Ce patient qui surfe

Malgré la multiplication des sources d’informations, le médecin reste généralement celui vers qui le patient se tourne et à qui il...

LA RELATION MÉDECIN-PATIENT À L’HEURE D’INTERNET : DAMNATION OU BÉNÉDICTION ?

PAR DELPHINE NAUM 

De plus en plus de gens se tournent vers Internet comme source d’information en matière de santé. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2011, une enquête CROP révélait que plus de la moitié des Québécois âgés de 18 ans et plus auraient eu recours à Internet pour chercher des informations sur des sujets liés à la santé. Résultat : les patients sont de plus en plus nombreux à arriver dans le cabinet en s’étant informés en ligne avant de consulter un médecin. Des études démontrent qu’une telle pratique a des impacts réels sur les comportements des patients et, donc, sur la relation qu’ils entretiennent avec leur médecin. Santé inc. est allé sonder le terrain pour voir de quoi il en retourne.

relation-naum-fig5« La grande transformation avec Internet se passe surtout sur le plan de l’accessibilité au savoir médical », avance Christine Toër, Ph. D, professeure au département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal, chercheuse au Centre de recherche sur la communication et la santé et au Réseau de recherche en santé des populations du Québec. Avec Internet, le savoir devient information, et la construction du savoir des patients par rapport à leur propre santé change.

Selon MPaul G. Brunet, président du Conseil pour la protection des malades, cela s’inscrit dans un mouvement de fond où le patient est de plus en plus vu comme un partenaire qui a son mot à dire en ce qui concerne sa santé : « On a vécu une ère, pendant des centaines d’années, où c’était le médecin qui était le grand détenteur du savoir. […] On commence à peine à se relever de ce paternalisme à outrance qui n’est pas étranger à la domination de ceux qui savaient par rapport à ceux qui ne savaient pas. Aujourd’hui, on commence à voir des médecins qui croient que le partenariat entre le patient et le soignant aide plus qu’il ne nuit au traitement et au recouvrement de la santé. » Et Internet contribue à ces changements, selon lui.

Si les raisons de consulter Internet sont aussi variées que les individus, Christine Toër indique que « les besoins varient [également] aux différents moments de la trajectoire de santé et notamment, avant et après la consultation du soignant. Avant la consultation, les patients vont souvent taper leurs symptômes dans Google pour s’informer des pistes diagnostiques possibles, savoir si le problème mérite de consulter un médecin, préparer les questions à poser aux médecins dans le but de maximiser l’efficacité de la consultation. »

On doit maintenant se demander comment ces changements se traduisent dans le bureau du médecin. Selon le DCharles Bernard, président du Collège des médecins du Québec (CMQ), Internet n’a pas changé grand-chose à la relation médecin-patient: «Avant Internet, il y avait aussi des patients qui arrivaient avec leur lot de connaissances et de questions.» Il reconnaît cependant que l’accessibilité à l’information est aujourd’hui beaucoup plus grande et que les patients «informés» sont potentiellement plus nombreux.

Selon Christine Thoër, l’usage d’Internet a effectivement un impact sur le déroulement de la consultation: «Les médecins vont être confrontés à des patients qui arrivent en clinique avec des questions de toutes sortes, parfois une anticipation de diagnostic, qui sont effrayés par ce qu’ils ont vu en ligne concernant les effets secondaires du traitement qui leur a été prescrit. Dre Simone*, qui pratique la médecine familiale sur la Côte-Nord, abonde dans le même sens: «Ces patients-là ont des attentes. Des fois, ils ne viennent pas tant pour clarifier [leur état] par ce qu’ils ont déjà une idée derrière la tête: ils veulent déjà changer de médicament ou ils sont déjà convaincus que quelque chose ne marche pas chez eux et qu’il faut faire ce qu’Internet a dit… jusqu’à ce que je les convainque du contraire.»

Car qui dit accessibilité ne dit pas nécessairement aptitude à comprendre clairement l’information et à discriminer les sources. «Internet, c’est un coin de rue, illustre MPaul Brunet. On peut y rencontrer de grands scientifiques comme de parfaits imbéciles. » De fait, la qualité très variable des informations que l’on trouve en ligne constitue une source de préoccupation pour bon nombre de médecins. Parmi les sites les plus fréquentés par les patients, on compte évidemment les médias sociaux, où l’information, crédible ou pas, peut circuler à une vitesse phénoménale. Dre Simone l’a remarqué surtout chez les patients plus jeunes : « Je dirais que, pour beaucoup, le problème, c’est ce qui circule sur Facebook. Il suffit que quelqu’un y mette un article pour que ça devienne viral… et les gens débarquent dans mon bureau avec la mauvaise information.» Le DBernard mentionne aussi que les médecins doivent souvent rectifier de l’information erronée : «  Les gens ne sont pas toujours capables de discriminer le bon et le mauvais. Le médecin peut faire cela grâce à son expérience et à ses connaissances.» Il ajoute que le Collège des médecins a déjà enquêté sur des sites dont on soupçonnait les auteurs de pratiquer illégalement la médecine, signe que les professionnels doivent rester vigilants.

Ainsi, c’est surtout quand l’information que détient le patient est erronée que le travail du médecin se trouve alourdi ou transformé négativement. Dre Simone témoigne: «La transmission de la mauvaise information fait souvent en sorte que je dois travailler en double.» Elle songe notamment aux mythes concernant les risques accrus d’AVC et les nouvelles générations d’anovulants. «On prend le temps de tout « désexpliquer », décortiquer, puis de donner des chiffres, d’expliquer les facteurs de risque, toute la base… Mais au bout de la consultation, il faut quand même changer de pilule, parce que les gens ont perdu confiance. Internet leur a fait peur, c’est fini. » Cela dit, Dre Simone prend toujours le temps d’éduquer ses patients et, quand elle a l’impression qu’ils n’osent pas lui faire part des informations qu’ils détiennent, elle leur demande directement s’ils ont lu quelque chose en lien avec leur demande de soins. C’est d’ailleurs un réflexe à développer. Il est documenté que, quand un médecin ignore l’information rapportée ou détenue par le patient, ce dernier cessera de mentionner ses recherches. Résultat : « [I]l est possible que le patient soit moins réceptif à ce que lui aura dit ou prescrit le soignant, parce qu’il a en tête une autre interprétation de son problème. Mais c’est seulement si le médecin ne répond pas à ses questions », note Christine Toër.

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La prise en compte des recherches du patient augmente le lien de confiance et lui permet de se sentir pris au sérieux. MBrunet abonde dans ce sens : « Les médecins le moindrement ouverts vont apprécier le fait que le patient se soit informé sur son état de santé, sur la littérature. […] Peu importe l’information, si les deux personnes sont ouvertes à échanger, en général, ça va très bien. »

Cela, la Dre Caroline Rhéaume, médecin de famille, professeure agrégée de clinique à l’Université Laval et chercheuse clinicienne au Centre de recherche de l’Institut universi­taire de cardiologie et de pneumologie de Québec, l’a bien compris. « Souvent, [les patients qui ont fait des recherches] vont nous dire : “ Je veux pas vous dire quoi faire. ” Et moi, je leur dis : “ C’est important. Je veux connaî­ tre vos inquiétudes, ce que vous sentez. De cette manière­là, je vais être en mesure de mieux vous guider.” » Elle ajoute que l’interaction avec les patients informés en ligne ou dans les médias s’est très bien inté­grée dans son champ de pratique : « Je ne vois pas de côté très négatif à ça. Je trouve qu’au contraire, ça aide les patients à se responsabi­ liser par rapport à leur santé. » Pour elle, il est crucial de connaître les inquiétudes de ses patients, et cela passe souvent par une discus­sion sur les informations, bonnes ou mauvaises, qu’ils possèdent, pour parvenir à une prise de décision partagée. DBernard y voit un cou­rant de fond en médecine où le patient est davantage considéré comme un partenaire : « Actuellement, les jeunes médecins qui sortent de nos facultés sont incités à interagir avec leurs patients comme partenaires ; la discussion est plus franche, elle va plus en profondeur, le patient participe aux décisions avec le méde­cin et élabore beaucoup plus sur le diagnostic et les choix de traitement. Donc, Internet a peut-être contribué à ce bel avancement-là pour les patients. »

Car la bonne interaction avec un patient informé peut avoir des effets très positifs, comme le mentionne Christine Toër : « Si le patient informé peut partager l’information recueillie avec le clinicien, qu’elle soit bonne ou mauvaise, il va poser plus de questions, mieux comprendre sa problématique, et sou­vent vouloir jouer un rôle plus actif, entre autres dans le processus de prise de décision. En fn de compte, il s’engagera plus active­ ment dans son traitement. C’est donc une transformation positive. Internet peut être un outil qui rapproche le patient de son médecin. »relation-naum-fig4

Si le médecin est de plus en plus appelé à rectifer, expliquer, vulgariser des informa­tions trouvées par les patients avant la consul­tation, il doit également tenir compte du fait que la recherche d’informations en ligne se fait aussi après la consultation, comme l’explique Christine Toër : « [Les patients] vont cher­cher de l’information sur ce que leur a dit le médecin afin de mieux comprendre le diagnostic qui a été posé, d’en savoir plus sur le traitement prescrit, ses effets secondaires, etc. L’objectif n’est pas de remettre en question l’avis du médecin (sauf s’ils jugent que la rela­tion avec ce dernier était mauvaise), mais de mieux comprendre leur problématique de traitement. » Sachant que l’un des problèmes des patients est de savoir quelle ressource choisir, il est tout à l’avantage des médecins d’encadrer leurs recherches et de les orienter vers des sites à la fois bien vulgarisés et scientifiquement valides.

Il existe de nombreux sites fables et bien vulgarisés qui peuvent combler les patients en quête de savoir. Dre Rhéaume donne l’exemple des sites d’associations ou des sites gouvernementaux. Elle conseille aussi très souvent à ses patients de consulter Passeport Santé, site auquel elle contribue en tant que membre du comité scientifque. Elle est d’avis que ces sites accompagnent bien les patients : « Des fois, l’information est difcilement bien interprétable. Comme médecin de famille, on manque parfois de temps, et ces sites bien construits aident beaucoup de patients à éclaircir certains mythes ou à accéder à plus d’information sur les approches non pharmacologiques. » Dre Simone, elle, se sert d’Internet pour les patients qui soufrent de maladies chroniques : « Ça m’aide parce que ça me permet de gagner du temps. Les patients qui sont un peu « techno­freaks » et qui aiment aller lire toute l’information sur Internet, si on leur donne de bonnes res­ sources et références, ils sont bien informés et gèrent mieux leur maladie. C’est plaisant. » Christine Toër avance que les médecins seront de plus en plus appelés à jouer ce rôle de boussole en matière d’Internet­santé.

Cela dit, malgré la multiplication des sources d’informations, le médecin reste généralement celui vers qui le patient se tourne et à qui il manifeste sa confiance lorsqu’il est malade ou qu’il s’inquiète pour sa santé. Ce que dit Paul Brunet des gens qui ont recours aux services du Conseil pour la protection des malades est aussi vrai pour la relation médecin­patient : « C’est pas les robots, c’est pas les systèmes sophistiqués de la téléphonie qui vont améliorer les choses, c’est notre capacité à coordonner le travail de réponse aux gens en nous assurant que ce sont des êtres humains qui répondent. C’est pour moi le rempart contre la déshumanisation consacrée des soins et une lueur d’espoir. Il faut que ce soit du monde qui continue à avoir des rapports avec du monde, plus que des robots, plus que des systèmes infor­ matiques, plus qu’Internet. »

*Nom fictif.

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