Mariage monégasque

« Vous n’aurez pas le choix de revenir l’année prochaine ! Il vous faut la marier, maintenant ! »... Eh bien ! On verra si Chéri honorera la...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT

bouquet

Anything else, Sir ?

Chéri est interloqué. Il réitère :
— J’aimerais un panini au jambon.

La préposée au comptoir-lunch répète, faisant la sourde oreille :
Anything else, sir ?

Résigné mais non sans laisser poindre un soupçon d’irritation dans sa voix, Chéri répond :
— Non merci.

Avouons qu’il y a de quoi être surpris. Nous sommes à Monaco, principauté à majorité francophone et il y a cette employée tout ce qu’il y a de plus locale comme échantillon de Monégasque qui nous répond en anglais alors que nous avons commandé en français. Notre accent québécois est-il si incompréhensible pour le Monégasque moyen ? C’est désespérant ! Et dire qu’on se bat au pays depuis des décennies pour conserver notre langue !

Je soupire. Laissez-moi vous mettre un peu en contexte. Le frère de Chéri, Frérot, Monégasque d’adoption, se marie. Leur père étant décédé, Chéri sera donc son témoin. Nous voilà donc promus seuls ambassadeurs de la Belle Province conviés à la noce. Frérot est tombé amoureux de Marie, sa belle Monégasque aux yeux sombres, il y a 15 ans alors qu’il était exilé en ces contrées lointaines pour son travail. Remarquez qu’il y a pire endroit pour l’exil ! C’est donc après avoir fait une fille et cumulé quelques cheveux gris que Frérot a fait sa grande demande.

J’accompagne donc Chéri dans ce périple outre-mer. Il est très rare que j’aie fait les frais d’une telle invitation dans ma vie. En fait, c’est une première. Mis à part me faire belle, sourire, prendre quelques photos et ne pas trop abuser de l’alcool, je n’ai aucune fonction officielle à exercer dans la mécanique déjà bien huilée du mariage. Je compte bien profiter de mon séjour. Mes hôtes, Frérot et Marie, sont des plus charmants et fort accueillants. Petit cadeau de bienvenue : tour de ville, soupers — ou plutôt dîners, comme le disent les Français – étirés et animés tous les soirs avec eux. C’est, ma foi, un séjour magique.

Nous logeons dans un petit pavillon au rez-de-chaussée de la villa que Frérot et sa douce louent depuis quelques années. Nous sommes en retrait de Monaco, à Cap-d’Ail, plus précisément, et je suis bien heureuse de la quiétude qui y règne. La vue est spectaculaire. D’un côté, la Méditerranée. De l’autre, les maisons nichées dans les corniches du Rocher. Même le jogging matinal est savoureux, car d’un côté, nous avons la mer, et de l’autre, la route creusée à même le roc où défilent Maserati, Ferrari, Rolls-Royce, etc. Eh oui ! La richesse est très concrète ici. Et mon côté groupie est bien servi. Fidèle abonnée de Paris Match, j’ai absolument tout lu sur la famille Grimaldi, sur Grace Kelly et sa légende. J’avoue que ce n’est pas très intello de ma part, mais bon, personne n’est parfait !

Aujourd’hui, nous avons congé d’obligations entre le mariage civil à la mairie — qui avait un côté très spectaculaire et solennel de par son décorum — et celui à l’église Sainte-Dévote.

Chéri voulait absolument me montrer le palais, connaissant mon penchant pour la monarchie. Cet homme est vraiment un amour ! Nous sommes donc au cœur de Monaco et nous arpentons ses rues qui sont, hélas, à l’instar du Québec, jalonnées de cônes orange. Marteaux-piqueurs, cris des ouvriers et bruit assourdissant des camions brisent la quiétude de ce petit paradis. Nous allons tout bonnement notre chemin afin d’attraper un bus pour le retour à la villa quand brusquement, nous entendons Chéri se faire héler d’une voiture garée. C’est une Porsche; je ne sais quel modèle, mais j’estime son prix de détail dans les six chifres. Le genre de voiture qu’on commande des mois à l’avance sur rendez-vous seulement et pour laquelle une beauté exotique de 25 ans aux jambes interminables vous sert du champagne pendant que vous patientez dans la salle d’attente. Chéri semble reconnaître le conducteur, un faux blond dans la cinquantaine au visage rubicond. Mon amoureux s’exclame :

— HA ! Bonjour, Bjorg ! Léa, c’est Bjorg. Bjorg, c’est Léa, ma conjointe.

Dans un français où perce un fort accent scandinave, Bjorg s’écrie :« Enchanté, madame ! »
Et s’adressant de nouveau à Chéri :

—Tu vas au mariage de ton frère ?

— Oui, je suis son témoin.

Bjorg est ravi :
— Alors, on se voit demain, je suis invité !

Et après un bref signe de tête à mon égard, il repart sur les chapeaux de roues dans son carrosse de luxe. Chéri semble ébranlé. Il souffle :

— Sais-tu combien il vaut, Bjorg ?

— Hum ?

— 200 millions.

Eh ben. Frérot fraye avec le jet set ! Chéri poursuit :

— Il est marié avec une ex-miss Norvège ! Pince-sans-rire, je glisse :

— Hum. Quelle taille de bonnet ?

Chéri glousse tout en me murmurant à l’oreille :

— Ne t’inquiète pas, tu les vaux toutes !

Rassurée sur le pouvoir de mes charmes féminins, je lui souris en lui plaquant un baiser sur la joue.

Le fameux jour J, celui du mariage, arrive. Finalement, on me confie une responsabilité de taille : déposer le programme-semainier du mariage à toutes les places dans l’église où il y aura des invités. Chéri, m’abandonnant en plein cœur de l’action, doit aller prêter main-forte à Frérot, car le bouquet de la mariée a été oublié à la maison, qui est au moins à 10 minutes de l’église en voiture. Je me retrouve donc seule sur le parvis avec des invités qui arrivent et je ne connais personne, hormis la fille de Frérot (qui a passé la nuit chez Bjorg, car elle est très amie avec sa fille aînée) et la mère de la mariée, Linette, une délicieuse vieille dame fort inspirante et au sens de l’humour rafraîchissant. Cette dernière vient à ma rencontre :

— Chéri vous a laissé seule ? Faites-lui le coup d’attraper le bouquet, ça lui apprendra !

Je lui tends le bras en souriant et nous entrons toutes les deux, bras dessus bras dessous, dans la magnifique petite église nichée au cœur de Monaco.

Nous prenons place à l’avant et attendons que les invités entrent tranquillement.

Il faut dire que tout le monde a été exquis avec moi, comme si j’étais un membre de la famille. Les longues soirées à manger, à boire du bon vin et à discuter sans fin qui ont ponctué mon séjour vont me manquer ! Les Monégasques savent recevoir !

Chéri arrive à grands pas, rayonnant dans son costume deux-pièces. Il a un stylo bien calé dans sa poche de veston, prêt à signer les documents officiels qui scelleront la destinée de son frère et de sa nouvelle épouse.

Le marié entre, très chic dans son complet trois-pièces et nerveux comme un jouvenceau. C’est très touchant qu’après tant d’années de vie commune, cet homme soit aussi ému de se marier.

Les premières mesures de l’orgue retentissent et la mariée fait son entrée au bras de son fils, issu d’une première union, dans la jeune vingtaine. Ça y est. Les larmes me picotent les yeux. Je cherche une contenance en regardant au loin pour apercevoir Bjorg qui surgit, son ex-miss Norvège dans son sillage — elle fait du A —, refermant bruyamment les lourdes portes de l’église derrière lui. Je suis peinée pour la mariée. Avoir un tel sabotage au moment crucial de son entrée. L’argent n’est pas garant du savoir-vivre, on dirait !

La cérémonie bat son plein, Chéri va bientôt exercer sa signature officielle et nous voilà rendus à la sainte communion. J’avale la sainte hostie et retourne à mon banc me recueillir un peu. C’est alors qu’arrive un événement complètement inusité. Bjorg attend sagement dans la ligne des fidèles pour recevoir la communion des mains de l’officiant. Or, lorsque ce dernier lui tend le corps du Christ pour le déposer au creux de ses mains, Bjorg le devance, saisit l’hostie au vol et se l’envoie dans la bouche comme s’il s’eut agi d’un vulgaire bonbon. Le prêtre est cramoisi et insulté. Relâcher un pet sonore dans la sainte église aurait eu moins d’efet. Je suis ébahie. Je remarque alors que le visage de Bjorg se plisse, ses yeux s’exorbitent et il s’empoigne la gorge à deux mains en essayant d’éructer le corps divin. Or, le Christ ne se laisse pas régurgiter et traiter de la sorte sans y aller de son intervention céleste. Oh ! que non ! Bjorg est devenu écarlate, violet même, et peine à respirer. Chéri m’adresse un regard paniqué, m’implorant d’aider le mécréant. Bon, je suis dans la maison du Seigneur, après tout. Je m’avance dignement, me glisse derrière lui et lui fais le plus puissant Heimlich de tous les temps. C’est efficace. Notre millionnaire recrache l’hostie, dans un son évoquant un chat qui vomit une boule de poils. Revenue à ma place, Linette me chuchote : « Vous êtes l’héroïne du jour ! Il faut attraper le bouquet ! » Chéri m’adresse un clin d’œil fier.

Bjorg s’est éclipsé de la cérémonie, toussant et crachotant, accompagné d’ex-miss Norvège et de ses deux filles, lesquelles sont des répliques exactes de la maman. La cérémonie est terminée. La mariée me jette un regard entendu avant de se placer de dos sur le parvis de l’église et de dire « Un, deux, trois ! » Elle lance le bouquet dans ma direction, mine de rien, et je m’en empare dans un saut qui n’a rien à envier au plus téméraire des cascadeurs. Linette rigole et s’écrie à l’endroit de Chéri : « Vous n’aurez pas le choix de revenir l’année prochaine ! Il vous faut la marier, maintenant ! »
Eh bien ! On verra si Chéri honorera la tradition. D’ici là,je me promets de bien m’amuser à la noce. Je ne conduis pas, après tout.

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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