Du Ritalin imposé… par la faculté!

« J'ai été un peu chamboulé par la lecture de l’article « Études sous influence, se doper aux médicaments d’ordonnance pour réussir... »

Note de la rédaction : Ce troublant témoignage nous a été fourni par un médecin qui, vous le comprendrez, désire préserver l’anonymat le plus complet sur son histoire. Nous saluons toutefois son courage, car il n’est jamais facile de révéler publiquement comment les choses se passent « de l’intérieur ». Aussi, la rédaction de Santé inc. tient-elle à remercier sincèrement ce médecin pour le partage de ce difficile témoignage qui, espérons-le, éveillera certaines consciences dans le milieu de la médecine.
La rédaction.

J’ai été un peu chamboulé par la lecture de l’article « Études sous influence, se doper aux médicaments d’ordonnance pour réussir sa médecine » qui a été publié dans l’édition mars/avril 2014. Ça m’a fait revivre des émotions liées aux pires moments de ma vie. Vous comprendrez en lisant la suite pourquoi je ne nomme ni les gens ni les lieux.

Permettez-moi de vous raconter mon histoire personnelle avec les neurostimulants. Ça vous donnera un autre son de cloche.

Dans mon cas, c’est le directeur de mon programme de résidence qui m’a « très fortement suggéré » de prendre du Ritalin. Et l’expérience fut très désagréable. Pas loin d’être catastrophique, en fait.

Vu les effets secondaires majeurs (anxiété, dépression, idées suicidaires même), et la honte qu’on ressent quand on demande à un médecin de nous en prescrire, et quand on doit se cacher pour en prendre, j’ai de la difficulté à croire que des étudiants en médecine qui sont en bonne santé puissent prendre de manière régulière ces médicaments. À la limite, en prendre une fois, pour l’essayer, en subtilisant un échantillon ramassé sur un comptoir d’un psychiatre en cachette, je pourrais comprendre. Mais en prendre régulièrement, ça me dépasse.

Voici mon témoignage, vous en ferez ce que vous voulez. Mais je pense que le diffuser ouvrirait des yeux, voire aiderait d’autres résidents qui pourraient se retrouver dans la même situation.

À l’époque, j’étais R4 dans une spécialité médicale. Inscrit dans une faculté de médecine francophone au Québec.ritalin-gravel-f1-fc_p

Le directeur du programme me dit qu’il est inquiet de la perspective que je ne passe pas « haut la main » l’examen du Collège Royal. Il me propose de retarder d’un an la fin de ma résidence.

Je suis sous le choc. Je ne comprends pas. Mes évaluations ont toujours été adéquates. Je me considère comme adéquat. Pas le meilleur, mais pas le pire. Juste adéquat.

C’est précisément ce qui le dérange. Je cite ses paroles exactes : « Si tu vas au Collège comme prévu, tu vas avoir la note de passage de 70 %. Mais nous, le département de [X] de la faculté de [Y], on forme les meilleurs spécialistes en [Z] au Canada. C’est une question de réputation. On serait plus à l’aise que tu y ailles l’an prochain. »

Je suis estomaqué. J’énumère les conséquences sur ma vie personnelle : un an de plus à ne rien faire d’autre qu’étudier et lire sans avoir de vie, perdre un an de salaire, retarder le projet de fonder une famille… Tout ça pour préserver la réputation du département ?

Je cite sa réponse : « Beaucoup de subventions en recherche dépendent de notre réputation. Les équipements viennent avec ces subventions. Et l’agrément du programme s’en vient. On veut être le meilleur programme. Autant pour les résultats au Collège Royal que pour la pyramide d’enseignement. Un autre problème si tu finis dans les délais, c’est que puisqu’il n’y a pas de résident l’année après toi, il n’y aura pas de R5 chez nous pendant toute une année. L’enseignement va en souffrir… » Même aujourd’hui, je n’en reviens pas de cette réponse.

Je réitère qu’il n’est pas question que je retarde d’un an. Il me demande de prendre le temps d’y penser. Puis, il me donne ma dernière évaluation de stage. Résultat : inférieur aux attentes partout. Je n’en crois pas mes yeux. Jamais durant le stage on ne m’avait dit que je ne travaillais pas bien ou que j’avais des lacunes. Je demande des explications. Qu’est-ce que j’ai fait d’inadéquat ? Une technique en particulier ? Un sujet que je ne maîtrise pas ?

Sa réponse : « Il n’y a pas une chose en particulier à te reprocher. C’est plutôt pour ouvrir la porte à la possibilité de retarder la fin de ta résidence. Mais tu pourrais toujours améliorer tes connaissances en lisant plus. »

Pourtant, je ne fais que ça, lire et étudier ! La rencontre se termine sur un ton très peu amical. J’avais pourtant de bonnes relations avec lui auparavant…

Une semaine plus tard, il me convoque à nouveau. Je reste sur ma position. Voilà ce qu’il me propose maintenant : « Dans une réunion de directeurs de département, j’ai entendu quelqu’un dire qu’un résident en difficulté a pris du Ritalin et que ça l’a aidé. Tu devrais aller consulter. En fait, si tu en prends, nous sommes prêts à te laisser t’inscrire à l’examen du Collège Royal cette année. »

Ma réponse : « Depuis quand je suis un résident en difficulté ? Vous avez dit vous-même que j’aurais la note de passage à l’examen, mais que ce n’est pas assez pour vous. Du Ritalin, c’est bon pour les gens qui ont un déficit de l’attention. Franchement, pensez-vous qu’on peut faire ses études en médecine et se rendre R4 avec un déficit de l’attention non diagnostiqué et non traité ? »

Je cite textuellement sa réponse : « Si tu ne prends pas de Ritalin, ne te présente pas à l’hôpital pour le début de ton prochain stage. Ta prochaine évaluation de stage pourrait être carrément un échec. »

C’est dégueulasse comme ça, oui. Je ne vois toujours pas d’autre mot pour qualifier les propos de mon directeur.

Alors débute la spirale. Cherche un médecin de famille. Attends le rendez-vous. M’absente de l’hôpital pour y aller. Explique la situation. Le médecin refuse de me prescrire du Ritalin. Il me trouve anxieux et me prescrit une benzodiazépine. Début du prochain stage. Rencontre avec le directeur du programme :

« Nous ne sommes pas à l’aise que tu reviennes sans médication, retourne chez toi. » Je fulmine. Comment expliquer à ma compagne que je ne vais pas travailler à l’hôpital ? Honte. Je cherche un second médecin de famille. Attends le rendez-vous. J’épuise ma banque de vacances. Je ne reçois plus de paye. Et je devrai reprendre ce stage plus tard. Vois le second médecin de famille. Refuse de me prescrire du Ritalin. Me signe un arrêt de travail (trouble d’adaptation) pour que l’assurance-invalidité me paye un peu. Ça y est, mes primes d’assurance vont augmenter. Me réfère en psychiatrie pour évaluation de TDAH. Attends le rendez-vous. Toujours chez moi. Pas capable d’étudier. Honte. Anxiété. Ça commence à être difficile de trouver des excuses pour expliquer à mon entourage pourquoi je ne vais plus travailler à l’hôpital. Je dis que j’ai pris un mois sans solde pour étudier. Mais ça devient deux mois… Vois le psychiatre. Pas de TDAH, donc pas de Ritalin. Il me conseille d’aller discuter avec le directeur du programme, car selon lui, cela doit s’expliquer par un important conflit interpersonnel. Ce que je fais. Ce dernier me répond qu’il n’y a pas de conflit. Il tient sa position : pas de Ritalin, pas de retour à la résidence. Donc, je prends un rendez-vous dans une clinique privée spécialisée dans l’évaluation du TDAH chez l’adulte. Rencontre infirmière, psychologue et psychiatre. Conclusion : pas de diagnostic de TDAH franc, mais dans le contexte, il est justifié de faire un essai avec le Ritalin.

ritalin-gravel_f2-fc_pJe prends ma première capsule. Après 45 minutes m’apparaît la pire céphalée de ma vie. Je ne peux rien faire d’autre que me coucher. Je suis incapable de fonctionner. Et je deviens très anxieux. Je panique en pensant à tout ce qui m’arrive. Après plusieurs jours, je rappelle le psychiatre qui change la médication pour la forme ayant une longue action. Même chose, mais ça dure plus longtemps. Après plusieurs jours, il la change pour un autre médicament de la classe des inhibiteurs de recapture de la norépinéphrine. C’est encore pire. Je n’ai plus de céphalée, mais après quelques jours, mon anxiété atteint des sommets. J’ai maintenant tous les symptômes de dépression du DSM. Mais le pire, ce sont les pensées suicidaires. Pas toujours là au début, mais de plus en plus présentes après quelques jours. Puis, il y a des images suicidaires, sous formes de flash visuels, qui apparaissent régulièrement dans ma tête. Je suis en voiture, puis j’ai un flash : je me vois dévier de ma voie et percuter de plein fouet le camion qui s’en vient de l’autre côté. Ça dure quelques secondes. Mais ça me perturbe pour des heures ensuite. Je suis à l’épicerie, je vois une ampoule sur une étagère. J’ai un flash : je me vois pendu au bout d’une corde attachée au plafond, proche de l’ampoule en bas de l’escalier au sous-sol. Je passe devant l’hôpital, j’ai un flash : je revois un collègue me raconter que la meilleure manière de se suicider, c’est une perfusion de potassium. Je sais où il y en a. Je sais où je le ferais. Dans le bureau du directeur de programme. Je me mets sérieusement à planifier le tout. Calculer la dose requise, le temps que ça prendrait, le moment idéal pour que ce soit lui qui me retrouve… C’est comme ça 24 heures sur 24. C’est intenable. Je suis seul. Malheureux. Ma vie n’a plus de sens. Je n’en peux plus.
Je jette tous ces médicaments dans la toilette. Je raconte tout à ma conjointe.

Ça soulage tellement! Le lendemain, j’appelle un autre département de ma même spécialité médicale dans une autre ville. Je demande d’aller faire un stage chez eux. Ils acceptent ! Après quelques jours seulement sans médication, l’anxiété diminue. Je n’ai plus de symptôme dépressif ni de pensée suicidaire. Je reprends le collier. Un peu rouillé par l’arrêt de quatre mois, mais je tombe sur des patrons chaleureux, compréhensifs et qui apprécient mon travail. Et ça fait du bien d’aider les patients aussi. Après quelques jours à peine dans ce milieu, je me sens bien. J’ai repris confiance en mes moyens. L’avenir se dessine à nouveau. Je reste dans ce milieu le plus longtemps que je le peux. Mes évaluations sont bonnes. Selon eux, je n’aurai pas de problème à l’examen du Collège.

Je dois tout de même retourner dans mon milieu d’origine. L’ambiance n’y est plus la même. La confiance n’y est plus. Je me méfie. Je fais mon temps. Les contacts avec le directeur de programme sont minimaux. Étant donné les bonnes évaluations de l’autre milieu, il n’a pas le choix de me laisser me présenter aux examens du Collège Royal, dans les temps prévus.

Je réussis l’examen sans problème.

Pas avec l’aide des neurostimulants, mais bien malgré les neurostimulants, qui m’auront presque coûté la vie.

Un de mes évaluateurs à l’examen du Collège m’a même trouvé assez bon pour m’offrir de travailler dans son milieu. J’ai accepté et je suis très heureux où je suis maintenant. Très bonne ambiance de travail, je donne le meilleur de moi-même pour les patients, on a fondé la famille, la santé va très bien, je n’ai plus jamais eu d’anxiété, de déprime et encore moins d’idées suicidaires !

Malheureusement, je garde toujours une amertume profonde envers le directeur de programme en question. J’essaie de mettre ça derrière moi. Mais, ce qui m’a convaincu d’écrire ce témoignage et de le rendre public une fois pour toutes, c’est qu’il y a quelques mois, un autre résident en quatrième année de la même spécialité m’a appelé, en détresse, pour m’expliquer qu’il vivait sensiblement la même situation…

santeinc.com

La parole est à vous!

Pour poser une question, envoyer un commentaire, une lettre, un témoignage, un article d’opinion ou une analyse personnelle…

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

Vieilles bouteilles, frais bonheur

«D’un point de vue vigneron, le bouchonnage reste l’ultime action œnologique dans l’élaboration d’un vin. C’est aussi la seule qu’il…»

Pétoncles poêlés, salsa maison

«Quand vient le temps de passer de la terrasse au confort de notre salle à manger, c’est aussi l’occasion de profiter pleinement…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD