Une mutation inacceptable

« Des solutions plus rationnelles comme l’accès adapté, la centralisation des listes d’attente, l’intégration des soins et le travail d’équipe en... »

Lettre ouverte

PAR DR ALAIN VADEBONCOEUR, MD
Président de Médecins québécois pour un régime public (MQRP)

 

lettre-vadeboncoeur-f1-fc_pDans un éditorial récent, vous décrivez la « médecine publique » et la « médecine privée » comme « deux réalités complémentaires ». Ces deux pôles se retrouvent effectivement dans presque tous les systèmes de santé, dont le nôtre. Mais cela ne signifie pas qu’ils répondent à la même logique ou visent les mêmes objectifs. Bien au contraire.

Rappelons d’abord que la part privée du financement des soins de santé au Québec est de l’ordre de 30 %. Cette part est en croissance depuis 40 ans, un pourcentage aujourd’hui plus élevé que celui de la plupart des pays d’Europe, dont la France (23 % de financement privé), la Suède (18 %) et la Norvège (15 %). Au Québec, les assurances privées ne cessent donc de croître : elles représentent désormais 60 % des montants versés pour les médicaments.
Cela étant précisé, le point central que vous soulevez demeure: « L’objectif, après tout, est de donner au patient l’accès à des soins de qualité dans les délais acceptables, à un coût individuellement et socialement acceptable. » Malheureusement, afin d’atteindre cet objectif, vous proposez une voie s’appuyant sur une étude de l’Institut économique de Montréal (IEDM) dont la méthodologie s’avère nettement insuffisante. Par exemple, l’échantillon de cette enquête n’est pas choisi au hasard et ne représente que 6 % des cliniques médicales privées.

Même si l’on admettait, comme le prétend l’IEDM sur la base de telles données, que 55 % des personnes consultant des cliniques privées ont « un revenu annuel inférieur à 75 000 $ », cela ne signifie pas qu’elles ont pour autant les moyens de consacrer de telles dépenses à leurs soins. Après tout, avant l’assurance maladie, la principale cause de faillite personnelle était justement les frais médicaux.

Toujours selon l’IEDM, le manque d’accès à la première ligne expliquerait une partie du recours au privé. Personne ne peut évidemment reprocher aux patients de résoudre leurs problèmes en ayant recours au privé, mais cette orientation, au plan collectif, s’avérerait toutefois d’une efficacité douteuse. D’une part, rien n’indique que les médecins du privé voient plus de patients que leurs confrères du public et donc améliorent réellement l’accès global. D’autre part, il est probable que les patients soignés au privé ne sont ni les plus malades ni ceux dont les besoins sont les plus pressants. Moins d’accès pour répondre à moins de besoins, est-ce vraiment une solution utile ?

Des solutions plus rationnelles comme l’accès adapté, la centralisation des listes d’attente, l’intégration des soins et le travail d’équipe en première ligne constituent de vraies solutions et ont fait leurs preuves bien plus solidement que dans les études de l’IEDM. De plus en plus de cliniques et de GMF, financés publiquement, permettent ainsi l’accès en 24 à 48 heures selon les besoins de leurs patients.

L’IEDM allègue également que le suivi au privé est de meilleure qualité et qu’on y agit avec plus de « professionnalisme ». Or, même si cette opinion n’est appuyée par aucune donnée comparative, vous écrivez, en écho à ces prétentions, que « dans les structures publiques, les lacunes sont parfois trop criantes… et malheureusement impossibles à contourner, puisque la demande en soins, la bureaucratie et les processus complexes de gestion imposent un ralentissement du fonctionnement des établissements, chose qu’on observe peut-être moins au privé ».

S’il est vrai que la demande dans le système public dépasse souvent les moyens mis à la disposition des professionnels et des établissements, notamment en raison des compressions, rien n’indique que la gestion et la bureaucratie y soient plus lourdes. Au contraire, les coûts d’administration des systèmes de santé privés sont généralement plus élevés. Par exemple, les coûts d’administration de l’assurance médicaments sont de l’ordre de 8 %, contre 2 % pour le régime public de la RAMQ¹. Par ailleurs, les coûts de la prestation privée sont généralement plus élevés que leur équivalent public.

Quant à la pratique purement privée, détachée du système public, elle serait nettement plus périlleuse à étendre dans notre contexte qu’en Europe. De fait, il y a de l’autre côté de l’Atlantique beaucoup plus de médecins par habitant (de 30 % à 60 % selon les pays)², et un transfert (par exemple de seulement 10 %) de nos médecins vers le privé pourrait ici avoir des conséquences plus graves qu’en France ou en Suède.

C’est un point qu’omet habituellement l’IEDM lorsqu’il vante les bienfaits de l’accroissement du privé en santé. Si les médecins migraient chez nous en nombre plus important vers le privé, l’effet prévisible serait non de désengorger le système public, comme se plaît à le répéter l’IEDM, mais d’abord de le vider d’une part importante de ses professionnels.

Quant à l’idée de laisser une place encore plus grande au financement privé, on ne peut évoquer cette « solution » sans mesurer ses effets sur l’accès de tous les citoyens à des soins de santé de qualité. L’expansion du financement privé pour les soins médicalement requis aurait en effet pour conséquence d’accroître les inégalités entre ceux qui peuvent payer et les autres, condamnés à attendre des soins dans un système public drainé de ses ressources. On passerait alors à un système soignant selon les moyens plutôt que les besoins. C’est d’ailleurs déjà le cas pour l’imagerie médicale, un modèle de « mixité » que même l’ex-président de la FMSQ Gaétan Barrette demandait de remplacer par le financement public.

« L’émulation » est aussi un concept abusivement utilisé par les défenseurs du privé. Il faudrait pourtant des données plus solides pour appuyer un concept qui demeure théorique et pour lequel il existe certaines données contraires. Chose certaine, le réseau de la santé a bien davantage besoin de collaboration, de coordination et d’intégration que de compétition et d’émulation pour régler les problèmes d’accès dont il faut accepter pleinement la réalité.

Quant à l’épanouissement des médecins, il sera favorisé en leur permettant de soigner les patients selon leurs besoins (et non leurs moyens), dans un esprit de collaboration (et non de compétition), et afin d’améliorer d’abord la santé des gens. Mais je reconnais qu’il s’agit d’une simple opinion. À laquelle il faut toutefois réfléchir plus longuement.

 

RÉFÉRENCES

1 Argumentaire économique pour un régime universel d’assurance-médicaments. Coûts et bénéfices d’une couverture publique pour tous. Marc-André Gagnon, Guillaume Hébert. 13 septembre 2010.

2 Données de l’OCDE.

A propos de Dr Alain Vadeboncoeur

Voir tous les articles par Dr Alain Vadeboncoeur

Réforme, amour et violence

« En relisant les études réalisées sur le système de santé depuis la réforme de 1971, André Lemelin a été forcé de constater leur très partielle…»

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

L’heure de l’apéro

«L’arrivée des beaux jours affiche un joli dégradé de rosé dans nos verres. Entre le barbecue, le matelas gonflable dans la piscine…»

Pesto de roquette candide

«Pour rendre grâce à l’été et pour nous donner un bref aperçu de l’approche Candide, John Winter Russell nous suggère cette salade …»

Vœux du présent

«Comme toute médaille a son revers, je songe à mon palmarès des « patients-plaies ». Car il y en a toujours. Il y a cette incroyable dame…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD