Un doc pour le doc ?

Les médecins prennent-ils soin de leur santé ? Qui consultent-ils lorsqu’ils sont malades ? Est-ce un collègue de bureau, entre deux patients...

SAVOIR ÊTRE UN PATIENT FAIT-IL AUSSI PARTIE DES DEVOIRS DU MÉDECIN ?

PAR CHANTAL LEGAULT

Les médecins prennent-ils soin de leur santé ? Qui consultent-ils lorsqu’ils sont malades ? Est-ce un collègue de bureau, entre deux patients, ou s’en remettent-ils à leur médecin de famille ? Selon une revue de la documentation effectuée par le Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ), près de la moitié des médecins considèrent qu’ils négligent leur propre santé, et rares sont ceux qui ont un médecin de famille. Quels sont les obstacles à la consultation ?

AMéLIORER LA SANTé DES MéDECINS

autotx-legault-f2En 2009, la Dre Sandra Roman, médecin-conseil au PAMQ ainsi qu’à la Direction de la santé publique (DSP) de Laval, et le Dr Claude Prévost, médecin-conseil à la même DSP et médecin spécialiste en médecine communautaire ont mis sur pied le projet La santé des médecins de Laval afin de trouver des solutions pour améliorer la santé de leurs confrères et consœurs. Avec la collaboration de l’Association des médecins omnipraticiens de Laval (AMOL), ils ont préparé un sondage destiné aux méde- cins de famille de la région afin de mieux con- naître leur état de santé, leurs habitudes et leurs besoins.

« De nombreuses études font état des problèmes de santé ou d’épuisement qui affectent les médecins, mais elles offrent généralement peu de réponses », explique le Dr Claude Prévost. « Nous avons réalisé qu’il fallait agir entre nous. Les solutions doivent provenir de la commu- nauté médicale, et c’est la raison d’être de ce projet. Si les résultats sont bons, ils pourront éventuellement être appliqués dans d’autres régions. »

Plus de la moitié des médecins de famille de Laval ont répondu au sondage. Contre toute attente, près de deux tiers des répondants affirmaient avoir un médecin de famille.

Mais de ce nombre, 12 % déclaraient être leur propre médecin de famille, 8 % avaient pour médecin un membre de leur famille et 25 % confiaient leur santé à un collègue de bureau. Finalement, seulement le tiers des répondants consultaient un médecin de famille neutre qui n’était ni un proche ni un collègue de travail. Pourtant, 97 % des médecins jugeaient, lors du même sondage, qu’il était important pour un médecin d’avoir son propre médecin de famille. Paradoxal ?

Ces données confirment celles recueillies par l’Association des médecins omnipraticiens de Montréal (AMOM) auprès de ses membres en 2006. Le autotx-legault-f3tiers des répondants affirmaient avoir un médecin de famille, mais seulement la moitié d’entre eux le voyaient régulièrement. Questionnés sur l’autotraitement, le quart des répondants admettaient se prescrire eux-mêmes occasionnellement des tests de laboratoire, tandis que près de la moitié des médecins se prescrivaient des médicaments.

S’INVESTIGUER SOI-MêME

L’autotraitement serait un phénomène largement répandu dans la population médicale, selon le PAMQ, et les médecins justifient habituellement ce comportement par la pression qu’ils ressentent pour rester en poste. Le Programme d’aide aux médecins estime que plus de 80 % des médicaments consommés par les médecins au cours des cinq dernières années étaient autoprescrits, de même que le tiers des tests diagnostiques.

« Se faire des investigations soi-même, ce n’est pas une bonne idée », estime le Dr Charles Bernard, président du Collège des médecins du Québec. « Nous ne sommes pas de très bons juges quand vient le temps d’évaluer nos propres symptômes. Si on a besoin d’une intervention chirurgicale, on ne peut quand même pas s’opérer soi-même ! On est obligé de consulter quelqu’un. La santé des médecins est une question importante. Le Collège des médecins les encourage fortement à avoir un médecin de famille. Si on veut avoir des soins de qualité, il faut que ceux qui les prodiguent soient en santé et qu’ils mettent en pratique les conseils qu’ils donnent aux autres. »

FREINS à LA CONSULTATION

Le phénomène de l’autotraitement des médecins n’est pas unique au Québec mais se rencontre dans tous les pays occidentaux. Même en Angleterre, où chaque citoyen se voit attitrer un médecin de famille, les médecins anglais ne le consultent pas. Qu’est-ce qui explique cette réticence à consulter?

Les obstacles les plus souvent mentionnés sont le manque de temps, la peur de déranger un collègue pour un problème bénin, l’inconfort ressenti dans le rôle du patient, la crainte d’un bris de confidentialité, l’impact d’un diagnostic sur la carrière, la difficulté à trouver un médecin qui ne soit pas un collègue et, enfin, le déni des besoins de santé primaires.

« Le fait d’avoir des connaissances médicales est presque un frein à la consultation », remarque la Dre Sandra Roman. « Ça nous permet de rationnaliser les symptômes. Si des signes nous préoccupent, on peut facilement les expliquer par un raisonnement qui nous rassure. Certains médecins éprouvent aussi des craintes face à des investigations plus invasives. D’autres ressentent un certain cynisme et se questionnent sur ce qui pourra être fait pour les aider. On connaît davantage les limites de la médecine que les autres patients. »

L’avis de la Dre Roman est partagé par son collègue le Dr Prévost. « On a des attentes qui sont moins grandes que la population en général », admet-il. « Un patient peut penser qu’il va être guéri quand il consulte. Le médecin sait que certaines pathologies impliquent une prise en charge chronique, qu’il n’y a pas de miracles et que les traitements ont des limites. »

SE DONNER LE DROIT D’êTRE PATIENT

À la suite de leur sondage, la Dre Roman et le Dr Prévost ont préparé un atelier à l’intention des médecins pour les sensibiliser à la perti-nence d’avoir un médecin de famille. Ils ont rencontré les médecins d’une dizaine de cliniques médicales de la région de Laval. À nouveau, ils ont recueilli des données sur leur intérêt à consulter un médecin de manière préventive avant et après leur présentation. Bien que les obstacles à la consultation demeurent les mêmes, ils ont noté à chacune de leurs visites une progression des résultats. À la fin des ateliers, un plus grand nombre de médecins réalisaient l’importance d’être suivis par un médecin de famille.

« Quand on s’assoit avec des médecins autour d’une table pour discuter de ce thème-là, on s’aperçoit qu’on n’en parle jamais », constate le Dr Prévost. « Quand est-ce qu’on se préoccupe de la santé des médecins ? Les médecins nous disent fréquemment: « Il était temps de parler de ce sujet. » L’objectif de notre projet est simplement de normaliser le phénomène, d’expliquer que c’est normal de consulter, que ce n’est peut-être pas valorisé par la culture médicale, mais qu’on a le droit d’être un patient. »

CONSULTATIONS DE CORRIDOR

La culture médicale valorise l’image du médecin invulnérable à la maladie. Elle est complexe et difficile à changer. Très tôt, les médecins apprennent à s’occuper de leurs patients, à se concentrer sur leur travail et, parfois, à passer outre leurs besoins.

Être absent pour des problèmes de santé, ça ne passe pas très bien dans la communauté médicale », remarque le Dr Prévost. « Aller voir un collègue et se faire prendre en charge, ce n’est pas non plus dans nos habitudes. Les médecins ne le font généralement pas à moins d’avoir des problèmes de santé évidents. Ils savent que leurs collègues sont débordés et craignent de les déranger. Il faudrait sensibiliser les étudiants au cours de leurs études médicales à avoir un médecin de famille pour prendre soin de leur santé, mais aussi à accepter quelques médecins parmi leurs patients. »

En présence de symptômes, de nombreux médecins préfèrent donc consulter un collègue entre deux patients pour obtenir un avis rapide. Les fameuses consultations de corridor deviennent pour plusieurs d’entre eux le mode de consultation de prédilection.

« Pour plusieurs pathologies, ce n’est pas le type de consultation idéale », déplore la Dre Roman. « Souvent l’examen physique n’est pas fait ou est fait de façon très sommaire. Le médecin qui est consulté n’a pas le portrait global de la santé du patient. Si c’est à ce point utilisé, c’est peut-être parce que ça fait l’affaire des médecins pour de mauvaises raisons. Ça n’oblige pas le médecin qui consulte à se dévoiler, et celui qui est consulté n’a pas à s’impliquer beaucoup. Ça exprime tout le malaise que peut avoir un médecin à soigner un autre médecin. Tout le monde reste dans sa zone de confort.»

 

RELATION THéRAPEUTIQUE

Certains médecins font cependant le choix d’être suivis par un médecin de famille. Le Dr Benoit Lapierre, omnipraticien, n’avait pas de médecin et n’en cherchait pas un activement jusqu’au jour où on a refusé qu’il donne du sang à Héma-Québec parce que sa pression sanguine était trop élevée. Il s’est décidé à consulter.

« Je me suis dit que si je voulais être sérieux avec ma santé, j’étais mieux d’avoir des comptes à rendre à quelqu’un », explique-t-il.

Il admet avoir eu de la difficulté à trouver un médecin de famille neutre, qui ne soit pas un collègue, afin de s’assurer d’une plus grande confidentialité. Il a rencontré un jeune médecin avec qui la confiance s’est vite installée et il assume aujourd’hui très bien son rôle de patient.

« Je ne me bats pas avec mon médecin afin de savoir ce qui est le mieux pour moi », poursuit-il. « Je lui fais confiance. D’ailleurs, on partage les mêmes connaissances et on pense de la même façon. »

Selon le Dr Prévost, les médecins qui consultent un médecin de famille ressentent, une fois la gêne dissipée, un effet libérateur.

« Plusieurs nous disent : “Enfin, je peux me libérer. Je peux me confier à quelqu’un et être pris en charge.” Il y a quelque chose dans la relation patient-médecin qui est thérapeutique. Certes, le médecin peut s’auto-diagnostiquer ou s’autotraiter, mais il ne peut pas prendre soin de lui-même. »

ACCèS à UN MéDECIN

Puisque l’accès à un médecin de famille neutre constituait un problème pour de nombreux médecins rencontrés lors de leurs visites, le Dr Prévost et la Dre Roman ont voulu combler cette lacune. Ils ont demandé la collaboration du Département régional de médecine générale (DRMG) de Laval afin de constituer une banque de médecins volontaires qui accepteraient de suivre des médecins parmi leur clientèle. Les médecins de Laval peuvent donc maintenant faire appel à ce nouveau service en appelant leur DRMG.

« Quelques médecins ont déjà appelé pour se prévaloir du service », poursuit le Dr Prévost. « On ne pense pas qu’en un an, tous les médecins de Laval auront un médecin de famille, mais ce nouvel outil permet de normaliser la pratique. Notre souhait, c’est que les médecins priorisent davantage leur santé et qu’ils consultent un médecin de famille sur une base régulière même s’ils n’ont pas d’ennuis de santé importants, car le jour où ils en auront besoin, ils auront établi un lien de confiance avec lui. Parce qu’un jour ou l’autre, nous serons tous des patients. »

 

LE MéDECIN, UN PATIENT COMME UN AUTRE ?

Plusieurs médecins de famille hésitent à accepter un médecin comme patient. Ils ont peur d’être jugés sur leurs compétences ou de rater un élément important lors de l’exa­ men médical. Bref, ils se sentent en situation d’examen si leur patient est un spécialiste de la santé. Pourtant, les témoignages des médecins qui en soignent d’autres affirment que ce sont généralement de bons patients. Ils collaborent bien, arrivent préparés à leur rendez­vous et sont reconnaissants du dévouement de leur collègue.

« Ce que le médecin qui consulte recherche, c’est d’être compris et d’être reconnu comme un médecin, mais aussi d’avoir le droit d’être un patient », souligne le Dr Prévost. « Ce n’est pas juste une question de science ou de compétence. La relation est un élément très important. »

Pour diminuer l’inconfort et dissiper les ambi­ guïtés quant à leurs rôles respectifs, le Dr Claude Prévost et la Dre Sandra Roman ont préparé un guide à l’intention des médecins traitants de médecins dans lequel ils fournissent de nombreux con­ seils. En voici quelques­uns :

Commepourtousvosautrespatients, offrez au médecin qui vous consulte un rendez­vous en bonne et due forme. • Ilestdéconseillédesuivreunproche collègue ou un médecin avec lequel il existe un lien d’autorité ou un conflit d’intérêts potentiel. (Il pourrait un jour être question d’arrêt de travail.) • Rédigezvosordonnancesetfaitesvos recommandations comme avec tous vos autres patients, sans négliger les conseils sur les habitudes de vie. • Discutezdevotrefaçondeprocéder pour la communication et les retours d’appels. • Vouspouvezadopteruneapprochede collaboration, surtout pour les problèmes plus fréquents avec lesquels le médecin qui vous consulte est lui­même à l’aise. Par exemple, s’il préfère une molé­ cule plutôt qu’une autre pour traiter un problème de santé, vous pouvez être souple tant que vous restez fidèle à vos convictions. • Commecelaarriveparfoisaveccertains de vos patients, il se peut qu’un médecin vous formule des demandes que vous jugez injustifiées. Si ces demandes devaient persister, il se peut que vous ayez à le référer à un collègue qui aurait peut­être une meilleure distance avec lui. Source : Guide pour les médecins traitant des médecins, Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ)

QUE DIT LA LOI ?

L’article 70 du Code de déontologie des médecins spécifie : « Le médecin doit, sauf dans les cas d’urgence ou dans les cas qui manifestement ne présentent aucune gravité, s’abstenir de se traiter lui-même ou de traiter toute personne avec qui il existe une relation susceptible de nuire à la qualité de son exercice, notamment son conjoint et ses enfants. » Quelles sont les implications légales pour les médecins qui ne respectent pas ce règlement ? « L’article 70 cherche notamment à contrôler l’abus de prescriptions de médicaments comme les anxiolytiques ou les médicaments psychiatriques par des médecins qui tentent de se traiter eux-mêmes pour des problèmes de santé mentale », explique le Dr Charles Bernard, président du Collège des médecins.

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