Le grand sud du Maroc

Les femmes s’affairent, on prépare bombance. Et je ne peux plus partir. Il y aura le thé, le feu qui rougeoie, la femme digne qui nous sert...

RÉCIT DE VOYAGE

PAR CLAUDE GARCEAU, MD

Je me souviens, tout petit, de la première fois qu’on m’avait conté le Maroc. Mon père m’avait amené voir au ciné-club les élans en noir et blanc du ténébreux Humphrey Bogart et d’Ingrid Bergman dans Casablanca. Casablanca, tripot de toutes les influences d’entre-deux-guerres, escale de ces aventuriers en quête d’exotisme. À quelques heures de la vieille Europe.

maroc-garceau-fig1Bien plus tard, j’allais découvrir le Maroc en couleurs grâce aux kodachromes saturés de Bruno Barbey, un photographe du magazine GEO : l’ocre des murailles, l’indigo du ciel et le soufre des bassins des tanneries. Marrakech les avait encore toutes, ces couleurs, les couleurs de toutes ces âmes qui y vivaient… il y avait la duperie du charmeur de serpents qui avait retiré tout le venin de ses cobras par des traites quotidiennes, il y avait tous ces contacts prometteurs qui finissaient en offre de vente de tapis, comme si l’étranger n’était qu’à la recherche d’une carpette magique, et il y avait la frustration bien palpable de ces milliers de jeunes dans la rue, éduqués en Europe et qui revenaient au port d’attache, pleins d’espérance, et qui ne trouvaient qu’oisiveté et cohabitation forcée avec les vieux parents.

Des années plus tard, cette quête allait trouver sa réponse dans la mouvance djihadiste ou, l’espace d’une saison, dans le cri du cœur du Printemps arabe…

La Renault de location, toute blanche, avait fière allure. Je regardais s’estomper derrière moi les murailles de Marrakech et je sentais que l’appel du Sud, du Grand Sud, avait enfn fni par me convaincre. Ouarzazate était le but ofciel, mais mon objectif secret était tout autre… se rendre le plus loin possible par la route et au diable l’armée et ses confits avec le front Polisario (le mouvement d’indépendance des tribus touarègues qui se déplaçaient entre l’Algérie, le Maroc, la Libye et la Mauritanie). Ma femme somnolait à l’arrière avec notre petit garçon de 5 ans. Je me souviens de cet arrêt quelque part dans un bled, et de cet arbre, un seul arbre avec ses branches rabougries, un petit berger d’à peine 6 ans, tout peiné de voir ses chèvres qui, miraculeusement, avaient grimpé au faîte de cet arbre, toutes repues de ses dernières feuilles et qui maintenant narguaient le pauvre garçon qui tentait en vain de les faire redescendre. Mon fils de 5 ans s’était réveillé, avait décidé que nous allions faire un stop et qu’il était de mon devoir de faire descendre ces chèvres ivres de bonheur dans ce début d’été.

Puis il y avait eu la panne de voiture, la panne romantique en plein désert. Problème de ventilateur ou de courroie ? Le résultat : des trombes de vapeur d’eau qui s’échappaient du refroidisseur dès que nous dépassions la vitesse de l’âne têtu ou lorsque la route s’élevait le moindrement. Je remplissais le réservoir du ventilateur aux 5 kilomètres avec tous les liquides à bord, incluant les réserves de jus d’orange de mon fils… Mais la température du moteur montait, montait, montait. Et le destin, implacable, immobilisa la voiture, devenue dérisoire, dans un oubli du monde… Je me souviens encore de ce minuscule point sur la carte : Ouazoulus, le lieu qui n’intéressait que les mouches. Mais en ce jour précis, Ouazoulus retrouvait la vie comme une princesse endormie depuis 100 ans, puis enfin éveillée par le baiser d’un prince.

C’est que nous étions la veille de l’Aid el-Kébir, la fête du sacrifice pour les musulmans rappelant qu’un jour, Abraham avait voulu sacrifier son fils à Dieu, mais que ce Dieu miséricordieux lui avait permis de substituer la vie de l’enfant par celle d’un mouton.

Poussière partout, extrême chaleur de cet enfer (40 degrés à l’ombre), ma femme s’inquiète de notre fils qui est malade. Nous sommes sans eau. Je marche quelques kilomètres vers le village. En un instant, une scène rien de moins que biblique surgit : il est 11 heures et je distingue, venant de tous les coins de l’horizon, des colonnes de poussière convergentes vers la place du marché. Des centaines d’éleveurs provenant des campagnes amenaient leur cheptel pour le grand sacrifice rituel de demain. Les gardiens des troupeaux avaient la dureté des âmes exposées en solitaire aux rigueurs de la vie, et des sacs de jute ou des djellabas brunâtres leur donnaient des allures de damnés en perdition.

maroc-garceau-fig2

Au centre d’Ouazoulus, une cabine téléphonique constituait le seul lien avec le reste du monde dans ce temps où les cellulaires ou l’Internet n’étaient que des bébés naissants. Personne ne veut m’aider, et je m’inquiète. Ma femme et mon fils m’attendent depuis trois heures dans une voiture près d’un trou perdu. Désespoir. Personne ne parle ou surtout, ne veut parler français. Bon. Puisqu’il le faut (et sur ce geste je demeure encore très ambivalent, éthiquement parlant…), je sors un billet de 100 $ US et je le montre à ces milliers de pauvres bergers. Miracle. On parle français et en moins de cinq minutes, un taxi improvisé nous propose de nous amener 300 km plus loin. Les freins de la vielle caisse (s’ils existaient) semblent actionnés par des fils de fer, et on distingue le sol ici et là à travers le plancher. Il nous faudra 6 heures pour nous enfoncer encore plus dans le Grand Sud.

Retour à Ouarzazate, je laisse femme et enfant se reposer un peu. J’en profte pour faire une petite escapade (tout au plus trois heures, promis !). À 100 km de Ouarzazate, l’armée stoppe le véhicule. Je ne comprends pas. J’ai commis une infraction ? Non ! Et on m’amène au poste. En naïf, je plaide l’innocence. Une épreuve de 3 heures. Un bakchich et le galonné satisfait me laisse filer et propose, contre toute attente, son cousin comme guide. Mais avant de quitter : le thé. Le thé qui sauve la face de ces policiers obligés de « rançonner » les passants pour vivre…

Près de Taroudant, nous apercevons dans les collines un ksar fortifié en pisé, les cubes crénelés empilés les uns sur les autres rappelant Picasso, mais un Picasso médiéval.Le soleil sur l’ocre des tours définissait des zones d’ombres noires, tranchées comme le caractère de ses habitants. Les tours immobiles des ksars montent la garde depuis des centaines d’années. Néanmoins, la prochaine grande pluie, qui n’arrive qu’une fois par siècle, pourrait emporter ces vigiles aux confins de Sahara.

maroc-garceau-fig5

Puis, le cousin du chef de police veut me faire visiter une oasis tout proche. J’avais toujours cru qu’une oasis était un point circulaire autour duquel s’élançaient quelques palmiers. Erreur : une oasis est plutôt une fracture dans le désert stérile, une longue faille géologique qui peut s’étendre sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres. Il me laisse aux mains d’un vieil homme sec comme un corbeau sur sa mobylette.  Je m’assois derrière en porte-à-faux. L’eau dans cette oasis serait inépuisable comme l’est mon petit vieux dans ses explications. Il me parle du glaoui, le petit potentat local, des pigeons que l’on va manger ensemble, des dattes fabuleuses de son village, de la morale des Françaises qui dévergondent les hommes d’ici. Mais c’est qu’il aime bien les sentir tout contre lui sur sa mobylette, finit-il par avouer, avec un grand soupir faussement coupable.

Quatre heures plus tard, je suis toujours en discussion avec lui. Tout autour, l’air exhale la chair grillée, on a égorgé les moutons et les enfants tentent de nous faire peur avec les yeux arrachés des brebis. Les femmes s’affairent, on prépare bombance. Et je ne peux plus partir. Il y aura le thé, le feu qui rougeoie, la femme digne qui nous sert le sucre, la discussion portant vite sur les soucis qu’apporte le fait d’être père, des enfants travaillant illégalement en Allemagne, de la vie qui passe si vite… Et voilà que les autres femmes de la maison nous apportent le festin de l’Aid.

Des briks, petites pâtisseries fourrées de viande. Des pastillas au lait, humectées d’eau de fleur d’oranger et serties d’amandes, le fameux pigeon farci avec ses citrons confits, le riz avec des brindilles de safran si précieuses, de la kefta délicieusement épicée, les tajines qui nous révèlent des pruneaux ou de l’agneau dans tous ses états. Nous terminons par toutes sortes de sucreries dont les Marocains sont si friands. Le jour décline rapidement, notre hôte étanche notre soif par des rasades de thé  à la menthe. Puis le feu est avivé et nous contemplons les étoiles sans plus dire un mot.

maroc-garceau-fig4

Il y a différentes façons de voyager. L’une, sécurisante, vous transporte de ruines en musées, l’autre vous fait découvrir les chèvres qui grimpent dans les arbres, les étoiles de la nuit noire et les humains qui, comme nous, les contemplent, béats d’admiration. La deuxième a rassasié nos âmes, à moi et ma toute jeune famille.

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

La parole est à vous!

Pour poser une question, envoyer un commentaire, une lettre, un témoignage, un article d’opinion ou une analyse personnelle…

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

Vieilles bouteilles, frais bonheur

«D’un point de vue vigneron, le bouchonnage reste l’ultime action œnologique dans l’élaboration d’un vin. C’est aussi la seule qu’il…»

Pétoncles poêlés, salsa maison

«Quand vient le temps de passer de la terrasse au confort de notre salle à manger, c’est aussi l’occasion de profiter pleinement…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD