et exposent les risques de ces stimulants, tout comme les campagnes antitabac. »

« On se lance sur un terrain un peu difficile, estime le Dr Tourian, car la prévention est généralement faite en réaction à quelque chose qu’on connaît, qui est documenté et qui est un enjeu de santé. Or, en ce moment, la prévalence du phénomène est mal définie. C’est un peu difficile à justifier. »

« Il faudrait parler davantage du trouble de déficit d’attention, expliquer que c’est une maladie neurobiologique qui ne se guérit pas et que ceux qui en sont atteints ne sont pas des gens qui se droguent », croit pour sa part la Dre Boivin. « Il faudrait aussi encourager les étudiants à adopter des habitudes de vie plus saines. Le sommeil, on va toujours en avoir besoin. On ne pourra jamais se brancher une heure par jour et dire qu’on est rechargé. »

« Il serait pertinent de sensibiliser davantage les jeunes aux risques inhérents de la mauvaise utilisation des médicaments, propose le Dr Racine. Même si nous ne connaissons pas le nombre exact d’étudiants qui consomment des neurostimulants au Québec et au Canada, il y a néanmoins une tendance qui se dessine. Il faudrait saisir l’occasion et se pencher, en tant que société, sur ce problème avant que des pratiques et des comportements plus généralisés ne se mettent en place. »

 

RÉFÉRENCES

1 « Il est temps de lutter contre l’abus de stimulants sur nos campus », JAMC, 6 septembre 2011
2 « Drug tests before exams could curb students’ Ritalin use, academics says. » The Telegraph, 30 juin 2013

 

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