Sentir le roussi

Cette affaire est bien navrante, car ce sont les médecins qui en paieront d’abord le prix, peu importe ce qu’Yves Bolduc a fait ou non.

PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX, M.Sc

Tout s’est dit sur ce que les médias ont appelé « l’affaire Bolduc ». On dit qu’Yves Bolduc a respecté la loi, mais a manqué d’éthique. Que les médecins se protègent entre eux comme seules les personnes appartenant à des « castes » le font. Que le DBolduc doit rembourser à la RAMQ la prime totale qu’on lui a consentie pour la prise en charge de ses 1500 nouveaux patients. On a même réclamé qu’il démissionne de son poste de ministre de l’Éducation.

Or, comme on le fait souvent au Québec, on a personnalisé cette histoire à outrance en occultant par la même occasion les véritables problèmes que cette situation mettait en évidence. Certes, il est ambitieux d’accepter de devenir le médecin de famille d’autant de patients dans un contexte de gouvernement minoritaire, alors qu’on est aussi député. Manque de prudence, de jugement ? Peut-être. Mais tout de même pas de quoi casser démesurément du sucre sur le dos d’Yves Bolduc comme on l’a fait.

MSCoul

Le premier problème en est un de paradigme politique. La politique est un terrain où le bien commun est souvent évacué au profit des ambitions électoralistes des partis. Les gouvernements qui se succèdent ont donc toujours pour objectif principal de remporter d’abord et avant tout les prochaines élections. Bien sûr, on dira qu’il faut remporter des élections pour s’occuper du bien commun, mais si tout est souvent une question de dosage, on parle désormais d’une surdose d’ambitions électoralistes. Le paradigme électoraliste est devenu central. Cela mène à de grosses erreurs. Comme aux rouages du règlement sur la prime incitative encourageant la prise en charge médicale des patients orphelins.

La santé, avec l’éducation, est le baromètre politique de la satisfaction populaire. Quoi de mieux, pour gagner aux élections, que de promettre un médecin de famille à chaque patient, quitte à trouver des mécanismes dont l’esprit rogne un peu sur le gros bon sens ? Car n’est-ce pas en effet un manque de gros bon sens que d’assurer une prime incitative peu importe la durée de la prise en charge ?

Peut-on vraiment parler d’un système de santé de qualité dans un contexte où le médecin peut garder partiellement sa prime incitative en ne voyant ce nouveau patient qu’une seule fois durant les 12 mois suivant le jour 1 de sa prise en charge, puis partir à la retraite, à l’étranger, ou, pourquoi pas, briguer un poste de ministre ? Incitation à quoi ? À voir le patient une seule fois et ainsi penser pouvoir légitimement affirmer aux citoyens que le gouvernement s’occupe de donner un médecin de famille à chaque Québécois ? La prime incitative à la prise en charge ne devrait-elle pas être une prime incitative… à la prise en charge, justement ? La prise en charge, c’est prendre en charge l’évaluation, les traitements et, surtout, le suivi du patient. Comment se fait-il que, pour des centaines de médecins qui respectent l’esprit de ce mécanisme, d’autres naviguent dans les zones grises du règlement sans respecter l’idéal qu’il sous-tend ? Pourquoi ne pas avoir négocié une prime incitative exigeant de s’occuper du patient pendant au moins trois, quatre, voire cinq ans ?

Même s’il faisait partie du gouvernement Charest quand ce règlement a été adopté, Yves Bolduc n’est pas personnellement responsable de la situation. Même s’il a apposé sa signature au bas de l’entente convenue avec la FMOQ, ce n’est pas Yves Bolduc qui a négocié avec les médecins,  mais le gouvernement. J’ai beaucoup de mal à croire à la théorie selon laquelle il se serait volontairement infiltré dans la brèche d’un mécanisme qu’il aurait « lui-même instauré dans le but de pouvoir mieux en profiter ». Affirmer cela, c’est étirer un peu beaucoup l’élastique de la mauvaise intention.

Certains ont avancé que le second problème est le fait de permettre aux députés d’occuper un deuxième emploi. Si on trouve impensable qu’un député ne se consacre pas qu’à son travail de député, peut-être faudrait- il alors augmenter sa rémunération ou définir des balises un peu plus claires sur le double emploi ? Dans le cas d’un député qui est aussi médecin, le problème n’est pas tant le fait qu’il cumule deux emplois, mais qu’il soit tenu de prêter serment à deux professions très différentes, mais visant toutes deux le bien des citoyens. Or, prêtez deux serments d’égale importance et vous risquez tôt ou tard de vous retrouver devant un dilemme qui exigera peut-être de rompre l’un de ces serments pour mieux honorer le second. Mais encore là, ce n’est pas la faute d’Yves Bolduc. C’est une question de structure, de lois et de mécanismes. Mais ça, c’est plate. On préfère trouver un bouc émissaire. Qui de mieux qu’un politicien médecin pour jouer ce rôle ?

Cette affaire est bien navrante, car ce sont les médecins qui en paieront d’abord le prix, peu importe ce qu’Yves Bolduc a fait ou non. La communauté médicale commence de plus en plus à goûter à cette mauvaise médecine de « med-bashing » dans les médias et dans l’opinion populaire. Avec des médecins aux postes de premier ministre, et de ministres de la Santé et de l’Éducation, les docteurs sont plus que jamais sur la sellette. Un conseil dans ce contexte : assurez-vous de rester éthique dans vos intentions et dans vos gestes. Et, surtout, intéressez-vous à ce qu’on signe en votre nom. Il flotte une odeur de roussi dans l’air et les prochaines années seront déterminantes pour la profession médicale au Québec.

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

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