Sinus pilonidal et noce italienne

Tout en discutant avec Chéri, je remarque du coin de l’œil, dans la baie vitrée, qu’un homme muni d’une grosse caméra emballée sous une...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD

Aouch! Fais attention, Lé! Ça fait mal! Tu bourres trop la plaie-E!
— No-non, c’est toi qui es trop sensible, lui dis-je, une goutte de sueur perlant à mon front et menaçant de tomber illico dans le cratère béant.
— J’aimerais bien ça te voir à ma place quelques secondes, tu comprendrais! rétorque-t-il, couché sur le ventre, son postérieur arborant une plaie de plusieurs centimètres de long et d’au moins 2 cm de profond que je dois bourrer de mèches stériles 1/4.

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Pour vous mettre en contexte, chers lecteurs, celui qui s’exprime en ces mots et en décubitus ventral n’est nul autre que mon frangin Jérémie, la vingtaine fringante, envers qui je me suis engagée à lui prodiguer les soins de plaie post-op d’un sinus pilonidal. Mal m’en prit. Il faut dire que frérot demeure maintenant chez moi, dans un appartement que nous lui avons emménagé au sous-sol. Il étudie en médecine vétérinaire et mon domicile est à environ 30 minutes de sa faculté. En me chargeant de ses soins de plaie, je voulais lui épargner les va-et-vient quotidiens au CLSC en sus de sa session déjà bien chargée. Et je le regrette amèrement : il ne cesse de me critiquer sur ma technique. Nos conversations quotidiennes sont rythmées par douleur, aller à la selle ou ne pas aller à la selle, pansement trop long, pas assez long ou pas assez ou trop épais, mèche trop ou pas assez humide, shit je ne peux pas jouer de la guit’, shit je ne peux pas rencontrer de filles, shit je ne peux pas sortir autrement qu’en pantalons de jogging, etc. Et ça va durer encore quelques semaines. Je vais sans doute devenir folle avant. J’ai décidé de refiler notre futur DDolittle à notre paternel, chirurgien de profession, pour qu’il prenne le relais quelques jours, sinon je vais perpétrer un fratricide.

Il faut dire aussi que je m’occupe en parallèle de l’organisation de la soirée-spectacle annuelle rassemblant tous les médecins de mon hôpital. Je dois rivaliser d’imagination pour dénicher les talents artistiques de mes estimés collègues et les convaincre de se produire devant au moins 150 personnes. Ce n’est pas une sinécure. Numéro d’humour, de chants, démonstration de karaté, violoniste, guitariste et même Chéri avec sa batterie et quelques-uns de ses élèves les plus talentueux seront au rendez-vous pour pimenter notre souper-spectacle. Bref, je suis très enthousiaste, mais un peu fatiguée. Le post-op de Jérémie m’a mis le moral dans les talons et a sérieusement ébranlé ma confiance en moi. J’ai donc besoin de me reposer. Heureusement, Gizèle avec un Z me remonte le moral.

Gizèle est un bébé chat de 4 mois, brillante et affectueuse comme 15. Elle est inséparable de Bertrand, mon royal himalayen. Elle a par contre une sérieuse dépendance afective envers les humains. Elle doit absolument se coucher lovée entre mes jambes ou sur mon oreiller. Malgré sa toute féline sollicitude, j’ai besoin de respirer un peu. D’avoir du temps oisif. De me décérébrer, quoi.

Je termine de bourrer le derrière du frangin et lui lâche une bombe : — J’ai parlé à Papa. Tu vas chez lui 10 jours, il va s’occuper de ta plaie.
— Mais Lé! Tu n’y penses pas! Me montrer les fesses à mon père de 60 ans! Il est vieux et il n’a pas le tour comme toi!
— Ah bon! Là, je suis devenue une pro du pansement tout d’un coup!
— Mais voyons, Lé! Qui va s’occuper de mes poissons?
— Gizèle avec un Z! La protagoniste en question renifle délicatement l’aquarium et y pose la patte dès qu’un poisson passe dans son champ de vision, menaçant de le transformer en flet si elle l’attrape.
— Très drôle! Non mais Lé! Tu peux pas me faire ça!
— Oh! que oui! J’ai besoin de me reposer! Chéri m’emmène au spa, si tu veux tout savoir!
— Ben voyons! Toi au spa! T’hayis ça pour mourir!
— Chéri a réussi à me convaincre!
— Ah ouin… Il doit y avoir une histoire de sexe là-dessous, sœurette. Je te connais!

Et il ponctue sa remarque d’un clin d’œil égrillard. Je reste inébranlable : — Essaye pas, Jérémie! Tu vas chez Papa.

— Sans cœur! lance-t-il, drapé dans sa fausse dignité ulcérée.

Je termine son pansement et entreprends de faire mon bagage pour ce merveilleux week-end en perspective avec Chéri. Ce dernier a dû rivaliser d’imagination pour me convaincre, car je ne suis pas très spa. Me promener en robe de chambre, sous-vêtements et pantoufles en plein milieu de la journée, je ne raffole pas. Et de me faire tripoter par une inconnue non plus, d’ailleurs. Chéri, lui, adoooore aller au spa. Il a même son propre kit : robe de chambre Ralph Lauren, pantoufles en fourrure de lapin (authentique et faites à la main par des Indiens Wendat, ses compatriotes, mais les racines wendat de mon amoureux, c’est une autre histoire) et sac de transport.

« Tu vas voir, tu vas aimer! Ahhh! La tranquillité! La zénitude des lieux! Et un bon mas- sage détente! Et après un bon repas! Et après blablabla » qu’il m’a dit en me gratifiant de son redoutable clin d’œil bleu de satyre et de son charme de vendeur – je me serais vraiment crue dans une salle de montre d’automobiles un jeudi soir pluvieux de novembre!

— On pourrait arriver avec tu sais quoi tout de suite sans aller au spa, grommelais-je, grognonne.
— Ah! Mon amour! C’est important de varier les contextes! Allez, allez! On va au spa.
— Ça va être tranquille là-bas, au moins?, m’enquis-je, légèrement inquiète.
— Oui, oui! La préposée à la réservation m’a assuré que ce serait très zen!
— Ouin… Je n’ai pas très envie qu’on se retrouve au milieu d’une noce italienne! Parce que j’ai lu que cet endroit-là était très réputé pour les mariages.
— Des mariages en novembre, c’est plutôt rare, non?
— Hummm. On ne sait jamais, murmuré- je d’un ton dubitatif.

Il faut bien le dire, l’endroit a du panache. Auberge aux façades de rondins, ambiance feutrée et très classe. Il pleut des cordes et il fait dans les 8 degrés à l’extérieur. Un temps idéal pour se prélasser autour d’un bon feu de foyer. Nous déposons les bagages dans la chambre et enflons nos peignoirs pour nous diriger vers le spa. Sourire éclatant, politesse frisant l’obséquiosité, les deux hôtesses au comptoir d’accueil bien cintrées dans leur petit uniforme rose évoquant des hôtesses de l’air des années soixante nous offrent une tisane. Nous nous détendons avant notre soin devant un faux feu de foyer au gaz qui a tôt fait de me glisser dans une douce torpeur. Chéri est comme un coq en pâte. Il a réussi un véritable tour de force de m’emmener ici et il savoure sa victoire. Nos massothérapeutes attitrées viennent nous chercher pour nous entraîner dans leur cabine respective. J’ai choisi un massage aux pierres chaudes. C’est génial. Je m’évade doucement dans un voyage astral pendant 60 minutes. Chéri avait raison: c’est zen, un massage. Mon soin terminé, je retourne devant le petit foyer et rêvasse, ultra détendue en sirotant une seconde tisane. Chéri apparaît bientôt, le visage béat et transfiguré comme une carmélite devant une apparition de la Vierge Marie. Il se glisse dans le fauteuil près de moi et chuchote : « Pis?»

Je souris et chuchote, goguenarde: — Est-ce qu’on est rendus à l’après-après?
— Tu es une obsédée, rigole-t-il à voix basse. Non, mais sérieux, as-tu aimé?
— Hum… J’avoue que je n’ai pas détesté l’expérience (Et je ponctue ma remarque d’un petit soupir.)

Tout en discutant avec Chéri, je remarque du coin de l’œil, dans la baie vitrée, qu’un homme muni d’une grosse caméra emballée sous une mini-bâche de plastique semble filmer quelque chose en reculant. Tout en me demandant ce qu’il peut bien filmer sous cette pluie battante, j’ai ma réponse quand apparaît un homme en complet-veston muni d’un parapluie suivi de deux jeunes gens, dont l’une en robe de mariée-bustier et l’autre, que je suppose être son nouveau mari, en smoking. La mariée a les cheveux qui dégoulinent, et le marié au visage grêlé d’acné a le smoking trempé. Suivent une horde de gens d’âges différents vêtus de leurs plus beaux atours qui entrent avec fracas et des rires tonitruants dans notre enclave de silence et de tranquillité. Le troupeau n’en finit plus d’entrer  parapluies et vêtements saturés d’eau. J’en dénombre maintenant autour de 75 qui nous entourent, le caméraman en tête de liste. Ce dernier commence à tourner autour de nous comme un requin le ferait autour des jambes d’un surfeur. Je commence à trépigner intérieurement, ma tisane menaçant d’entrer à nouveau en ébullition tellement j’écrabouille la tasse. Chéri affiche un petit sourire contrit en haussant les épaules et chuchote : — Oups… mariage en vue!
— Hummmfff…grommelé-je, mon moment est gâché!
— Ben voyons, c’est vraiment inusité ce qui nous arrive, my love!
— Ce qui est inusité, c’est que les mariés soient aussi laids! dis-je méchamment.
— Tut tut tut, ce qu’on est méchante!
Et regardant les mariés et les invités à la dérobée, il chuchote: «Tu as raison, les mariés sont vraiment, vraiment laids! »

La mariée évoque un castor qu’on aurait ublé d’un parachute avec ses dents avancées et son immense postérieur. Le marié, quant  à lui, me rappelle un petit lézard avec sa figure oblongue constellée  d’acné et ses yeux obliques d’un brun délavé. Et dire qu’ils sont à leur meilleur aujourd’hui! Je prie tous les saints afin qu’ils soient stériles.

Les hôtesses de l’air sont dans tous leurs états. Elles s’agitent avec vadrouilles et serpillières afin de limiter les dégâts sur le carrelage immaculé, nous adressant un sourire gêné. J’en ai assez. Je vais me rhabiller et retourner dans notre chambre. C’est alors que je remarque que plusieurs invités me regardent en souriant. Je n’y porte pas trop attention, songeant que ceux-ci sont probablement des gens que j’ai reçus un jour ou l’autre comme patients. Chéri m’observe avec le même sourire et me  murmure, dans un rire étouffé : « My love, je sais que tu as hâte à l’après-après, mais je resserre un peu ton peignoir, tu as tout un sein à l’air! »

Glup. Rouge de confusion, je resserre la ceinture de mon peignoir et me dit que, décidément, j’avais raison de me tenir éloignée des spas!

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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