Nourrisson affamé et rage de dents

J’ai pris congé cet après-midi, car je me suis fait extraire une dent de sagesse envahie par une carie qui me faisait souffrir depuis des mois.

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD

Illustration : NATHALIE DION

 

RUWAAAM! RUUUWAMM! RUWAAMM!1-nourrisson-boissonneault

Me vrillant les tympans et me ruinant les nerfs, les pleurs du bébé retentissent, tonitruants, depuis bientôt 25 minutes. La salle
d’attente est quasi déserte pour l’heure du lunch. Maman, telle une madone des temps modernes, change la couche de Bébé et tente ensuite de l’allaiter. Deux vieillards qui se trouvent bénis des dieux d’être sourds mais pas aveugles profitent du spectacle. Il faut dire que les seins de Maman sont énormes, évoquant deux melons d’eau gorgés de jus les jours de grande récolte.

Excédée d’un tel vacarme, je demande à ma pétillante secrétaire, Nicole, si Maman ou Bébé ont rendez-vous. Nicole, le regard perçant surplombant ses lunettes de lecture, hoche la tête : — Non. La pharmacie lui aurait dit de venir changer la couche et de l’allaiter ici. Je suis sidérée. Notre salle d’attente, devenue un gigantesque stationnement de mères allaitantes d’une progéniture à la couche pleine? La langue me démange de dire quelque chose à Maman. Sage, je me ravise tout de suite, craignant de voir ma photo en mortaise de la première page du Journal de Montréal. Je peux imaginer sans peine les gros titres: «Médecin insensible contre l’allaitement en public». Je tremble d’effroi à l’évocation de ma salle d’attente envahie de mamelles ulcérées réclamant ma tête à cor et à cri sur l’autel de la déesse de l’allaitement. Hurmf… Je ferme ma porte, découragée, priant pour que le poupon et sa génitrice décampent au plus vite.

J’ai pris congé cet après-midi, car je me suis fait extraire une dent de sagesse envahie par une carie qui me faisait souffrir depuis des mois. Après un traitement de canal sur la mauvaise dent, c’est une endodontiste délurée qui m’a annoncé que ma dentiste m’avait fait un traitement sur une dent en vain – jetant du même coup 1500 $ aux ordures – alors que c’était la dent voisine qui était la cause de tous mes maux.

La bouche et le visage encore engourdis par l’anesthésique et un épais coton dans le cratère laissé par l’extraction, je suis venue au bureau remplir quelques formulaires d’assurances et triompher de ma volumineuse paperasse. J’aspire donc à un peu de tranquillité.

Les pleurs se sont enfin tus. J’entrouvre ma porte pour apercevoir Maman qui allaite encore devant les deux octogénaires qui se rincent effrontément l’œil. Le moment de silence est de courte durée, car la porte principale de la clinique s’ouvre à la volée sur un homme à la mine apeurée portant des gants de chirurgie bleus. Il semble chercher quelque chose désespérément, s’approche et s’informe entre deux respirations saccadées: — Le docteur est-tu là? Me semble que je viens d’la voir.

Je referme ma porte sans bruit. Cet homme n’augure rien de bon. Sauvetage d’un accidenté de la route devant ma clinique? Vieillard effondré sur la chaussée, la hanche pulvérisée, victime d’un pacemaker défaillant? Ou pire, un accouchement? Je mâchouille ma compresse dentaire avec vigueur. Je fais sourdre du même coup un goût amer de sang prédigéré. Misère. J’avoue que mon attitude n’est pas du tout professionnelle. Je manque cruellement de la compassion et de l’éthique les plus élémentaires. Il faut dire pour ma défense que je n’ai rien du médecin sans frontières combattant une dangereuse épidémie au péril de sa vie en quelque endroit isolé de la planète. Surtout avec une telle rage de dents. Me faisant violence, le devoir et la curiosité me titillant la conscience, j’entrouvre ma porte à nouveau et m’enquiers auprès de monsieur Gants-Bleus : — Qu’est-ce qui se passe (qui sort à peu près comme suit : quèche qui che pâche? mon pansement et mon anesthésie locale devenus des obstacles m’empêchant d’articuler convenablement)?

Monsieur Gants-Bleus a le visage qui ruisselle et les yeux exorbités : — Y a que’qu’un qui a perdu conscience juste devant l’arrêt de bus. Là, il est réveillé, mais il a toutes les dents de pétées. Et il a du sang plein la face. Je hausse les épaules en soupirant : — Désolée, je n’ai pas le matériel qu’il faut ici pour réparer des dents cassées. Gants-Bleus est du genre tenace : — OK, mais le gars veut pas aller à l’hôpital ni prendre l’ambulance. Il a pas d’argent, je pense.

De guerre lasse, je m’entends lui dire : — Bon, eh bien, mon travail humanitaire semble débuter aujourd’hui! Je vous suis, on va aller voir le monsieur. Ce sera moins long que de vous questionner ici. Je sors de la clinique, un peu appréhensive. L’anesthésie commence à perdre de son efficacité de façon logarithmique. Je sens que je vais avoir un mal de chien. Je marche environ 200 mètres jusque devant l’arrêt de bus. Les policiers et les ambulanciers y sont déjà et le malade est bien assis, avec un tensiomètre sur le bras. Je reconnais les ambulanciers. Le plus âgé des deux me dit : — Bonjour Doc! Le jeune a fait une convulsion. Il serait épileptique. Y veut pas embarquer parce qu’il a pas d’argent.

Le jeune homme a son uniforme d’employé de la station service locale maculé de sang. Ses incisives supérieures sont cassées de travers. Il fait peine à voir. Je repère deux plaies, dont une au menton et l’autre sur la lèvre inférieure. Je valide avec lui : — Comme ça, tu ne veux pas aller à l’hôpital? — Non, me répond-il, laconique. — Est-ce que tu es épileptique? — Oui. J’ajoute: — Avais-tu pris tes médicaments ce matin? — Non, je me suis levé en retard. M’adressant aux ambulanciers : — Ses signes vitaux sont beaux? — Oui, répondent-ils en chœur. Revenant à mon patient de fortune, je demande : — Quelqu’un de ta famille peut aller te conduire à l’hôpital? Ce serait vraiment important que tu y ailles, mon homme. Il fait non de la tête. Bon, je ne peux pas le forcer.

Les policiers, vêtus de pantalons de camouflage verts – car ils sont en moyens de pression pour quelque obscure raison d’hypothétiques coupures sur leur régime de retraite – et qui étaient jusqu’à maintenant demeurés en retrait, décident de se jeter dans la mêlée. Il y a un maigrichon dans la trentaine et un vétéran bedonnant à la miquarantaine ronflante. Ils évoquent Baloo et Mowgli du Livre de la jungle. Paternaliste et nonchalant, Baloo s’adresse au patient : — Tu peux y aller avec ta voiture si tu veux pas payer l’ambulance, mon gars. Wow! J’en ai maintenant la preuve: le pantalon de camouflage rend particulièrement perspicace. Je claque la langue et signale: — C’est qu’il vient de convulser. Il ne peut pas conduire. Il devrait commencer par porter des pantalons règlementaires celui-là, marmonne-je. Mowgli en rajoute : — Il pourrait prendre le bus de la ville.

Ben tiens. Pourquoi pas y aller à bicyclette, tant qu’à faire! Monsieur Gants-Bleus, demeuré spectateur, s’objecte : — Et s’il convulsait dans le bus? Mowgli hausse les épaules. Il est franchement dépassé. Ma bouche me fait horriblement souffrir. Je dois déguerpir au plus vite et m’envoyer deux Dilaudid. — Je peux aller le conduire à l’hôpital, moi! L’offre inespérée provient de ô! surprise! Maman-Nourrice! Je ne l’avais pas reconnue celle-là, la poitrine habillée et sans nourrisson qui vagit. Baloo, les mains sur les hanches, la poitrine et l’abdomen à l’avenant, semble satisfait du dénouement. Il pourra se rendre à la manifestation organisée par sa fraternité contre les coupures du régime de retraite et ainsi y perpétrer quelques actes de vandalisme sournois. Il me remplacera donc en première page du Journal de Montréal. Moi, je sais une chose : je peux déguerpir sans remords.

— Bon, bien, tout est bien qui finit bien!, dis-je, fort heureuse de tout ce qui éloignera Maman de la clinique et rapprochera mon patient de la salle d’urgence. — Heu… docteur? Je me retourne. Maman a parlé. — Oui? dis-je en soupirant. Désignant Bébé bien endormi dans sa poussette, elle me demande : — Vous pouvez garder William pendant ce temps? Je suis estomaquée. Je m’entends lui répondre mi-figue mi-raisin: — Bien sûr, madame. À mon tarif de 100 $ de l’heure. Et c’est un prix d’ami car je serai gelée à la morphine, problème de dent, que j’ajoute en pointant ma malheureuse bouche. Maman est interloquée. J’estime que j’ai de très bonnes chances de faire la page titre du Journal de Montréal en remplacement de l’agent Baloo.

Mes amis ambulanciers, qui connaissent un peu mon humour grinçant, rigolent franchement. — Hé! Doc ! Ils ont besoin d’une éducatrice à la garderie locale! — Ha, HA! Très drôle, les gars! Je me dirige lentement vers la clinique. Nicole, au pas de course et le visage rougi par l’effort, vient à ma rencontre. — Léa! Je m’inquiétais de ne pas te voir revenir! Mon cœur bas la chamade et je lui lâche la bombe qui me titille l’esprit depuis quelques semaines: — Nicole… Est-ce que je ferais une bonne maman?

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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