Nouvelle génération

« Et là, d’un seul coup se produit la chose la plus extraordinaire et inattendue : une énorme flaque d’eau commence à se former entre ses pieds... »

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT

ILLUSTRATION : NATHALIE DION

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Onze heures quarante-cinq. Mes consultations de la matinée sont terminées. J’ai faim. Et j’ai mal. AOUCH ! est la complainte silencieuse que j’ai le plus souvent psalmodiée depuis un mois.

En effet, je me suis fracturé une côte lors d’une chute effrénée dans l’escalier de ma clinique. Résultat : j’ai été soit abrutie par le Dilaudid soit courbée en deux par la douleur au cours des deux semaines qui ont suivi ma chute. J’ai dû m’absenter du travail et subi l’humiliation d’être transportée par ambulance dans mon urgence, pleurant de douleur. J’ai triomphé de la déchéance de la jaquette bleue, de la chaise d’aisance et des rôties détrempées, et tout cela sous le regard placide — surplombant ses lunettes de lecture — de Chéri. Il écrivait sagement ses cartes de Noël pendant que je surfais entre la douleur cuisante et la béatitude artificielle de la morphine. La zénitude de cet homme m’étonnera toujours.

Un mois plus tard, me voilà de retour au bureau où chaque torsion du tronc m’arrache une grimace douloureuse. La moindre vieille dame s’agrippant à mon bras pour se lever de la table d’examen se mue en une dangereuse menace à mon intégrité. Je deviens donc un risque pour elle de voir une fracture de hanche s’ajouter au palmarès de ses nombreux problèmes de santé; sa méchante docteure lui ayant refusé son bras à la dernière seconde. Que voulez-vous, c’est elle ou moi. On dit que l’humain confronté à la douleur ou à la mort se choisira aux dépens de sauver son prochain. Je confirme que l’adage est vrai dans mon cas. Regardez un peu ce qu’on nous enseigne dans les avions lors de la démonstration de l’hypothétique pose du masque d’oxygène. Je n’ai rien inventé. Par conséquent, j’estime qu’il y a peu de chances que vous me voyiez un jour, sous le regard humide de mes proches, recevoir une médaille de bravoure des mains du gouverneur général pour avoir sauvé une vieille dame d’une malencontreuse chute. Hélas, je pulvérise le mythe du médecin héroïque et à l’abnégation tapageuse : je suis une vilaine égocentrique qui s’assume.

Je suis brusquement tirée de mes sombres réflexions par des coups discrets frappés à la porte de mon bureau. Je soupire :

– OUI ?
C’est Nicole, ma secrétaire. La cinquantaine replète, efficace, rusée et douée d’une mémoire prodigieuse, elle m’est devenue rapidement indispensable :
– Léa… j’ai une représentante pour toi.

L’inspecteur des impôts sur le revenu serait mieux accueilli. Le mot « représentant » me hérisse le poil. Nous, les médecins, devenons des vaches à lait parasitées par des vendeurs de tout acabit. Allez faire réparer votre voiture et mentionnez que vous êtes médecin pour voir. On vous estime crédule, plein aux as et trop occupé pour remarquer le gonflement subit de 30 % de votre facture. Ils en profitent tous : du coiffeur qui vous demande juste une « petite prescription » d’antibiotique pour junior au conseiller financier dissimulant une commission généreuse à la vente de vos placements, quand ce n’est pas la femme de ménage qui pique çà et là votre chaîne en or ou votre bague offerte par chéri pour votre 40e anniversaire. Nous sommes des poires navrantes de naïveté qui, non contentes d’engraisser deux paliers de gouvernement avec notre salaire, arrosons généreusement toute une basse-cour de pique-assiettes. Je suis donc d’une humeur massacrante pour recevoir notre représentante actuelle. Et n’oublions pas : je suis affamée. Rien pour arranger mon état d’esprit. Je m’enquiers auprès de Nicole :

– Une représentante de quoi ?
– Un logiciel pour les iPad, je crois. Dans un claquement de langue :
– Je n’en ai pas besoin.
Nicole risque :
– Elle insiste, et d’après moi, elle va
coller longtemps ici tant que tu ne l’auras pas rencontrée.
– Grrrrr. Quelle plaie !

Nicole hausse les épaules en gloussant et referme la porte. Elle s’est vite habituée à mon fichu caractère.

Je soupire. Je n’y échapperai pas. Autant me débarrasser de cette corvée maintenant. J’ai à peine le temps de me lever de ma
chaise (encore péniblement, il va sans dire) que ma porte s’ouvre à la volée et une rouquine au visage rougeaud entre en coup de vent, menaçant de me jeter de nouveau dans ma chaise. Elle est armée des dépliants et d’une tablette où y est gravé un logo de compagnie de logiciel de rédaction de notes à composition vocale. Elle me brandit ladite tablette sous le nez:

– Bonjour Docteur ! Voici notre nouvel outil qui va révolutionner la rédaction de vos notes de dossier !

Pas de bonjour. Pas d’excusez-moi de vous déranger. Rien. Voilà tout pour décupler mon irritation et la transformer en rage meurtrière. Cette tablette semble d’une grandeur parfaite pour lui entrer au travers de la gorge. J’émets un grognement évoquant un berger allemand en réaction à un facteur qui l’aurait gratifié d’une chiquenaude sur le nez devant sa gamelle pleine de bouffe :

– Je vous ai invitée à entrer ? Imperturbable, la rouquine en remet :
– Votre secrétaire m’a dit que vous pourriez me recevoir !
Nicole, l’œil torve, est derrière elle et n’apprécie visiblement pas qu’on l’utilise de façon intempestive. Elle proteste :

– Oui, mais je ne vous avais pas dit d’entrer comme ça dans son bureau! Puis, me jetant un regard chargé d’excuses : Désolée, Léa…

Depuis 2 ans qu’elle est mon bras droit, rien à ce jour n’est encore parvenu à me mettre en colère contre Nicole.

– Tu n’es pas imputable de l’impolitesse de cette dame…

La dame en question n’est pas perturbée le moins du monde. Elle glousse :

– Voyons, voyons, c’est de l’enthousiasme, pas de l’impolitesse ! J’ai eu le diplôme d’employée du mois et j’ai gagné une croisière grâce à mes méthodes !

De plus en plus irritée, je lui dis :

– Je ne suis pas intéressée. Vous perdez votre temps.
– Vous allez justement en gagner du temps avec ce logiciel !

De plus en plus en plus irritée, je croasse avec un claquement de langue :

– Je ne suis pas intéressée.

Et là, d’un seul coup se produit la chose la plus extraordinaire et inattendue : une énorme flaque d’eau commence à se former entre ses pieds. Je suis interloquée. Elle fait dans son froc à cause de moi ?

La rouquine fixe avec stupeur le liquide qui lui dégouline entre les jambes. En un éclair, je comprends : elle est enceinte ! Son ventre tendu était dissimulé sous son manteau, et comme elle est un peu enrobée, sa grossesse n’était pas si évidente. Je questionne :

– Vous êtes à terme ?

Elle se tient le ventre à 2 mains et fait oui de la tête. Son visage rouge pâle est devenu rouge brique et couvert de sueur. Haletante, elle souffle :

– J’avais commencé à avoir des contractions ce matin, mais elles étaient irrégulières… c’est mon troisième.

Super. Un accouchement dans mon bureau. Je n’ai pas fait d’accouchement depuis ma résidence, c’est-à-dire il y a près de 15 ans.

Et ma clinique qui est à 25 minutes de l’hôpital le plus près. Je soupire. J’ai toujours détesté l’obstétrique. C’est imprévisible. Et quand ça va mal, c’est forcément un drame. Ou bien c’est la mère qui se vide de son sang, ou bien c’est le bébé qui souffrira de paralysie cérébrale, car je l’aurai échappé tout gluant de sécrétions et glissant comme une truite dans la poubelle. Sans compter la kyrielle de parents incompétents et de futurs bénéficiaires de la DPJ qu’il faudra bon an mal an mettre au monde. Je n’ai pas eu d’enfants moi-même.

Je sais trop ce que c’est de grandir sans mère. Je trouvais le pari trop risqué. Disparaître jeune et faire vivre la même chose à mon enfant, non merci. D’ailleurs, depuis quelque temps, Chéri m’asticote un peu là-dessus. Il aimerait faire un Chéri junior. J’ai réussi à retarder la confrontation en me réfugiant derrière ma fracture de côte. Mais tôt ou tard, Chéri reviendra à la charge.

Mme iPad se charge de me tirer de mon soliloque intérieur :

– AAAAAWWWCH !

Reprenant mes esprits et le contrôle de la situation, je m’écrie :

– Nicole, appelle le 911! Elle accouche !

Madame iPad est maintenant par terre en chien de fusil, tordue de douleur et gémissant sous la puissance des contractions.

Ce sera impossible pour moi de la transporter dans le petit salon au fond de la clinique, car je suis incapable de la soutenir avec ma côte cassée. Quant à Nicole, elle a une hernie discale. Hors de question pour elle aussi de soulever la patiente. Cette dernière va donc accoucher sur le plancher de mon bureau en attendant les ambulanciers. Nicole lui apporte un coussin qu’elle lui place derrière la nuque.

Je lui confie la parturiente et pars à la recherche de matériel qui pourrait faire l’affaire pour couper un cordon et pratiquer une épisiotomie de fortune. Par chance, nous avons un stérilisateur pour nos petits instruments de chirurgie. Pinces, ciseaux, fil résorbable, piqués, gants stériles. Je reviens avec mon précieux chargement auprès de ma patiente. Nicole encourage Miss iPad à respirer. Les contractions sont aux 2-3 minutes et semblent fortes, car elle ne parle plus et son visage est crispé par la douleur.

J’essaie de me rassurer : liquide clair, pas de méconium. Bébé a des chances d’être parfaitement en santé. Pas de sang. Donc moins de risques de catastrophe placentaire. Prions pour qu’il soit en présentation céphalique!

Je risque :

– Votre bébé était-il en siège selon votre médecin ?

Elle fait non de la tête. Bon, un problème de moins.

Je me risque à l’examiner. La dilatation est complète et la tête, bien engagée. Elle doit pousser.

– Vous pouvez pousser lors de vos contractions.

Et elle pousse. Des cheveux apparaissent.

– Nicole, va chercher une poire nasale à la pharmacie d’à côté. Le bébé arrive !

Nicole abandonne la patiente et disparaît au pas de course.

Miss iPad pousse, pousse et pousse encore. Une petite tête surgit maintenant. Je vérifie s’il y a une circulaire autour du cou. Négatif. Je soutiens la tête de bébé et le reste du corps suit à la vitesse de l’éclair, menaçant de me glisser des mains. Nicole apparaît avec la fameuse poire nasale.

J’aspire les narines du bébé sur le ventre de Maman. Je l’enveloppe d’un piqué afin qu’il ne perde pas de chaleur. Émue et tremblante, et à ma grande surprise la voix étranglée par des sanglots, je réussis à dire :

– C’est un garçon !

Bébé pleure. C’est bon signe, et il m’a l’air plutôt joufflu et en parfaite forme. Il est si mignon. La vue de ce petit miracle tire les larmes à mon efficace secrétaire.

M’adressant à Nicole :

– Est-ce que tu penses qu’on pourrait avoir quelque chose pour emmitoufler le poupon ? Un piqué, c’est rude pour un tout petit comme ça et pas bien chaud…

Nicole entreprend des recherches et brandit la capuche de fourrure de mon manteau.

Ce sera parfait.

J’entreprends d’accoucher le placenta, qui semble complet, du moins pour ce que j’en sais. Je ne suis pas très compétente pour les questions d’obstétrique.

Miss iPad roucoule avec son fiston bien ficelé dans mon chapeau de fourrure et pleure à chaudes larmes. D’une voix devenue rauque par l’effort et d’avoir trop crié :

– Merci, Docteur. Merci. Mille mercis. Ça vous ennuierait si je l’appelais… Léo ?

Moi qui ne désirais pas de descendance, me voilà bien servie !

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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