Diptyque espagnol

« L’une aguichante, provocatrice. L’autre douce, contemplative, à la fois nostalgique et secrète. Comment ne pas tomber amoureux fou de ces...»

Récit de voyage

PAR CLAUDE GARCEAU, MD

Seules quelques heures de train haute vitesse les séparent. Qui s’en approche constate tout de suite qu’elles ont des énergies dissonantes : la première s’offre à vous tout de go, est mille éclats la nuit, puis vous laisse pantois au petit matin sur les bancs d’une gargote sans nom. L’autre, plus pudique, est le feu que l’on espère longtemps dans la nuit noire. On la désire sans espoir et un jour, contre toute attente, elle se donne à vous. Mais, au fond, vous l’avez conquise de haute lutte…

 

BARCELONE, FÊTARDE ET PROVOCATRICE

Décidément, Barcelone vit sa modernité.
Des collines l’enserrent. En fin d’après-midi, il faut monter Monjuïc, le tertre célèbre des jeux olympiques. Il faut serpenter ses escaliers à n’en plus finir et rêvasser dans un jardin de roses entouré de statues de Botero. Il faut s’éblouir des fresques sauvées des églises catalanes au musée national. Il faut redescendre vers la mer et se transformer un instant en un compagnon de Christophe Colomb. Il faut s’imaginer un instant être un marin dans un galion harnaché de voiles blanches avec une immense croix rouge tout au centre et sillonner les mers pendant des années dans l’espoir de trouver de l’or ou de l’argent. Par milliers, les fils de Barcelone ont quitté ses rivages pour des terres lointaines. Ils partaient jeunes, revenaient des années plus tard, hagards, ayant perdu la majorité de leurs compagnons d’infortune. Heureux furent ceux qui périrent noyés, les autres étant criblés de flèches dans quelques recoins de l’Amazonie. Eldorado ! Les survivants étaient peut-être riches, mais des conquêtes, ils en gardèrent un cœur flétri à jamais.

Bien plus tard, Barcelone devint la muse des idéaux d’avant-guerre : des jeunes gens venaient de tous les pays se joindre aux forces républicaines, et même du très catholique Québec pour défendre la fraternité, le progrès, le partage. Les idéaux égalitaires de toute cette génération ne résistèrent pas longtemps aux forces de Franco. Celui-ci brisa Barcelone, la fière, et la garda recluse pendant plus de 40 ans.
Barcelone affiche par endroits des allures de grande dame du siècle. Une cathédrale jamais finie, la Sagrada Familia, lance ses flèches toutes tordues dans un quartier autrefois prolétaire. Dans des avenues ombragées, on peut voir des immeubles sertis d’éclats de verre ou de céramique, l’art nouveau faisant l’amour à la rue…

À Barcelone, la vie ne peut être qu’intense. Il faut goûter la cuisine moléculaire, courir sur son bord de mer, fêter avec les autres fêtards, brûler la chandelle dans mille conversations inutiles et bien arrosées, aimer les hôtels terrasses et faire comme tous les autres vivants de Barcelone : se lever vers 11 heures du matin, prendre un café et recommencer… Mais un matin, voilà qu’un train m’attend.
Direction : Séville.

 

SÉVILLE, SAGE ET SECRÈTE

Le train à haute vitesse quitte les faubourgs de Barcelone à 240 km à l’heure. J’ai pris mes aises dans un compartiment de première, mais je ne me comprends plus. Une grande mélancolie s’est emparée de moi. Et pourtant, j’ai eu la belle vie hier : une fête dans le quartier Barceloneta. La propriétaire du restaurant bien coté m’a invité : tapas par-dessus tapas, confidence par-dessus confidence en français, en anglais ou en espagnol, j’étais polyglotte… Elle m’a servi des boquerones (de petits anchois au vinaigre), des chocos (petites seiches), du poulpe dans son encre, des morceaux très fins et tranchés avec brio de jamones et toutes sortes de créations culinaires complètement éclatées. Par souci de pudeur, je ne donnerai pas la description des assiettes. Ce serait par trop indécent.

Mon état d’esprit, dans ce train rapide, me laisse suspecter que des substances illicites (ingérées évidemment sans mon consentement libre et éclairé) font de l’effet dans mon petit cerveau d’interniste peu habitué à la chimie moderne.

Ce voyage Barcelone-Séville, quel calvaire ! Je flippe. Et disjoncter à 55 ans, c’est indigne. Les banlieues de Barcelone ont autant de charme que les attraits du boulevard Hamel, le centre de l’Espagne est revêche et les abords de Séville, en ce mois d’octobre, sont aussi frisquets qu’une amante qui vous quitte sans préavis. L’automne, à Séville, les arbres ne portent plus d’oranges, les femmes ne sortent des chaumières que pour fumer d’ignobles clopes, et les sexagénaires frigorifiés n’osent pas se baigner dans la piscine de l’hôtel.

Mais le temps aidant, je finis par émerger de mon grand brouillard. Il est 16 heures et je me précipite vers la cathédrale. La lumière est magique. Elle fut une mosquée pendant plus de 300 ans avant d’être chrétienne. On reconnaît facilement la tour d’où le muezzin rythmait le temps. Ici, des mains musulmanes ont louangé un autre dieu, et çà et là, sur les murs blanchis, de grandes cursives font la louange d’Allah.

Puis, un matin, les musulmans furent tous regroupés sur un rivage. Une bourse pleine d’or leur donna le droit d’échapper au bûcher, à l’apostolat ou à l’esclavage. Les yeux fermés, je me plais à imaginer le calife se retournant pour capter les images d’un monde perdu à jamais : une belle cour ombragée avec une fontaine et ses larmes amères de vaincue.

Les dernières calèches évacuent lentement le parvis de la cathédrale. Pour ma part, mes pas me portent au hasard vers la Juderia, l’ancien quartier juif derrière le château. Petites ruelles, des venelles qui ont résisté au modernisme triomphant du début du siècle. Les lumières du jour s’estompent, et peu à peu, des milliers d’âmes sortent de l’ombre. Des Allemands aux tatouages agressifs, des Texans pour qui c’est la première vraie aventure à l’aube de la retraite et des Japonais si loin, si loin de tout repère, si mésadaptés qu’on voudrait être la main qui leur donne un peu de réconfort.

Cette nuit à Séville, comme bien d’autres, sera magique. Il y aura le doux parfum d’une terrasse étoilée, les rires des expatriés oisifs, la musique des groupes gitans qui vous invitent à les aimer. Il y a surtout tous ces gens qui ont trimé dur et qui aspirent aux fruits de leur labeur.

Je retrouve le goût du temps, le temps de m’asseoir dans une petite place délimitée de murs ocre, le temps d’écouter le bruit de l’eau ruisselant d’une fontaine. Je partage l’intimité de la famille qui tient la même table depuis 100 ans et qui m’apporte, en plus de la nourriture, du soutien pour mon âme. Les heures s’écoulent lentement. Deux gitanes aux gestes cambrés invitent les passants à découvrir la sensualité du flamenco dans un recoin, au bout de la place. Je me lève, et envoûté, je les suis des yeux.

Dans sa jeunesse, Séville n’était que fougue et conquête, et maintenant, en femme mûre, elle est accueillante, belle et lumineuse, un havre pour les amants de la vie qui ont déjà longuement vécu.

Le peintre Romero de Torres a peint les caractères opposés et complémentaires que sont ceux de Barcelone et Séville. Une vraie métaphore de l’âme espagnole. L’une aguichante, provocatrice. L’autre douce, contemplative, à la fois nostalgique et secrète. Comment ne pas tomber amoureux fou de ces deux villes pleines de trésors ?

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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