Avec le temps

Le véritable succès n’exige pas d’être parfait, mais d’être travaillant. Le vrai succès nécessite de profondes prises de conscience, une franche...

C ent-soixante-huit heures. C’est le temps qu’il y a dans une semaine. Le temps est toujours compté. Limité. Spécialement le vôtre. Le temps du médecin est d’une immense valeur sociale et collective. Les demandes pleuvent. Nombreuses, nouvelles, infinies. Or, si le temps a une immense valeur sociale et collective, il est aussi inestimable pour les individus. Comment bien redonner à la société si on ne fait que donner, sans jamais prendre ou reprendre ? Prendre le temps. Le temps qui nous revient à nous, simples humains de passage.

Aussi bien dire : un luxe. Le plus grand luxe que peut posséder le médecin à cette époque où tout le monde est toujours trop occupé, ce n’est pas sa voiture haut de gamme, son condo moderne ou son chalet à Magog ou à Tremblant. C’est le temps. Avec toutes les gardes, les rendez-vous, les sans rendez-vous, les réunions de CMDP, d’association, de département, de CSSS, votre famille, vos amis et vos loisirs, sans oublier l’immonde pression médiatique — vous savez, celle qui étale à coups de grands titres que vous n’en faites pas assez et que vous êtes toujours trop payés — le temps qui vous est imparti, juste à vous, est rare.

Il doit être utilisé judicieusement. Voilà qu’on doit même prendre le temps de bien organiser la plus petite pause de 15 minutes !
À observer de quelle manière la société évolue et de quelle manière les autres travailleurs vivent et gèrent leur temps, il n’est guère possible d’entretenir la moindre illusion : aucune réorganisation du réseau de la santé, aucune somme d’argent ou aucune liste de patients écourtée ne pourra réellement vous donner le temps qui vous revient. Celui que vous utiliseriez pour lire, nager, écrire, pédaler, prier, aller chez le psy, escalader, kite-surfer, crossfiter, faire des enfants, voir vos amis ou aller en vacances. Celui pour être juste vous. C’est bien beau que les fédérations médicales aillent chercher un maximum de deniers publics pour vous rémunérer et vous permettre une vie confortable, mais le temps restera toujours le plus grand des privilèges. Et même si l’argent est le nerf de la guerre, qu’il mène le monde et « qu’il ne fait pas le bonheur, mais nous amène à être riches et en santé plutôt que pauvres et malades », quand on réalise que le plus grand luxe n’est plus l’argent, mais le temps, la donne change. Forcément, tout change. Portefeuille épais ou pas.

La dépression, l’anxiété, le stress et le burnout n’ont jamais été aussi forts chez les médecins. Les chiffres sont de plus en plus catastrophiques. Dépersonnalisation au travail ou sentiment de perte d’engagement professionnel, tant de détresse existe et subsiste chez des humains qui, pourtant, s’occupent avec ardeur à décharger la détresse des épaules des autres humains. Vous, médecins, tentez de la leur enlever pour, finalement, la reprendre sur vous. Et vos proches.

Pourtant, grosse injustice s’il en est une : il n’y a encore et toujours que 168 heures dans une semaine. Oui, il y a des devoirs. Oui, il y a des responsabilités. Mais il y a avant tout des priorités. Vos priorités. Cela me surprend toujours de voir à quel point certains médecins sont si perfectionnistes, mais qu’ils le soient surtout dans le travail, les « accomplissements » ou les apparences sociales. Ces médecins-là sont pas mal moins doués pour être perfectionnistes dans ce qui les rendrait, eux, simplement heureux. Les médecins ne seraient pas malades en aussi grand nombre, anxieux et dépassés sinon. Pourquoi ne seriez-vous pas aussi doués pour le bonheur que vous l’êtes pour la cardiologie, la microbiologie ou la neurologie… ou même, aussi doués que pour « avoir l’air de tout avoir » ? Pourquoi ne deviendriez-vous pas non pas les porte-étendards de la réussite sociale, mais ceux de l’équilibre et de la paix « par en dedans » ? Ne serait-ce pas plus logique, étant donné votre posture professionnelle ? Bah, dira-t-on. L’être humain n’est pas toujours logique. Et le bonheur, c’est un méchant gros contrat et un (trop) lent apprentissage. C’est plus rude que la médecine. Plus rude que tout en fait. Lâchez-nous avec cette satanée « obligation au bonheur » ! On veut la vie la moins difficile possible et basta.

D’un autre côté, si on lâche des yeux ce que veut vraiment dire pour soi cet objectif, on risque de compenser… et éventuellement, de décompenser. Compenser — par le sport, le travail, l’alcool, la consommation de biens, le sexe, les relations peu épanouissantes — apporte bien des satisfactions. Le hic, c’est qu’elles sont toujours éphémères et à renouveler. Il en faudra toujours plus.

Le bonheur durable existe-t-il ? Je crois que oui. Il n’est toutefois pas forcément là où l’on pense et ça ne vient simplement pas sans effort, sans courage. Le véritable succès n’exige pas d’être parfait, mais d’être travaillant. Le vrai succès nécessite de profondes prises de conscience, une franche humilité… et du temps. Temps d’arrêt, temps suspendu, temps de repos. Prenez-le. Ça vaut si cher.

« Avec le temps, va tout s’en va ». Et si tout s’en va, assurez-vous que le temps ne vous file pas trop vite entre les doigts. Assurez-vous qu’au passage, vous aurez eu le temps de non pas faire « le max » pour être heureux, mais de faire juste ce qu’il faut pour vivre serein et détendu. Quoi qu’exigent de vous le DG, le CMDP, votre DSP, les collègues, la société, les patients… et les médias. Parce que, jusqu’à ce que le contraire soit statué par la médecine, tout ça — la vie — ne passe qu’une seule fois.

Bon été.

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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