Permis de conduire et burnout

Enfin, esquintée de ce cycle de mouvement infernal, j’ai décroché un peu du tourbillon de la salle d’urgence afin d’exercer la médecine...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT

ILLUSTRATION : NATHALIE DION

burnout-boisson_fc1 copyLe vieux monsieur de 86 ans – appelons-le Monsieur Dickens – évoque les gentlemen de l’époque victorienne des films britanniques. Il porte un pardessus, un chapeau, des gants de cuir noirs et se déplace avec une canne en bois verni. Dans son jeune temps,

il devait tenir une chapellerie ou encore être majordome dans un hôtel aux murs lambrissés de bois avec des lustres en cristal et des fauteuils capitonnés de cuir brun. C’est qu’il a du panache, le monsieur… si ce n’était ce tremblement de la main droite et cette rigidité de la démarche qui m’empêchent d’accéder à sa demande. Il y a aussi cette tache sur son pantalon qui trahit autant l’incontinence que la dégradation de son autonomie. Le cœur me serre de le voir tranquillement dépérir et, surtout, de le décevoir. Mais nous y reviendrons plus tard.

Laissez-moi vous mettre en contexte, chers lecteurs. Cinq années se sont écoulées depuis ma dernière aventure. J’ai maintenant atteint la quarantaine. J’ai fait deux fausses-couches, aucun accouchement, enterré mon gros chat Fernand, décédé d’un cancer foudroyant qui rendait son abdomen semblable à une pastèque, et acheté un nouveau chat, Bertrand, un brillant himalayen au port aussi royal que le bleu de ses yeux. J’ai également réchappé Chéri de la tourmente du démon du midi, le démon étant une jeune chanteuse de 28 ans aux seins gonflés et à la voix

aigrelette saturée d’hélium. Nous avons vécu séparés pendant un an. Je l’ai laissé vivre sa passion et ai vécu la mienne de mon côté avec un jeune instructeur de plongée au cerveau inversement proportionnel à la taille de son engin. Précisons que le cerveau était petit. Je me suis rendu compte que ET le cerveau ET le pénis comptent. Je suis donc revenue avec Chéri. Il faut dire pour sa défense que je l’aime… tout simplement.

J’ai triomphé d’une enquête de la RAMQ qui a duré 3 ans et qui m’a laissée plus pauvre de 40 000 $ après d’âpres négociations et une facture d’avocats que j’ai été trop heureuse de refiler à l’ACPM. J’ai par conséquent dû surmonter un burnout, je me suis assumée fière et authentique rousse et j’ai appris à accepter l’homosexualité de mon jeune frère. En fait, le plus difficile a été d’accepter son amoureux : un collègue de travail qui a laissé une de mes consœurs fort estimée pour vivre ouvertement sa différence avec mon frère.

Enfin, esquintée de ce cycle de mouvement infernal, j’ai décroché un peu du tourbillon de la salle d’urgence afin d’exercer la médecine familiale en cabinet. J’avais besoin de calme et de tisser des liens dans la continuité avec mes malades. C’est ainsi qu’il y a trois ans, Monsieur Dickens est devenu mon patient. Il s’occupe avec tendresse de sa compagne atteinte d’Alzheimer et souffre d’un Parkinson à l’évolution fulgurante. Il y a six mois, il a dû se résoudre à placer son épouse en CHSLD. Aujourd’hui, je me verrai contrainte de ne pas lui renouveler son permis de conduire pour raison médicale. Lui mettre un volant entre les mains reviendrait à donner des bâtons de nitroglycérine à un épileptique en crise de grand mal. Sa vie est maintenant devenue une succession de pertes.

Je lui annonce que je ne pourrai pas signer le formulaire.

Le bon monsieur est catastrophé :

– Mais Docteur, il s’agit de mon autonomie, vous savez.

– Je sais, je sais, Monsieur Dickens. Mais vos réflexes ne sont plus les mêmes et un permis de conduire constitue un privilège et non un droit. Ma responsabilité est très grande. Je peux demander à ce que la SAAQ vous fasse passer un examen sur la route si vous voulez.

J’ai l’impression de me défiler pour ne pas affronter sa colère ou pire, la déception que je lui inspire. Je me suis sincèrement attachée à cet homme. Or, je sais qu’il l’échouera, son examen sur la route. La semaine dernière, au volant de mon VUS, je suivais une grosse voiture américaine des années 1990. Le conducteur roulait à 40 km/h sur la route, alors que la limite était de 70 km/h. Il a coupé un gros camion lors d’un virage à gauche à un feu rouge sans jamais rien voir. Je me suis rendu compte que c’était Monsieur Dickens. Je me  suis demandé ce qui se serait passé si le camion n’avait pas freiné. Et si le camion avait été une minifourgonnette avec quatre enfants à son bord ? Mon patient est un danger sur les routes et c’est une question de temps avant qu’il ait ou provoque un accident. Monsieur Dickens, résigné, me demande :

– En attendant, je fais quoi, Docteur ?

– Vous attendez votre examen sur la route. Vous avez quelqu’un qui peut vous y conduire ?

– J’ai seulement une fille qui est déficiente intellectuelle, vous savez. Elle ne conduit pas.

Comment pensez-vous que je vais faire mes commissions ?

– Vous pourriez faire livrer ?

La mine défaite, Monsieur Dickens se lève péniblement et sort sans un mot. Il laisse le certificat sur mon bureau.

Je soupire et me laisse retomber dans mon fauteuil en cuir à haut dossier et fort confortable. Ce volet de la médecine familiale me fatigue et me laisse un goût amer dans la bouche. Certificat de si, de ça, de « je ne peux pas travailler comme ça, Docteur. Six mois pour une entorse du pouce, Madame, c’est un peu exagéré, vous ne trouvez pas ? Docteur, vous ne pouvez pas écrire dépression et dépendance à l’alcool, je suis chauffeur d’autobus, etc., etc. » OUF ! J’ignorais que le sort d’autant de gens tenait entre nos mains avec de fichus formulaires !

Je fais entrer la prochaine patiente. La mi-trentaine, valises sous les yeux, grosses repousses brunes dans ses cheveux blonds, enfant turbulent accroché à ses jupes et poupon dans un landau qu’elle pousse péniblement, un sac à couche joufflu de guingois sur l’épaule. Attendons voir… Je parie sur la fatigue comme motif de consultation. Elle essaiera sans doute de me faire voir un ou deux de ses enfants qui ont probablement commencé à faire de la fièvre cette nuit. Elle me placera devant le fait accompli. Je déteste voir mon horaire chambardé, pire encore, me faire forcer la main ainsi. Je suis déjà irritée.

Elle esquisse un sourire gêné en désignant la poussette du menton :

– Désolée je n’avais pas de gardienne.

– Hum…

Elle s’assoit. Enfant numéro un, une coulée

de morve sur la lèvre supérieure, se pend après la poussette, menaçant d’éjecter sa sœur d’environ six mois, toute de rose vêtue et aux oreilles percées, dans le décor.

– Mamaaan ! Je veux zouER ! Seigneur… vive les fausses-couches ! Maman soupire :

– Veux-tu prendre mon téléphone, mon amour ?

Il a trois ans. Il ne sait pas s’il veut prendre le téléphone intelligent à 400 $ de Maman. À quinze ans, il aurait sauté sur l’occasion. Mais à trois, donnez-lui une tente à balles chez McDonald et il sera heureux. Or, je n’ai pas de tente à balles dans mon bureau. Seulement un bac de jouets pour 0 à 8 ans achetés chez Wal-Mart.

– Veux des ZOU-ets !

La coulée de morve du grand frère vient d’atterrir sur la tête du poupon qui se met à hurler sans avertissement. Je regarde l’heure : il s’est écoulé 10 minutes et je ne sais toujours pas pourquoi Maman est ici. Je dois diriger un peu les opérations. M’adressant à son plus vieux, je suggère :

– Il y a une boîte de jouets au fond là-bas…

Le petit est tout excité. Il essaie de tirer la boîte, mais en est incapable. Maman n’est d’aucune utilité : elle allaite numéro deux.

M’extirpant de mon fauteuil douillet, je sors le bac de derrière ma table d’examen et l’apporte au garçonnet.

Maman allaite toujours, souriant béatement.

Je reprends place derrière mon bureau. J’interroge Maman :

– Comment puis-je vous aider ?

Je suis une incorrigible menteuse : je n’ai aucune envie d’aider cette femme. Juste qu’elle sorte de mon bureau avec sa garderie ambulante.

Sa lèvre inférieure tremble. Elle se met à pleurer.

– Je n’en peux plus… je suis fatiguée. Ben voyons… Pourquoi ?

– Depuis quand ?

– Depuis mon accouchement.

– Qu’est-ce que vous faites dans une journée ?

Elle renifle, cherche des yeux les mouchoirs. Je lui tends la boîte qui était devant elle. Le poupon, vorace, tète toujours.

– Bien… J’allaite Océane, je m’occupe du lavage, des repas, de Victor – elle pointe du doigt Zouets.

– Que fait votre conjoint dans tout ça ?

– Il travaille. J’ai choisi de demeurer à la maison jusqu’à ce qu’Océane commence la maternelle.

Je lâche ma bombe :

– Et vous êtes heureuse dans ce choix ? Ma question revient à demander à un carnivore comment il fait pour aimer la viande alors qu’on est végétarien. Elle répond :

– C’est important d’être présente durant les premières années de vie de ses enfants.

– Ce n’est pas ce que je vous ai demandé. Êtes-vous heureuse avec votre décision ?

Les larmes qui étaient jusqu’alors d’infimes petites rigoles glissant le long de ses joues se mutent en de véritables torrents. Victor- Zouets lève la tête. Je lui fais coucou avec mes doigts devant le visage. Il rit et retourne à ses jeux. Maman peut pleurer tranquille. Elle hoquette entre deux sanglots :

– Je suis comptable agréée, vous savez… Je l’encourage :

– Et ?

– Bien… De me retrouver à la maison sans aucun adulte à qui parler avant 18 h et à faire  la même sempiternelle routine… Je ne me sens pas trop valorisée. Et en plus, je n’ai absolument aucune minute à moi.

– J’imagine… Dormez-vous bien ?

Elle émet un petit rire sans joie.

– Je ne sais plus ce que c’est que de dormir plus de 3 heures d’affilée.

– Mais votre conjoint participe-t-il aux tâches de la maison ?

– Heu… parfois le samedi il donne le bain à Victor.

– Je vois. Ça doit vous soulager…

– Docteur… je n’en peux plus. Je suis épuisée et je rêve de tout abandonner et de me louer une chambre d’hôtel pendant deux jours pour aller y dormir en paix.

– C’est bien, vous avez des projets. Tout n’est pas perdu. Et je lui souris gentiment.

Elle sourit un peu à travers ses larmes. J’ai soudain retrouvé de la bienveillance en moi et je désire vraiment l’aider.

– Est-ce que vous avez maigri ?

– De 15 livres.

– Vous sentez-vous déprimée ? Elle acquiesce d’un signe de tête.

– Vous connaissez la dépression post-partum ?

Nouvel acquiescement silencieux.

– Vous seriez d’accord pour prendre de la médication ? Je crois que c’est ce dont vous souffrez. Il est urgent d’en parler à votre mari et de recevoir de l’aide de votre entourage.

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Je peux demander à votre CLSC de communiquer avec vous.

Après moult explications et argumentation, elle accepte finalement d’essayer les antidépresseurs. Et elle me demande de voir aussi ses deux enfants, qui ont commencé à faire de la fièvre durant la nuit. Je devrais devenir voyante. J’ai du talent. Et aucun risque que la RAMQ ne vienne m’inspecter. Au bout d’une heure toute la petite famille est sortie, ma salle d’attente est bondée et je suis éreintée. Un bon café me ferait le plus grand bien. Je descends en chercher un en bas, à l’étage de la pharmacie. Il y a de la gadoue sur les marches que je descends à la volée… pour me retrouver sur le dos en plein milieu de l’escalier avec une douleur des plus atroces à l’angle costo-vertébral gauche.

Je rampe pour descendre avec des sueurs froides, des points noirs dansant devant mes yeux. La douleur est insupportable et il n’y a personne pour m’aider. Je suis incapable de crier et me vautre par terre de souffrance. Je vomis. Mais qu’est-ce que je me suis fait ? Les bruits deviennent assourdis et je vois une paire de bottes près de mes yeux.

– Docteur ! Docteur ! Qu’avez-vous ? Monsieur Dickens.

Je murmure :

– Je suis tombée. J’ai mal…

Contre toutes attentes, il sort un téléphone cellulaire de la poche intérieure de son pardessus. Incroyable ! Un monsieur du XIXe siècle adepte de la technologie moderne !

– Je compose le 911, Docteur !

– Non, non…

Esquissant un sourire en coin, il me dit :

– Vous préférez que j’aille vous conduire moi-même aux urgences ?

– Je ne vous savais pas si drôle,

Monsieur Dickens…

D’une main incertaine, il réussit à composer le 911. Il sort ensuite un mouchoir de tissu avec ses initiales brodées dessus et, silencieux, il m’essuie doucement les coins de la bouche. Du vomi, sans doute. Je me sens rougir. L’ambulance arrive enfin. Ma douleur est ahurissante. J’en pleure. Dans 15 minutes, j’arriverai à mon urgence, bien ficelée dans une couverture rouge, mais au moins sans vomi autour de la bouche.

Mon honneur est sauf.

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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