L’Inde sans passeport

Je suis de la jeunesse heureuse et naïve d’une petite ville du Québec. Mes parents ont connu Toronto, Paris et, comble d’audace, l’Espagne...

Récit de voyage

PAR CLAUDE GARCEAU, MD

En ce samedi à Delhi, j’étais sans voix : j’étais sans passeport. Mon guide du Club Aventure avait bien frappé à la porte de l’ambassade du Canada à 2 h du matin, mais les gardes sikhs étaient intraitables : l’ambassadeur festoyait depuis cinq jours à un garden-party de l’ambassade d’Australie.

Ensemble, nous avions affronté les cimes du Népal, fumé du chanvre et, dans les volutes bleues, avions vécu les déluges des premiers jours de la mousson de cette partie du continent indien. Mais toute bonne chose a une fin. Mes copains de trekking me quittaient, j’avais 23 ans et 250 $ en poche. Bien assis dans un fauteuil, 30 ans plus tard, je le vois aujourd’hui comme une bénédiction : mon indigence m’ouvrait les portes de l’aventure, la vraie, celle qui déstabilise mais qui, paradoxalement, trace la nette voie du bonheur. Explorer, rencontrer, communier, échouer, se relever, espérer et – surtout – faire confiance à sa bonne étoile… Mais, sur le coup, l’angoisse de l’aventure en solitaire m’avait envahi.

Mes pas m’ont ramené vers le Taj Mahal. En cette fin d’après-midi, il ne pleuvait plus, enfin. L’esplanade de marbre blanc du Taj était brûlante, on aurait pu y faire cuire un œuf. La plante de mes pieds nus torturés me poussait vers l’ombre… Au fond d’un caveau, une douce musique s’est élevée : c’est le tombeau de Mumtaz Mahal, celle qui a inspiré ce poème de marbre. Une jeune fille, fleur dans les cheveux, jouait de la flûte. C’était une autre époque, il n’y avait aucune sécurité dans le caveau mortuaire de la princesse : une hippie, un touriste, un garde, une immortelle dans son linceul de marbre. Communion d’âmes.

Il était 17 h, et tout près du Red Fort de Delhi, la vie s’animait. Dans cette ruche qu’est l’Inde, des milliers de soldats, de mendiants, d’ouvriers ou de travailleuses triment dur : la dignité dans l’indigence. Quant à moi, je n’étais qu’un passant oisif ayant les pieds dans la boue et la fange. Mais voilà que la mousson fit à nouveau des siennes. Une ondée violente s’est abattue sur moi, la vendeuse d’épices, le coiffeur aux ciseaux pleins de poux et tout ce petit monde qui, comme moi, accueillait l’eau avec soulagement. Ces trombes d’eau nous lavaient de la crasse de la journée et des tourments de l’air sursaturé d’humidité. Et on s’abandonnait à la volupté du moment.

Je suis retourné dans mon hôtel minable. L’air climatisé n’y était qu’un concept, le ventilateur pourri ne poussait que de l’air vicié et mon corps allongé ruisselait d’un mélange de sueur, de mousson et de suie… Seul, sans passeport, avec 250 $ en poche. Que faire ?

Je suis de la jeunesse heureuse et naïve d’une petite ville du Québec. Mes parents ont connu Toronto, Paris et, comble d’audace, l’Espagne. Mais pour nous, le monde est petit, Tintin et Bob Morane nous ont tracé la voie de l’aventure.

C’était décidé, le lendemain je tentais ma chance. J’allais partir avec des Russes rencontrés à l’entrée de mon hôtel. Premier acte d’émancipation dans ma jeune vie d’adulte. Ces nouveaux amis étaient communistes et coopérants en Inde pour le programme nucléaire – il ne fallait pas beaucoup d’intimité pour apprendre qu’ils construisaient pour leurs amis indiens la bombe atomique et que sa destination était le Pakistan. Imaginez le scientifique tout maigre et sa femme russe ultrastéréotypée, superficielle, matérialiste et athée avec toutes ses dents émaillées en or (nous étions en 1983) et la grand-mère, la babouchka, avec son samovar. On avait prévu s’arrêter en cours de route pour une halte thé de deux heures… Mais, pour le moment, nous roulions au nord de Delhi, direction Fatehpur sikri. Ce nom exotique est resté intact dans ma mémoire. Je m’en souviens sans effort 30 ans plus tard alors que, parfois, j’ai de la difficulté à me souvenir de mon âge avec précision.

Fatehpur sikri, c’était une mosquée dans le désert. J’étais alors vierge de l’Islam, je ne connaissais ni le voile ni (heureusement) les accommodements raisonnables, et encore moins la charte… Nous étions un petit groupe, la Russe aux dents d’or, le scientifique qui construisait la bombe atomique et la grand-mère qui vivait dans l’époque de Staline. Tous dans un putain de minibus. Je me souviens de la route si poussiéreuse et de la soif que même la vodka de mon coopérant de ’amitié entre les peuples ne pouvait étancher. Mais je me souviens surtout de l’arrêt au kilomètre 250… La pureté du désert, l’azur du ciel et le port altier des femmes qu’on voyait au loin transporter sur la tête de l’eau dans d’immenses jarres. Mon voisin a engueulé sa Russe, bobonne en est venue aux coups et, la vodka aidant, 10 minutes plus tard, le petit couple a fait la paix, tout cela dans le désert, sous le seul arbre de toute la région. Je me suis efforcé d’écouter la grand-mère qui m’a radoté quelque histoire de taïga et d’hommes si valeureux qu’ils arrêtaient avec leur seule présence les chars allemands fonçant à toute vitesse en 1943 dans les steppes.

Nous étions à la mosquée du désert… Un petit vieux, responsable du respect des traditions musulmanes, m’expliquait mille règles. Je l’aimais bien, car je sentais sans rien comprendre qu’il voulait me faciliter la vie, m’intégrer dans son univers. Évidemment, il fallait enlever mes chaussures, me laver les pieds et pour le reste, je lui ai pris le bras, lui ai donné une poignée de roupies et il m’a accompagné dans la mosquée. Il roucoulait, il était fier, il me promenait partout, un peu comme ces Chinois âgés qui transportent au marché du matin leur oiseau qui chante si bien. Je me prosternais quand il me le demandait, je louangeais Allah, j’ai gravi le minaret et j’ai contemplé l’univers de sable qui entourait la mosquée. Mon petit vieux m’a présenté à l’imam et m’a forcé à tracer du doigt les louanges d’Allah calligraphiées sur les murs intacts de la mosquée.

Communion, petit vieux, nord de l’Inde, ouverture, jeunesse, temps plus simple, insouciance, poème de marbre, eau de la mousson qui purifie l’âme… J’écris ces mots et j’ai 56 ans, je n’en avais que 23 quand j’ai vécu ces moments et un grand désir vibre en moi : il faut que je retourne en Inde ! Je veux retrouver les sables chauds du Goa, les saris colorés et voluptueux des temples de pierre et les barques dérivant à Schrinagar !

Il est écrit que j’y retournerai un jour. C’est moi qui l’ai écrit. J’ai besoin de l’Inde à nouveau. Je veux rencontrer ce jeune garçon que j’étais.

 

ÉPILOGUE

Je retrouve mon passeport huit jours plus tard sur le comptoir de la banque où je devais changer mes chèques American Express. Le passeport est resté sur la même tablette, sans bouger d’un iota pendant plus d’une semaine, dans la totale indifférence des fonctionnaires. Je suis sauvé… enfin, presque. Au départ de Delhi, il ne me reste que 75 $. Mais une bonne étoile veille sur moi. Une panne électrique a effacé toute trace de mon billet avec British Airways. On me surclasse en classe affaires Delhi-Londres… La vie m’a souri si souvent après ce jour. Je dois avoir un bon karma.

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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