Humanum Machina

Les médecins ne font plus qu’utiliser les algorithmes. Ils sont les algorithmes. La société encourage cela, et par extension, les écoles de...

PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX

« Wow! Mais vous êtes de vraies machines! »
MSCoul— Une amie à qui je racontais le périple
annuel à vélo de 275 km séparant Montréal et
Québec, complété en une seule journée par les
membres du club cycliste dont je fais partie —

Une lettre troublante d’un résident en médecine a été publiée en novembre dernier dans La Presse. L’auteur, résident en médecine, y relatait son impuissance, la sienne ainsi que celle de ses confrères d’études, à sauver leur consœur Émilie du suicide. Il y dé­nonçait au passage plusieurs éléments relatifs aux études en médecine, aux perceptions de la maladie mentale ou à la complexification de la médecine. Une lettre vraiment douloureuse à lire.

Nos sociétés occidentales sont en train d’ériger la maladie mentale en véritable problème de santé publique. Avoir des problèmes de santé mentale devient de plus en plus la norme, toutes professions confondues, et de moins en moins l’exception. Et si la maladie mentale devient peu à peu une « norme », dans quel monde vivra-t-on bientôt ?

Dans cette même veine, il y a les études mé­dicales et leur propension non seulement à exiger la perfection, mais à la valoriser avant même le dépôt de la demande d’admission. Tous ceux ayant des moyennes académiques de moins de 100 %, passez go et ne réclamez pas quoi que ce soit. Vous n’êtes pas dignes de soigner des gens. Ah! Mais n’oublions pas que l’on procède aussi à une sélection par entrevue. Bien sûr que vous faites des entrevues, cher comité facultaire, mais si, pour se rendre à l’entrevue, il faut déjà être l’incarnation de la perfection intellectuelle, quitte à faire entrer un triangle dans un carré, quitte à ne pas être des Einstein de naissance, devinez quoi? Ceux qui défileront sous vos yeux dans vos locaux d’entrevue seront déjà tous des obsédés de la performance, toutes personnalités confondues. Leurs qualités humaines seront réelles, voire nombreuses, mais déjà, elles commenceront à être étouffées par « les exigences » de la médecine. C’est ce que vous désirez nous donner pour médecins? Je lève bien haut mon chapeau à l’Université McGill, qui a ouvert des places en médecine il y a quelques années pour des candidats au cheminement non traditionnel, dont l’admission n’est pas basée sur le 98 % obtenu à leur cours collégial de chimie organique. C’est encore trop peu, mais c’est déjà un pas dans la bonne direction. Une direction plus saine et plus responsable, à tout le moins.

Certains médecins diront « Oui, mais c’est ça, les études en médecine. C’est exigeant. Et d’autres sont passés par là avant eux. Nous, on a survécu. Et ça prouve que les étudiants qu’on choisit ont les habiletés intellectuelles nécessaires pour réussir leurs études. Ça a toujours été aussi difficile, ce n’est pas nouveau ». Et il est là, le nœud gordien de toute l’affaire.

Non. Non, les étudiants en médecine d’aujourd’hui ne sont pas les étudiants en médecine d’hier. Ils ne peuvent pas l’être parce que la mé­decine n’est plus la même. Elle ne l’est jamais. La médecine porte toujours en elle la même responsabilité du savoir omniscient, salvateur, déifiant, sans pourtant jamais tenir compte de la vitesse effarante du développement des connaissances, des traitements et de la complexité croissante de la maladie qui caractérise notre époque. Le savoir médical est toujours de plus en plus poussé, de plus en plus étendu : c’est la nature intrinsèque du « progrès ». Il y aura toujours quelque chose à découvrir, à savoir. Mais il y en a maintenant à un tel niveau qu’un seul professionnel ne pourra plus, aussi doué et performant soit-il, à long terme, tout savoir, ni toutfaire.

Plus que jamais, on fait reposer sur les épaules d’un seul professionnel de la santé la presque totalité du savoir clinique, de la connaissance, de la solution aux problèmes de santé humaine. Quelle utopie! Quel voyage droit dans le mur! Quand cela s’arrêtera-t-il? C’est là une culture sociale et médicale qui ne peut que rendre malades ses acteurs, ses cliniciens, ses soignants et ses patients. Marc Zaffran, auteur et médecin, le disait très justement : « Un enseignement délétère pour celles et ceux qu’il forme ne peut pas prétendre former des soignants. »

Les médecins ne font plus qu’utiliser les algorithmes. Ils sont les algorithmes. La société encourage cela, et par extension, les écoles de médecine aussi. Or, à défaut de pouvoir changer « la société », c’est par ces dernières que le changement pourrait s’opérer. C’est par de petits pas qu’on en arrive aux grands changements.

Il faudra tôt ou tard nous résoudre collectivement à comprendre que la santé humaine ne peut être que le résultat des actions et des savoirs concertés de plusieurs types de professionnels et non d’un seul d’entre eux. Que la responsabilité du savoir, du savoir-être et du savoir-faire ne peut appartenir qu’au médecin. Cette société tristement médicocentriste rendra le monde malade, à commencer par les médecins eux-mêmes. C’est déjà commencé. Le projet de loi 20 du ministre de la Santé est un autre pas dans cette direction.

Ce n’est certainement pas avec le bâton que cela se résorbera. Ni avec plus d’argent.

L’être humain a des limites. Physiques, intellectuelles et affectives. Sur un vélo comme avec un stétho. À trop vouloir les dépasser, on ne peut pas demeurer humain. On devient machine. Et bien que fascinante, la machine humaine n’est pas conçue pour n’être qu’un ordinateur aux rouages infaillibles, un téléphone intelligent dans une main et une tablette dans l’autre pour prolongements de soi-même. Imposer à un médecin de se dépasser au même rythme que celui des avancées scientifiques ou technologiques est insensé. Il en deviendra malade. Inéluctablement, s’il n’arrive pas à s’en sortir, on le perdra. Il continuera de ne plus avoir de vie. Comme Émilie. Comme d’autres à venir.

La machine humaine n’est-elle plus…humaine ?

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L’Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d’autres médias.

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