Québec nourrit la pénurie

Nous savions déjà que les PREM, « bibitte » administrative qui n’existe nulle part ailleurs au Canada, empêchent depuis 2003–2004 les...

L’INCURIE DES PREM EN RÉGION EST BIEN RÉELLE

PAR SIMON-PIERRE LANDRY, MD, CMCF, CMCF-FU
Médecin omnipraticien pratiquant à l’urgence et aux soins intensifs, Sainte-Agathe

Québec refuse que sept médecins s’installent en Abitibi-Témiscamingue »1 . C’est le titre d’un article paru dans La Frontière, journal régional de l’Abitibi-Témiscamingue. J’ai lu cet article alors que je m’apprêtais moi-même à partir  pour un séjour de dépannage dans une urgence de cette région. Je me suis déjà positionné2 sur l’incurie des PREM, ces Plans régionaux d’effectifs médicaux. Mais l’article de La Frontière expose un tout autre pan de leur dysfonctionnement.

Nous savions déjà que les PREM, « bibitte » administrative qui n’existe nulle part ailleurs au Canada, empêchent depuis 2003–2004 les nouveaux diplômés de s’installer dans la région de leur choix, et ce, même si un département exprime un besoin de recrutement. Maintenant, nous avons des preuves que les PREM briment également les acteurs locaux des régions éloignées, les supposées « bénéficiaires » des PREM. Les nouveaux diplômés ne sont plus les seuls à être exaspérés : les médecins qui tentent de recruter se butent également aux incohérences de ce système de  gestion centralisée.

À leur création, les PREM devaient s’assurer, en temps de pénurie d’effectifs médicaux, que les nouveaux facturants ne s’installent pas uniquement dans les grands centres urbains au détriment des régions dites « éloignées » telle l’Abitibi-Témiscamingue (AT). À ce jour, ce mécanisme de gestion est un échec, et les acteurs locaux en AT demandent eux-mêmes une réforme en profondeur.

Le DJean-Yves Boutet, chef de la Direction régionale en médecine générale de l’Abitibi-Témiscamingue (DRMG-AT), a accepté de répondre à mes questions. La DRMG est l’organisme responsable de faire le pont entre les besoins régionaux en médecine familiale et le ministère. C’est l’organisme qui, une fois qu’il se voit accorder un quota par le ministère, décide quels candidats seront choisis en fonction de leur profil d’application.

Pour celui qui est le responsable local de la gestion de PREM, les PREM sont— je le cite — « un gros paquebot administratif à manœuvrer qui ne remplit pas ses objectifs. ». Pour 2014 (sélection de novembre 2013), l’Abitibi-Témiscamingue avait droit, à la suite des très complexes et opaques calculs économiques du ministère de la Santé, à 10 nouveaux omnipraticiens. Malgré le fait que l’Agence de santé régionale, la DRMG ainsi que les CMDP de la région aient rencontré le ministère de la Santé pour lui faire part du départ imminent de plusieurs médecins, le ministère ft la sourde oreille aux revendications locales. Leurs demandes de dérogation furent alors majoritairement refusées.

prem-landry-f1-001Lors de l’année 2013, sachant que de nombreux départs pour maladie, maternité, déménagement ou retraite rendaient le recrutement crucial, la région avait entrepris des efforts de recrutement qui avaient permis d’attirer 17 candidats (dont plusieurs étaient des résidents issus des Unités de médecine familiale [UMF] régionales). Dix-sept omnipraticiens qui auraient tous facilement pu travailler à temps plein dans la région en première et en deuxième ligne. Mais l’urgence de la situation n’était pas partagée à Québec, à 800 km de là.

Le nombre de candidats intéressés par une pratique en Abitibi-Témiscamingue en 2013 fut exceptionnel, et rien n’indique que les prochaines années seront aussi fastes. C’est, pour emprunter une expression agricole, « une bonne année ». Mais malheureusement,  « c’est à Québec que ça bloque » de dire le DBoutet.  Les PREM sont venus brouiller les cartes puisqu’ils empêchent de profiter d’une bonne année occasionnelle, rendant la pénurie à long terme encore plus importante.

Ses propos font écho à ceux de la Dre Sauvageau, directrice de l’Unité de médecine familiale d’Amos, affiliée à l’Université de Montréal. Elle donne l’exemple de son hôpital (Amos), qui s’est vu empêché de recruter des résidents en médecine familiale issus de son UMF, alors que du même soufe le ministère a autorisé le recours à des médecins dépanneurs pour le secteur de l’hospitalisation. Un pur non-sens!

Effectivement, le ministère paie des dépanneurs à grands frais d’hébergement et de transport, mais a refusé qu’Amos recrute ses propres résidents intéressés par une pratique polyvalente dans la région. De plus, « le besoin en dépannage menace d’augmenter, car les pertes actuelles sont supérieures aux arrivées ». Ces pertes auraient pu être comblées rapidement par de nouveaux diplômés, mais le ministère préfère faire une analyse complexe avant d’émettre des autorisations d’embauches, lesquelles s’échelonnent souvent sur presque deux ans.

Selon le DBoutet, les PREM sont 18 mois en retard. « Ça prend souvent 18 mois avant que des demandes soient approuvées par le ministère. Mais un congé de maladie, un départ, une maternité, ça doit être comblé plus rapidement que 18 mois. » Sans compter que 18 mois n’est que l’autorisation ministérielle de recrutement, à laquelle doivent s’ajouter les efforts de recrutement eux-mêmes.

Les tares du mécanisme des PREM sont d’autant plus évidentes depuis quelques années, conséquence du fait que le marché de l’emploi tend à favoriser progressivement les établissements recruteurs. Par les augmentations des cohortes en médecine, l’offre et la demande tendent à s’équilibrer à l’heure actuelle. Dans ce contexte, un système de gestion coercitive de l’offre médicale devient de plus en plus inutile. En effet, les nouveaux diplômés doivent maintenant courtiser les recruteurs de plusieurs régions afin de sécuriser un emploi (qui satisfera également le conjoint [e], médecin ou non). Les PREM viennent simplement retarder une entente entre le recruteur et le candidat en complexifiant inutilement le processus de début de pratique.

Les médecins en Abitibi-Témiscamingue sont un groupe de médecins motivés et enthousiastes, qui ont mis l’épaule à la roue par la création d’unités de médecine familiale à Amos (Université de Montréal), La Sarre (Université de Montréal), Val-d’Or (Université McGill) et Rouyn-Noranda (Université de Sherbrooke). Un des objectifs avoués de l’ouverture de ces unités de formation en médecine familiale était de favoriser le recrute- ment de résidents qui avaient été formés dans la région. Même si Dre Sauvageau est « fière que (ses) résidents soient aptes à pratiquer partout dans la province », celle-ci se voit « déçue, car nous avions de belles cohortes de jeunes médecins motivés à travailler dans la région qui auraient pu combler les départs ».

En tant que directrice de l’Unité de médecine familiale d’Amos, où sont formés 5 ou 6 résidents chaque année, la Dre Sauvageau a récemment dû annoncer que le nombre de postes en résidence pour 2015 sera diminué. La raison en est simple : la pénurie de médecins à Amos est si importante que les enseignants sont trop souvent de garde en établissements pour pouvoir travailler à l’unité d’enseignement. Le ministère aurait simplement pu permettre à Amos d’engager ses finissants, mais tout porte à croire qu’il augmentera le nombre de médecins dépanneurs envoyés à Amos pour éteindre le feu qu’il a lui-même allumé.

Selon moi, la solution saute aux yeux; remplacer les PREM par la création d’un portail web provincial où les départements et cliniques locaux affichent les postes disponibles par spécialité et par région. Les exemples de la Colombie-Britannique (HealthMatchBC.org) et de l’Ontario (HealthForceOntario.ca) fonctionnent à merveille, et une visite sur leur site convaincra les plus sceptiques.  Il n’est pas déraisonné d’avancer que le coût d’entretien de ces portails web serait inférieur aux coûts administratifs (sans compter le temps de réunion) liés à l’administration des PREM.

Lorsque j’évoque l’hypothèse de l’abolition des PREM avec le DBoutet — ce qui entraîne rait la perte du moyen coercitif de recrutement de forcer de nouveaux facturants à s’installer dans la région — celui-ci s’y montre très ouvert. J’en comprends que l’Abitibi-Témiscamingue serait en mesure de mieux planifier ses effectifs médicaux sans le recours aux PREM gérés par Québec. Les médecins abitibiens seraient alors en mesure de réagir plus rapidement aux changements dans les effectifs régionaux.

J’aime venir travailler en Abitibi-Témiscamingue. C’est une région superbe et authentique, bien que méconnue. Cependant, j’aimerais mieux que le ministère envoie ses médecins itinérants ailleurs, sachant que les hôpitaux régionaux peuvent librement embaucher de nouveaux diplômés qui souhaitent y vivre et s’y impliquer. Les PREM, qui mettent des bâtons dans les roues des initiatives locales, sont un poids dont le Québec doit se délester.

Mais tant que le ministère s’entêtera avec le déficient système de PREM, je continuerai d’y venir comme médecin dépanneur, aux grands frais des contribuables*.

*Les frais supplémentaires payés par la RAMQ (kilométrage et heures de voyagement) d’un médecin dépanneur omnipraticien faisant la navette entre Montréal et l’Abitibi-Témiscamingue tournent autour de 1 600 $ par voyage aller-retour. À ce montant s’ajoutent le per diem hospitalier, les frais d’hébergement et les différentes lettres d’ententes de majoration de l’acte (majoration variant de 15 à 25 %).

Précision : Les opinions des auteurs de la section Perspectives ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales.

RÉFÉRENCES

  1.  Anne Blondin, « Québec refuse que 7 médecins s’installent en Abitibi-Témiscamingue  », La Frontière, 15 août 2014. URL  : http://www.lafrontiere.ca/2014/08/15/quebec-refuse-que-7- medecins-sinstallent-en-abitibi-temiscamingue
  2. Nicholas et son PREM, Santé inc., septembre-octobre 2013.

A propos de Simon-Pierre Landry

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Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l’urgence et aux soins intensifs à Sainte-Agathe-des-Monts.

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