Diplomatie et faux-semblant 101

Dame petite taille, sa tête ne dépasse pas le comptoir d’inscription. Quand elle s’y présente, on n’aperçoit que le sommet de son petit bibi...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD
ILLUSTRATION : NATHALIE DION

diplomatie-boissonneault

Vendredi matin, consultations sur rendez-vous. Ma patiente, une octogénaire à l’allure inoffensive, mais au fiel corrosif typique des adeptes de la passivité-agressive, me consulte pour un banal suivi d’hypertension. Je suis son médecin depuis 4 ans et, invariablement, cette dame a le chic pour mettre en échec toutes mes tentatives de la médicamenter, que ce soit pour son hypertension, son insomnie ou ses douleurs arthritiques. Dame petite taille, sa tête ne dépasse pas le comptoir d’inscription. Quand elle s’y présente, on n’aperçoit que le sommet de son petit bibi rose coordonné à son manteau tout aussi rose bonbon. Ce matin, elle se plaint qu’elle est déprimée et, je cite : « Vos pilules — elle le prononce comme une bonne sœur dirait le mot sexe — ne sont pas bonnes du tout. » Cette dame suscite chez moi tout sauf de l’empathie, et actuellement, j’ai la furieuse envie de lui en coller une et de lui estamper lesdites pilules sur le front. Or, je n’en ferai rien, bien sûr. Je m’entends lui répondre, avec un sourire éclatant – évoquant sans doute celui d’une hyène dévorant une antilope :

 

 

— Ce ne sont pas mes pilules, chère madame ! Vous avez un système très spécial pour subir si peu d’effets secondaires avec autant de pilules essayées !
J’ai prononcé le mot magique : spécial. Elle jubile. Son narcissisme est nourri à la puissance 1000. Je poursuis, l’air très préoccupé :
— Je vous recommande que l’on essaie du côté des produits naturels, les oméga-3 (j’ignore d’où je sors ça !).
— Vous croyez, docteure ?
— Bien sûr ! L’avenir est aux produits naturels ! Je vous recommande de demander conseil à votre pharmacien.

Je grimace intérieurement, ressentant un zeste de culpabilité. Je viens de refiler un « cadeau » à mon pharmacien préféré. Mais bon, au moins il sera payé. Nous avons une entente qui vise à nous échanger nos patients caractériels avant de péter les plombs.

Rassurée, Madame Bibi se lève pour mettre fin à l’entretien, mais comme elle s’apprête à saisir la poignée de la porte, elle s’écrie :
— C’est vrai, docteure, j’allais oublier ! Je me fais harceler !

Tiens donc ! Tu parles d’une plainte à faire, la main sur la poignée de porte ! Typique des troubles de personnalité (TP). Je balance entre l’agacement et la curiosité. Cette dernière finit par l’emporter : Ah oui ? (Je prends un air grave.) Mais qui peut bien vous harceler ? (Je songe presque qu’il me faudrait connaître l’identité du présumé harceleur pour le rétribuer en conséquence ! Presque…)
— Un monsieur – et elle dit monsieur comme on dit putois. Il a voulu m’embrasser sur la bouche avec la langue !

Si j’étais lui, je ne me collerais pas à cette langue sous peine de recevoir une charge mortelle d’amertume dans son système digestif. Qui sait ? Il pourrait bien attraper un cancer. Je m’entends lui demander :
— Avez-vous porté plainte à la responsable de votre résidence ?
— Bien sûr que non ! On va me prendre pour qui ?

Une sacrée petite menteuse, oui. Je poursuis dans ma comédie de pseudo-sollicitude :
— Pauvre vous. Je vous conseille vraiment le millepertuis.

Revigorée dans son rôle de victime, elle me sert un généreux et claquant :
— Merci docteure ! Vous êtes très gentille ! Hé ! Hé ! Parfois, la médecine, c’est de l’art ! Madame Bibi partie, je me retrouve seule dans mon bureau silencieux. Je ferme les yeux un instant, savourant la quiétude de mon micro univers. Ma béatitude est de courte durée. La sonnerie de mon téléphone cellulaire retentit. C’est Chéri.
— Bonjour docteure ! Je vous trouve très belle !
— Très drôle, monsieur le musicien. Quoi de neuf ?
— L’électricien.
— Quoi encore, l’électricien ?

Pour vous mettre en contexte, il y a 6 mois, Chéri et moi avons emménagé dans une coquette petite maison à la campagne. Nous avons entrepris de faire rénover le sous-sol afin d’y aménager un logement pour mon frère Jérémie. Jusqu’ici, tout allait bien. Jusqu’à ce qu’on ait besoin d’un électricien, d’un plombier, d’un menuisier et d’un peintre. Depuis, nos journées et nos conversations sont contrôlées par les allées et venues des divers quarts de métier qui se croisent à la maison.

Par exemple, un matin, Chéri décide de demeurer à la maison, car le plombier doit se présenter à 9 h. Au lieu dudit plombier, nous avons droit à l’électricien qui se présente à midi alors qu’il n’y a plus personne à la maison. Et malheur à qui manquera la visite de ces artistes de la rénovation ! Ils reviennent alors… dans un mois. Résultat : les murs du sous-sol sont érigés, mais tant que l’électricien ne termine pas son travail, rien ne peut avancer. Il y a un énorme cratère à la place de l’escalier, car le menuisier qui doit le construire a un gros penchant pour l’alcool et les bars de danseuses. Il sollicite sa paie quotidiennement pour un travail qui avance à pas de tortue. Et lorsque nous avons la faiblesse de lui avancer l’argent dans l’espoir qu’un jour il finira, il réapparaît deux jours plus tard, l’haleine chargée des relents de la cuvée de la veille. C’est à devenir fou. Et je ne parle pas de ses excuses minables, alors qu’il invoque les raisons les plus farfelues pour son manque de fiabilité…

Donc, l’électricien. Chéri soupire, excédé :
— Il ne peut pas venir aujourd’hui.
— Pourquoi ?
— Il n’a pas donné de raison.
— On va en engager un autre.
— Hum… nous sommes le 2 juillet. Ils sont tous très occupés. Nous sommes pris en otages, my love. Il nous reste à partir en voyage et à revenir en novembre. Ils seront tous libres à cette date.
— Nan… Frérot emménage en début d’année scolaire.
— C’est vrai, je ne pourrai plus me promener nu avec un torchon à vaisselle sur la tête. Nos moments d’intimité sont comptés !

Je glousse.

— Très drôle ! Je dois te laisser, mon amour. Ma prochaine patiente est arrivée. À plus tard. Je t’aime.
— Je t’aime aussi.

Je raccroche et souris en rêvassant à Chéri dans son plus simple appareil, un torchon à vaisselle sur la tête.

Je fais entrer la prochaine patiente. Tiens donc. La fille de Madame Bibi. J’ai droit à la totale, ce matin ! Est-ce que ma secrétaire m’en voudrait pour me coller les deux la même matinée ? Mi-quarantaine, Madame Bibi-Fille est une grande brune aux yeux verts et au teint de porcelaine. Elle arbore des cernes violacés sous les yeux. Je soupçonne qu’elle les a peints elle-même.

— Bonjour madame. Que puis-je faire pour vous aujourd’hui ?
— Je suis à bout.

Il faut vous expliquer que, pour elle, être à bout, c’est relatif. Soit elle doit aller à Cuba au lieu de Tahiti, soit elle doit renoncer à son canapé sectionnel 8 places pour un 6 places ou une autre « catastrophe » du genre.

J’encourage la malheureuse :
— Ah bon ?

Elle renifle, contenant à grand-peine ses larmes de crocodile et déclare, drapée dans un châle de dignité écorchée :
— Je vis du harcèlement.

Tiens donc. Être une victime serait donc génétique ? Mais qui peut bien être le gros méchant ? Un vieux lubrique ? Une collègue de travail essoufflée et débordée qui ne désire pas être son larbin ? Je l’encourage à poursuivre, accompagnant ma question d’un hochement de tête faussement empathique :
— Quel genre de harcèlement ?

Elle crie presque :
— Ils se sont tous ligués contre moi au travail ! Classique : la complainte du manipulateur acculé au coin par des gens épuisés de ses petites manigances.
— Et vous… vous vous sentez comment ?
— Non, mais… laissez-moi vous expliquer ! Il y a Carole et Ginette, bla-bla-bla…

Pitié. Du commérage et des chicanes d’école élémentaire. Je hoche la tête, complètement ailleurs. Le bourdonnement de blabla Carole, blabla Robert et blabla machine à café se poursuit.

J’interromps son soliloque :
— Il serait intéressant de savoir comment vous vous sentez. Ce ne sont pas les autres qui sont mes patients, mais vous. Interloquée, elle dit :
— Je voulais vous expliquer le contexte…
— Oui. Alors si j’ai bien saisi, vous vous sentez une victime impuissante devant une conspiration ?
Elle sourit. Elle se sent comprise. Elle déclare :
— J’aurais besoin d’une pause. D’un arrêt de travail.

Nous y voilà donc. Je prends un malin plaisir à agir de mon pouvoir discrétionnaire sur un hypothétique arrêt de travail.
— Hum… Vous croyez vraiment que ce serait une bonne idée ? Vous avez déjà pris deux longs congés de huit semaines dans les deux dernières années… Vous risquez de perdre votre emploi, surtout si votre climat de travail est aussi négatif ! On pourrait même faire un putsch pendant votre absence ! Pensez-vous que la meilleure façon de vous défendre, c’est d’éviter le problème ?

Elle se renfonce dans sa chaise, renfrognée. Elle n’aime pas être forcée à se positionner et à réfléchir. Elle plaide :
— Mais… je suis à bout ! Épuisée ! — Prenez des vacances. Essayez le millepertuis. Ou les oméga-3.
— Bon… Vous ne me prescrivez rien ?
— Une psychothérapie pourrait vous aider.

Autant lâcher un blasphème dans une église remplie de cardinaux.

La mine ravagée, elle murmure :
— Heu. D’accord. Alors… c’est tout ?
— Oui. Bon courage !

Elle me quitte sans un mot. C’est alors qu’un fracas tonitruant se fait entendre, comme si 15 policiers tentaient d’enfoncer ma porte avec un bélier. J’ouvre pour découvrir Madame Bibi-Fille étendue de tout son long en travers de la vadrouille à plancher, le bras gauche tordu dans une position anti-anatomique. Elle lève les yeux et, oui, je crois déceler l’ébauche d’un sourire retroussant les coins de sa jolie bouche. Ai-je rêvé ? Elle me dit :
— Est-ce que je vais pouvoir travailler comme ça, docteure ? Je suis gauchère…

Eh bien, je dois le reconnaître : l’imagination de cette dame pour obtenir un arrêt de travail force l’admiration ! Je devrais lui présenter mon menuisier !

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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