Napa pour toujours

Le petit jour se lève et nous dégustons du champagne rosé Moët et Chandon, version Nouveau Monde. La nuit s’envole, les premières...

RÉCIT DE VOYAGE

PAR CLAUDE GARCEAU, MD

L’amour est une chose bien mystérieuse. On le cherche, mais c’est lui en fait qui nous trouve et nous frappe sans qu’on s’y attende. Et c’est le même qui s’enfuit, un petit matin, par la porte d’en arrière…

San Francisco, ce fut une fois l’amour fou quelque part dans un escalier montant vers Signal Hill. En bas, le port, en haut, une grande tour blanche, et là, au fond de l’horizon, la mer, entre un beau et une belle qui dansent, heureux de voir l’astre solaire s’allonger dans les flots à l’horizon. Des temps simples.

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San Francisco, je te revisite, mais mon insouciance s’est fait la malle. En ce petit matin de juin 2014, je te trouve bien froide. Mon petit jogging vers le Golden Gate ne parvient pas à raviver nos vieilles braises. Pendant sept jours, la brume recouvre tout, et le matin, le vent du large nous saisit tous, moi, le coureur quinquagénaire et des naufragés de l’infortune. Ils ont 20 ans, ils sont des milliers à dormir dans les rues dans l’indifférence, victimes des subprimes dépossédées de leur toit. Ils dérivent jusqu’à la mort, édentés et sales, cherchant la chaleur dans ces matins voilés sur les parvis de Saks Fifth Avenue ou de Benetton, All the Colors of the World.

J’ai trop froid. Je succombe. Il faut fuir, et vite. Cent kilomètres tout au plus suffiront. On traverse un pont au-dessus de la San Francisco Bay et là, c’est un autre monde.

La vallée de Napa, l’eldorado de trois générations. La première, fuyant l’autre continent, a voulu recréer Toscane en Bordeaux. Les pionniers ont tranquillement fait place aux fortunes de la côte Ouest, mais tout cela restait fermier. Puis, un jour, il y eut un concours, une dégustation à l’aveugle, ce vin de Napa transporté, une bouteille à la fois, dans les bagages à main, triomphe des gens du Vieux Monde. À compter de ce jour-là, la vallée ne fut plus jamais la même… et devint peu à peu ce qu’elle est aujourd’hui.

Elle devint prisonnière de son image, comme une actrice si belle qu’elle ne peut jamais vieillir. Aucune ride ne lui sera permise. Bien sûr, il y a le Botox. Ici, ce sont les terrains manucurés des granges transformées en manoirs puis en galeries d’art par des designers.

Je pense à toutes ces choses graves dans ma cabana. Une enclave entourée de lin blanc et un plan d’eau en face de moi. Je somnole un peu dans cette fin de jour. Ici, le calme est roi. Pas d’enfants dans cet hôtel de Youngville, avec sa terrasse sur pilotis surplombant les vignobles et les collines, tout au loin.

Le lendemain matin, un petit jogging dans l’air frais. Dans la vallée, les raisins à la peau si douce se contractent et concentrent leurs nectars. Mes foulées me dirigent vers les collines; dans les contreforts, une petite rivière coule des heures paisibles. D’où vient cette eau ? Cet or de la vallée ? Jamais je ne serai capable d’élucider le mystère. Il ne pleuvra pas durant mes sept jours ici et pas plus durant les sept jours suivants. La lumière, à jour frisant, caresse les cèpes. Ici, l’éther est calme et, pour un instant, on pourrait croire que dans ces petites lueurs de l’aurore, la lumière et le travail de l’homme s’aiment.

santeinc2Ils étaient deux frères nés d’un père célèbre, Robert Mondavi. À force de travail et de génie, ce dernier avait pratiquement construit à lui seul la réputation de cette vallée et construit le mythe du vin du Nouveau Monde. L’avenir des deux rejetons était tout tracé : suivre les traces du paternel et promouvoir le nom de la maison. À ma grande surprise, on m’apprend que les deux frères ont fondé leur propre affaire. Le premier vignoble est simplement nommé Peter Mondavi Estate. Le deuxième frère a repris une autre entreprise de la première génération de Napa, le Charles Krugg Estate. Par la suite, naviguant chacun en solitaire, les deux frères ne se sont jamais reparlé, l’un a complètement abandonné le monde du vin et vendu son entreprise à un conglomérat industriel, l’autre est demeuré vigneron, fidèle à sa lignée.

Je me suis offert une dégustation privée au Charles Krugg Estate. D’entrée, le bâti se veut noble, d’une filiation vieille Europe. Tout respire l’élégance feutrée de l’aristocratie. Je goûte un après l’autre leurs cabernets sauvignons tous cotés 92 ou plus par Parker. Un petit pourboire me permet de comprendre le secret des Mondavi. Le premier des deux frères, attiré par le gratin qui gravite autour du vin, aimait la dépense et fut invité à la table du président Kennedy. L’autre frère en prit ombrage. Le premier, voulant s’afficher, offrit à sa femme un manteau en vison blanc d’une opulence ostentatoire. Une dépense extravagante pour l’autre frère, qui arrivait à peine à maintenir l’entreprise à flot. Mais, le souper à la Maison-Blanche n’eut jamais lieu. Le président fut assassiné. Tous deux blessés dans leur âme en raison de ce différend, les deux frères ne se reparlèrent plus jamais.

***

Le petit jour se lève et nous dégustons du champagne rosé Moët et Chandon, version Nouveau Monde. La nuit s’envole, les premières lueurs éclairent les étangs, leurs grands nénuphars et des centaines de lys d’eau. Tout près, les gaz chauffés gonflent les membranes multicolores et, un instant plus tard, nous nous envolons à bord d’une montgolfière dans le jour naissant. Vue d’en haut, la vallée est si paisible et l’air si pur qu’on distingue au loin le Golden Gate et la San Francisco Bay. Tout en bas, on survole des domaines à flanc de coteau et leurs jardins. Des sculptures sont disposées ici et là, leur bronze se fondant à la nature. Tout ici exhale le rafinement et l’esthétisme classique. Tout en bas, des cyclistes font honneur à Eddy Merckx. L’espace d’un moment, on se croirait transporté à l’âge d’or de l’empire romain. Toute cette beauté repose pourtant sur le travail d’innombrables et infatigables fourmis. Elles sont déjà à l’œuvre, ces Guatémaltèques ou Mexicaines, avec leurs chapeaux de paille. Elles sont la sueur du vin.

Nous finissons la journée chez Bouchon et nous constatons comment la cuisine, dans ce coin d’Amérique, a rapidement surpassé celle de la vieille France. Parfait accord mets et vins, poissons frais, viandes parfaitement cuites, avec des herbes provenant du jardin communal local. Fraîcheur, volupté, beauté.

Une certaine classe d’Américains s’est bâti une version de l’Éden sur terre, mais les créations de l’homme dans cette vie sont éphémères. Deux mois après notre visite, le sol a tremblé, l’épicentre du séisme étant tout près de Youngville. Sur CNN, le pays tout entier était en émoi, puis, quelques heures après, les producteurs de la vallée furent soulagés d’apprendre que le vin était sauf et que seuls quelques barils, ici et là, en avaient souffert. Les collections verticales des grands crus étaient intactes. Quant au sort des fourmis, CNN n’en glissa pas un seul mot. L’essentiel est toujours aussi invisible pour les yeux.

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Médecin spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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