Bordeaux 2010 à l’aveugle

« Après avoir retiré les fioles du cellier, je les ai recouvertes une à une de papier d’aluminium afin de masquer leur identité. Pendant cette...»

Bien boire

PAR DANIEL BERGERON

Encore une fois cette année, j’organisais une dégustation portant sur les vins de Bordeaux avec les mêmes amis dégustateurs, et c’était le prometteur millésime 2010 qui était en vedette. Laissez-moi, au cours des lignes qui suivent, vous raconter cette belle soirée qui fut extrêmement enrichissante.

Nous sommes un mercredi et il est environ 16 heures.

bordeaux-bergeron-f1-fc-pJe suis de retour du travail et peux maintenant me consacrer à la préparation des vins pour cette dégustation. Les vins sont placés à la verticale dans mon cellier avec le bouchon à moitié entré dans le goulot, car j’avais pris soin d’ouvrir les huit fioles le soir auparavant afin de vérifier leur état. Et cette vérification ne fut pas vaine, car un des vins avait une odeur de liège lors de son ouverture : il était bouchonné. J’avais ainsi pris une décision avisée et ai pu échanger le vin défectueux avant la tenue de l’activité.

Après avoir retiré les fioles du cellier, je les ai recouvertes une à une de papier d’aluminium afin de masquer leur identité. Pendant cette opération que j’exécutais machinalement, je me disais à quel point j’adore organiser ce genre d’exercice pour des passionnés de vin comme moi. Et j’étais curieux de voir comment ce millésime se comporterait. Lors d’une dégustation en automne 20131, le viticulteur Christian Dauriac mentionnait que 2009 et 2010 sont, selon lui, les deux meilleurs millésimes depuis fort longtemps. De plus, mes différentes lectures faites au cours de la dernière année me laissent croire que 2010 sera un millésime pour la longue garde, tandis que 2009 sera plus accessible en jeunesse, avec un fruit plus expressif. Mais la meilleure manière de se faire une idée réside dans la dégustation.

Voilà, c’est terminé ! Les bouteilles sont alignées sur le comptoir de la cuisine et, en regardant leur profil tout à fait similaire, il me vient alors une idée. Pourquoi ne pas demander à un des convives de déplacer les bouteilles aléatoirement à mon insu et ensuite d’y apposer, pour chacune, un numéro de 1 à 8 ? Ainsi je ne saurais pas à quel endroit se situe chacun des vins et je pourrais participer à l’exercice de manière semi-aveugle. Cela permettrait de pallier l’absence annoncée à la dernière minute d’un des convives.

Les préparatifs vont bon train, le temps file et j’entends un cognement à la porte. Ça y est, quelques dégustateurs arrivent et les autres suivent peu après. Il est 18 h 30, heure à laquelle je les ai conviés et nous pouvons donc commencer la dégustation. Les gens prennent place à la table, je leur offre un excellent Château Doisy-Daëne sec 2010 en guise d’apéro et leur distribue une grille à remplir pour évaluer les vins. Ils devront noter les vins sur cent points, en donner une brève description et tenter de deviner si le vin est de la rive gauche (constitué de cabernet sauvignon et de merlot) ou de la rive droite (merlot et cabernet franc principalement). Je leur spécifie qu’il y a quatre vins de chaque rive et place les vins numérotés aléatoirement au centre de la table pour que les gens puissent se servir eux-mêmes et déguster les vins un à un.

De mon côté, j’installe huit verres sur le comptoir dans lesquels je place environ 50 mL de chaque vin pour faire le même exercice. C’est très difficile de faire une dégustation de plusieurs vins de la même région et, par surcroît, du même millésime, je m’en rends compte une fois de plus. Le silence règne dans la cuisine, car j’ai demandé aux dégustateurs de prendre environ une heure pour noter les vins et de ne pas influencer les autres par leurs commentaires. On prendra donc notre temps pour y aller de manière la plus technique possible, et on dévoilera ensuite les vins pour les revisiter et mieux les apprécier.

La dégustation demande beaucoup de concentration quand on veut la faire le plus professionnellement possible. C’est un exercice à la fois difficile, constructif et amusant. Chacun utilise sa propre stratégie; dans mon cas, je commence par regarder chacun des verres pour observer la coloration, mais cette étape donne peu de renseignements instructifs dans ce cas-ci, car les vins proviennent de la même région et sont issus du même millésime. Par la suite, je m’attarde aux arômes dégagés par les vins en les humant un à un, tout en prenant soin de consigner mes observations comparatives dans la grille fournie. Certains vins s’expriment mieux en s’aérant au cours de cette étape de la dégustation. Puis vient la mise en bouche. Il faut considérer les points suivants : l’attaque, le milieu de bouche et la finale ou, si vous préférez, la persistance après avoir avalé le vin.

Le temps alloué est écoulé et les dégustateurs me remettent leur grille d’évaluation pour que je puisse compiler les notes et établir l’ordre de préférences des vins. Par la suite ils sont dévoilés au grand jour et on peut enfin connaître leur identité. C’est le Château Poujeaux, Moulis-en-Médoc qui se classe au premier rang, suivi de très près par le Château Corbin, Grand Cru Classé, Saint-Émilion et le Château La Garde, Pessac-Léognan à égalité en deuxième position. En analysant plus en détail le tableau des résultats, on constate que les quatre premiers vins se sont détachés des quatre autres selon les notes moyennes. De plus, tous les vins de la rive gauche se positionnent dans les cinq premiers, seul le Château Corbin (Saint-Émilion) a réussi à s’introduire parmi eux. Concernant le Benjamin de Beauregard (deuxième vin du Château Beauregard à Pomerol), il a probablement été le plus mystérieux de tous les vins. Je l’ai personnellement classé au dernier rang, comme plusieurs convives d’ailleurs, mais deux personnes l’ont placé dans les premières positions. Les dégustateurs ont eu beaucoup de difficulté à départager les vins de la rive gauche de ceux de la rive droite, ce qui, j’en conviens, n’était pas un exercice facile. Mais qu’en est-il du millésime 2010 àBordeaux, est-il à la hauteur des attentes ?

La majorité des dégustateurs ont mentionné que les vins étaient encore beaucoup trop jeunes pour être bien appréciés en ce moment. Ils sont principalement axés sur l’élevage, laissant le fruit plus en retrait. La matière tannique est bien présente et plus ou moins accessible
pour le moment. Contrairement aux 2005 et aux 2009, qui montraient une certaine accessibilité en jeunesse par leur fruit bien expressif, les vins de 2010 demanderont plus de temps avant de bien s’ouvrir et de s’harmoniser. Il faudra s’armer de patience, mais lorsque le temps aura fait son œuvre, on pourrait avoir de très beaux vins. Si j’avais un conseil à vous donner concernant l’achat des 2010, je vous suggérerais d’acheter des vins de châteaux moins prestigieux, considérant le prix demandé, et d’y aller avec ceux que vous connaissez bien et qui vous donnent toujours satisfaction.

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QUELQUES NOTES SUR LES VINS DÉGUSTÉS

  1. Château Poujeaux, Moulis-en-Médoc : Il y a un bel équilibre entre le fruit et l’élevage au nez. Le fruit se dévoile magnifiquement en bouche et la matière tannique est très présente, mais relativement accessible.
  2. Château La Garde, Pessac-Léognan : Le nez, très charmeur, tire sur le café, le cèdre et le fruit qui ressort à l’aération. Les tannins sont bien présents, jeunes, et la finale est très longue.
  3. Château Corbin, Saint-Émilion : L’élevage est très perceptible au nez avec des notes de torréfaction, de réglisse et de cannelle. La bouche montre une certaine souplesse avec une belle acidité et un beau fruit.
  4. Château Lilian Ladouys, Saint-Estèphe : Le nez évoque le moka, la réglisse, et le fruit est en retrait. On y trouve beaucoup de matière en bouche, mais il est encore très jeune.
  5. Château Labégorce, Margaux  : Des arômes de chocolat, de caramel et de cerise s’expriment généreusement. La matière est bien présente, et la finale, asséchante.
  6. Château La Dauphine, Fronsac : Des arômes de fruit bien mûr, de réglisse et de graphite se dégagent. La bouche offre une matière plus fluide et acide avec une longueur moyenne.
  7. Château Puygueraud, Côtes de Francs : On perçoit des arômes de cèdre, de cassonade avec une touche végétale. La matière est présente mais asséchante.
  8. Benjamin de Beauregard, Pomerol : Une odeur très désagréable de médicaments prend toute la place. La bouche montre cependant une matière plus accessible et une bonne rondeur.
Professeur de chimie organique et de chimie du vin au CEGEP de Lévis-Lauzon. Titulaire d'une maîtrise en chimie organique. Administrateur pour le site fouduvin.ca Pour lui écrire : daniel.bergeron@cll.qc.ca

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