Trop super

« À force d'étendre les connaissances médicales à l'infini, ne court-on pas le risque de chercher toujours tout ce qui cloche et, bien sûr, de...»

Nous avons créé une épidémie de maladies sans symptômes. »
— Dre Iona Heath, conférencière principale du 1er Symposium québécois sur le surdiagnostic

Un médecin avec lequel je travaillais autrefois en CLSC demandait systématiquement des analyses de laboratoire pour chaque patient qui se présentait à la clinique sans rendez-vous. En plus de les exiger chaque fois qu’un patient mettait le pied dans son bureau, il tirait un trait vertical de haut en bas sur toutes les cases à cocher des tests listés sur les formulaires de biochimie générale et d’hématologie.

Je trouvais cela frappant. Était-ce bien nécessaire d’exiger chaque fois tous ces tests ? Pourquoi ce geste ? Manque de discernement clinique ? De confiance en son propre jugement ? Pression du patient ? Simple possibilité d’effectuer les tests étant donné leur disponibilité ? Partie de pêche ? Banalisation de l’acte diagnostique et de son coût ? Peur d’être poursuivi ? Culture de l’« au cas où » ?

Ce geste de la part de ce médecin pouvait sembler banal à première vue. Il ne s’agissait après tout que d’une commande d’analyses sanguines. Or, si on étend son comportement à d’autres champs de la médecine diagnostique, cela voulait peut-être aussi dire que, parfois, ce médecin prescrivait sans motif diagnostique valable une IRM par-ci, une tomodensitométrie par-là, une biopsie, un ECG, des tests courts, des tests exhaustifs; des tests qui n’étaient peut-être pas tout à fait justifiés après la première évaluation clinique. Alors que le système de santé pèse lourd dans le budget provincial et que l’attente du patient pour être vu ou traité est souvent longue, ne serait-il pas normal de tout mettre en œuvre pour rester efficient, même dans sa propre gestion de l’acte diagnostique ? Le diagnostic différentiel est un processus dynamique qui doit s’appuyer sur la méthode et la littérature scientifique ainsi que sur les compétences du médecin. Rien d’autre.

Au Québec, la médecine est principalement payée à l’acte et elle est plus curative que préventive. On n’a qu’à regarder la portion du budget de la santé allouée aux nouvelles technologies médicales, aux salaires des médecins spécialistes — historiquement plus élevés que ceux des omnipraticiens — et à la pléthore d’outils diagnostiques développés par l’industrie médicale, pour comprendre que la santé humaine s’est « technologisée », spécialisée et surspécialisée depuis Hippocrate.

À force d’étendre les connaissances médicales à l’infini, ne court-on pas le risque de chercher toujours tout ce qui cloche et, bien sûr, de finir par trouver tout ce qui cloche ? Est-ce bien nécessaire de tout trouver ? Sans être contre la recherche médicale, on peut se demander si cette mentalité du toujours plus n’est pas en partie à l’origine du surdiagnostic. On ne peut s’élever contre le désir du médecin d’aider son malade à guérir, et encore moins celui du patient d’être soigné. Ce serait injuste. Néanmoins, la réalité du surdiagnostic en dit long sur la valeur que notre société accorde à la médecine curative. La santé de nos contemporains, avec l’émergence et la multiplicité de nouvelles maladies, finit invariablement par passer par le paradigme de la guérison. On repousse les frontières de la maladie plutôt que d’encourager le maintien de la santé. On diagnostique dans le but de tout savoir, on développe le savoir dans le but de tout traiter, on traite dans le but de tout guérir… et on guérit pour prétendre, en quelque sorte, être le grand responsable du prolongement de l’espérance de vie de la population. Ainsi en va-t-il de la logique du monde médical moderne, une logique d’abord attribuable à l’inextinguible soif de l’homme — pas seulement du médecin — pour le progrès.

Or, de plus en plus, le médecin lui-même jette le pavé dans la mare. La nouvelle campagne de l’AMQ et de l’AMC sur le surdiagnostic, Choisir avec soin, est éloquente à cet égard. Dans une interview récente à L’Actualité médicale, l’ancien doyen de la faculté de médecine de l’Université Laval, le Dr Pierre Jacob Durand, rappelait les médecins québécois à l’ordre quant à leur responsabilité sociale. De plus en plus de médecins affirment qu’ils pourraient accepter des modifications au mode de rémunération, non seulement pour leurs patients, mais aussi pour eux-mêmes. Le paiement à l’acte ne serait plus, à leur avis, le mode de rémunération le plus optimal. Félicitons tous ces médecins et associations de médecins qui tentent de transformer la médecine et qui s’efforcent de lui redonner ses lettres de noblesse. Espérons toutefois que le nouveau gouvernement libéral québécois, avec un médecin spécialiste à sa tête, saura faire davantage que de promettre des « supercliniques » ou des « superinfirmières » pour désengorger le réseau. Il y a des limites à toujours ajouter plus de super partout. C’est cette quête sans fin du toujours plus qui mène au surdiagnostic, et par extension, au surtraitement. If it ain’t broke, don’t fix it ? If the patient doesn’t complain about it, don’t diagnose it ?

Ne nous rendons pas malades parce que nous évitons à tout prix de l’être. Ne cessons pas de diagnostiquer, de traiter, de soigner et d’aider, mais travaillons de manière plus systémique pour favoriser la bonne santé, la nôtre et celle des patients. De solides politiques sociales, environnementales et économiques sont les premiers moyens à adopter pour favoriser la santé, et ce, bien avant une batterie d’analyses sanguines ou un contingent de molécules pharmaceutiques. Il y a une limite à toujours faire de la médecine l’unique façon de « sauver » l’humanité. Ne l’oublions pas trop. Ce ne serait vraiment pas super.

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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