Lumière au bout de la nuit

Qu’elle est douce, cette chaleur! Je dormirai bien, toute la nuit dans la chambre du fils, en sécurité entre quatre murs épais. La vie m’est bien...

RÉCIT DE VOYAGE

PAR CLAUDE GARCEAU, MD

Nul homme n’est une île, un tout en soi; chaque homme est partie du continent,
partie du large; si une parcelle de terre est emportée par les flots, pour l’Europe c’est
une perte égale à celle d’un promontoire, autant qu’à celle d’un manoir de tes amis
ou du tien. La mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre
humain. Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi.

(Devotions upon Emergent
Occasions, John Donne, 1624).1-ecosse-garceau-fig4

Au début de cette aventure, les augures étaient bons : d’interminables pluies et des brouillards denses, essence de cette partie du monde. C’est ce que j’espérais. Puis, la suite avait été facilitée par mon choix d’une petite auberge rustique, tout près du loch Lomond, à 45 minutes du centre de Glasgow. Mais cette même distance de la ville permettait une bienfaisante solitude, surtout le matin à l’aurore. Le premier matin, je m’étais levé pour grimper les hauteurs. Du haut d’une des collines, je pouvais voir le loch et ses eaux tranquilles, les sommets se succédant tout autour, certains gris et dénudés, d’autres verts et reluisants des pluies de la nuit et enfin d’autres, tout couverts d’arbres au feuillage exhibant les délicates teintes de l’automne. Qui aurait pu prédire, en ce matin du 11 septembre 2001, après de si agréables prémisses, que le ciel du monde se couvrirait d’une grande noirceur, d’un sinistre linceul?

***

Le chef de ce congrès européen sur le diabète se lève durant une séance plénière. D’une voix grave, étonnante parce qu’elle émane de ce petit homme plus à l’aise dans son labo que devant la foule, il dit : « Un événement grave survenu à New York vient de changer nos vies pour les années à venir. Que Dieu nous aide! » Sur l’écran géant, un avion comme une ombre s’enfonce dans l’une des tours du World Trade Center aux États-Unis puis, dans un grand silence, 5 000 délégués voient, stupéfaits, cette même tour s’effondrer. La séance est levée et tous tentent de trouver une cabine téléphonique libre (les cellulaires étaient rares et le wi-fi n’existait pas alors). Je prends l’autobus fourni par le congrès pour retourner à mon auberge. Dans le car, il y a peut-être 30 personnes visiblement du Moyen-Orient, et les femmes sont voilées en partie. Personne ne prononce mot. Comment le pourrait-on? Le chauffeur a mis le volume de la radio à un niveau si élevé que le bruit nous agresse tous, mais aucun de mes voisins ne bouge ou n’ose lever les yeux. Une honte collective pour une faute commise par quelques misérables semble nous étreindre tous. Un trajet à la limite de l’insoutenable, où la voix de l’animateur de radio nous rappelait sans cesse que Glasgow vivait là une journée de deuil, comme le reste du monde. Des dizaines de ses citoyens expatriés avaient probablement péri dans l’écrasement des tours. Des membres du service d’incendie et de la police de Glasgow, en visite d’échange avec leurs confrères de New York, n’avaient pas hésité à proposer leurs services et avaient accompli lucidement leur destin en marchant vers leur mort au service des autres.

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La tension est si vive que l’une de mes voisines s’évanouit. J’aide son mari, nous l’étendons dans l’allée et elle reprend ses esprits en gémissant tout doucement. J’apprends qu’ils sont tous iraniens et logent au Mar Hill, un somptueux manoir où nous arrivons enfin. Je descends moi aussi et j’aide le mari et nous soutenons l’épouse, toujours chancelante, et la couchons dans une suite aux grandes fenêtres donnant sur un vaste jardin aux accents bien tristes en cette fin de journée.

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L’homme a 38 ans. Il est spécialiste du diabète à Téhéran, a fait ses études à Londres et a des enfants vivant aux États-Unis. Nous laissons sa femme récupérer. Il m’invite au bar de l’hôtel. La tension ayant baissé un peu, je suis maintenant plus à même d’admirer les lieux.

Rien ne manque au décor typique du manoir écossais : les boiseries sombres, des canapés bruns en cuir si épais que des siècles de séances assises leur ont donné une patine d’objet aimé, des trophées de cerfs et de sangliers sur les murs, une suave et âcre odeur de vieux cigare flottant dans chaque recoin, un âtre immense, d’un autre âge, qui perd plus de chaleur qu’il n’en répand malgré les grandes bûches qui rougeoient en son cœur. Un serveur guindé nous propose un single malt, et en ce jour où Dieu a abandonné les hommes à leurs péchés, mon collègue et moi décidons qu’Allah et Jésus sont bien loin. Le single malt, pendant un bref instant, nous réchauffe l’âme.

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Je retourne à mon petit inn. Tous les vols de retour sont suspendus. Dans l’état des choses et vu l’hystérie à l’aéroport, je décide de rester et de laisser passer quelques jours. Je quitte Glasgow, prends un train qui file lentement vers Inverness, petite ville perchée au sommet de l’Écosse. En plein centre-ville, un homme taquine le saumon à la mouche. J’ai à peine le pied posé à Inverness que je décide de prendre un ferry pour les îles Orkneys. J’y suis allé il y a plus de 20 ans et je veux revivre ces émotions d’un autre temps.

La traversée est d’un calme trompeur : les autres passagers et moi regretterons amèrement les sandwichs et la bière noire qu’on nous avait si généreusement et gratuitement distribués à notre arrivée à bord. Le vent se lève soudainement et la houle et son écume nous fouettent sans pitié sur le bastingage. Transis, nous sommes malades, chacun notre tour, toutes les 5 minutes. Nos tourments ne s’achèvent que deux heures plus tard. Je me jette alors sur la grève et reste étendu pendant une heure, le temps de retrouver un certain équilibre.

Des femmes nous attendent pour nous offrir leur gîte. Mary, ma logeuse, a-t-elle 60 ans? Difficile à dire, car le soleil a impassiblement tracé de longs sillons dans sa peau de rousse. Aussitôt entré, je reconnais l’odeur d’une maison sans homme. Sur un mur, une vieille photo du mari disparu prématurément, emporté par le houblon et le malt. Dans la chambre où je vais dormir, il y a la photo d’un grand gaillard membre des forces spéciales britanniques. Le fils adoré est quelque part en mission, Mary ne sait pas où, il appelle rarement et parfois débarque pour ne rester qu’une semaine avant de filer. Ma logeuse s’y est fait, à la solitude : un penduleun peu triste bat la mesure, un chat envieux me scrute d’un œil jaloux et méchant, sur le lit une courtepointe tissée a vécu des jours
meilleurs. Un coffre à vêtements au bout du lit est rempli des fringues du fils adulé. On ne jette rien ici! Mary me donne des pantoufles tricotées en grosse laine grise, elle m’offre du thé avec un biscuit sec. Pour la douche, il faut mettre une pièce dans le compteur (2 minutes d’eau chaude, une pièce). La maison est trop chaude et il flotte dans l’air une vague odeur de décrépit.  C’est la fragrance d’une maison où il y a longtemps, très longtemps, il y avait eu de la vie et de l’amour. Mary n’a pas 60 ans, mais elle pourrait en avoir 80 et ce serait pareil.

Le lendemain, je me lève tôt pour explorer cette île sans arbre appartenant entièrement aux moutons. Pendant des centaines d’années, les pasteurs d’ici ont délimité, à l’aide de murets en pierres plates, d’immenses enclos irréguliers où les bêtes doivent avoir l’illusion de la liberté. Je quitte donc le village de Stromness et une marche de plusieurs heures m’amène à Skara Brae, un site néolithique, sur le bord de la mer, qu’une tempête a mis à jour dans les années 1930. Il y a 3 000 ans, les hommes vivaient ici dans de curieuses habitations circulaires. Le temps semble s’être arrêté. Ici, on distingue la trace d’un foyer avec des restes de coquillages,là une banquette pour le repos et de solides murs de pierre pour résister au vent.

Une autre promenade m’amène, allège, vers le cercle de Brogar : 24 mégalithes dressés forment un cercle énigmatique et parfait
dans sa géométrie. Je termine ma journée à Maeshowe, là où ces hommes d’un autre temps ont construit une grande chambre. Desmurs massifs et, sur un côté, une petite ouverture bien silencieuse. En se courbant bien humblement, on parvient 10 mètres plus loin à une paroi sculptée. Au solstice d’été, le soleil entre par l’ouverture unique et éclaire le fond de la salle. Qui étaient donc ces hommes qui savaient si bien la course des astres? Les Vikings émus et venus en touristes y ont laissé des graffitis.

Le soleil couchant illumine les pierres dressées et des ombres inquiétantes s’allongent dans la plaine triste. J’adore la solitude de ce temps entre chien et loup. Habituellement, le grand air, le vent, les étoiles et la nuit qui vient m’apaisent. Mais en cette nuit du 14 septembre, je réalise l’ampleur des événements récents. Ils ont terni à jamais mon innocence au monde. Je grelotte et je me hâte vers Mary, qui m’a attendu toute la journée à la fenêtre. Sur la table, un bouilli de mouton bien gras et pour dessert, des scones et de la confiture de groseille. Qu’elle est douce, cette chaleur! Je dormirai bien, toute la nuit dans la chambre du fils, en sécurité entre quatre murs épais. La vie m’est bien charitable.

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Je vais finalement revenir chez moi quatre jours plus tard. À la télé, Bush prépare la riposte, sa guerre du Golfe à lui. J’ai à peine posé ma valise que le téléphone sonne. Un homme au fort accent (texan?) me prie de répondre à ses questions. Quand ai-je acheté mes billets pour Toronto? Puis-je lui donner la description de gens assis autour de moi? Et ainsi de suite. Il finira par m’expliquer qu’un X-acto avait été retrouvé collé sous mon siège. Cet avion devait faire partie de la vague d’attaques d’Al-Qaïda et pour une raison inconnue, les comploteurs s’étaient ravisés.

Mary m’apprendra un an plus tard, dans une bien triste lettre, que son fils avait été blessé en Iraq par une mine.

En ce monde, en Iraq, en Écosse ou à Montréal, nul n’est une île…

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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